décembre 1, 2022

Qui a écrit la Bible ? Des auteurs, des scribes…

Qui sont les rédacteurs des textes bibliques, puisque ni Moïse ni des « auteurs sacrés » n’ont écrit la Bible ? Immersion dans les milieux intellectuels qui ont produit l’Ancien et le Nouveau Testament…

 

Pendant plusieurs siècles, la question de la production des textes bibliques ne s’est pas posée ; pour tous, il était évident que Moïse était l’auteur du Pentateuque. Mais, au XVIIe siècle, Spinoza remet en question cette attribution traditionnelle en se demandant comment Moïse a pu rédiger un texte dans lequel est racontée sa propre mort. À partir du XIXe siècle, les travaux philologiques et l’exégèse vont mettre en évidence les différentes strates de composition des livres bibliques. Progressivement l’idée émerge que la Bible est le fruit de groupes d’intellectuels qui opèrent à des époques différentes et avec des motivations précises. Ces groupes s’appuient sur des professionnels de l’écriture : les scribes.

La fonction de scribe dans l’Antiquité

La maîtrise de l’écriture dans les sociétés du Proche-Orient et de l’Égypte requiert des capacités techniques particulières liées à la nature même des écritures. Les scribes sont les détenteurs de ce savoir étroitement lié à l’exercice du pouvoir qu’il soit politique, économique ou religieux.

En Mésopotamie, la fonction de scribe recouvre des réalités très différentes qui vont du professionnel qui a une maîtrise simple de l’écrit jusqu’au fin lettré polyglotte, œuvrant au service d’un roi ou d’un temple. Les scribes travaillent toujours de la même façon : ils prennent en note les directives puis se chargent de la mise en forme pour établir une véritable lettre qui respecte les usages diplomatiques.

En Égypte, durant l’Ancien Empire (vers 2686-2181 av. J.-C.), l’écriture est l’apanage de la classe dirigeante et comporte une dimension sacrée. Les prêtres doivent être capables de transmettre les messages divins sous la protection du dieu Thot, le patron des scribes. À partir du Moyen Empire (vers 2060-1786 av. J.-C.), l’écriture hiéroglyphique n’est plus réservée aux hautes sphères, elle devient le marqueur identitaire d’une classe sociale dévouée au service de l’État. Cette classe, qui possède l’écriture, développe sa propre éthique ; être scribe c’est être un homme adapté à l’ordre établi et respectueux des lois. Cette condition s’acquiert après un long apprentissage qui débute vers l’âge de dix ans.

Les scribes hébreux sont à la croisée des influences égyptienne et mésopotamienne. Initialement, les scribes sont des fonctionnaires de la cour qui maîtrise l’art d’écrire. À partir de l’exil des Judéens en Babylonie (VIe siècle av. J.-C.), des scribes spécialisés dans l’étude de la Loi apparaissent, tel Esdras, qualifié de « scribe versé dans la Loi de Moïse » (Esdras 7,6). C’est donc du côté de ces scribes qu’il faut chercher sinon les auteurs, du moins les rédacteurs des textes bibliques. Les supports d’écriture, souvent périssables (papyrus, peaux…), nécessitaient de recopier à intervalles réguliers les textes. Chaque copie était l’occasion d’apporter des modifications afin d’actualiser le texte ou tout simplement de le rendre intelligible en fonction des évolutions, politiques ou théologiques. Par exemple, durant l’exil, un passage est ajouté au livre d’Amos. Initialement, celui-ci se termine par l’annonce de la fin du peuple d’Israël (Am 8) ; l’ajout annonce la restauration de la dynastie davidique et du peuple (Am 9). Il n’y a aucune intention de la part du rédacteur d’altérer le texte reçu ; il s’agit juste de l’actualiser dans le cadre d’un nouveau contexte géopolitique.

Les milieux producteurs de la Bible hébraïque

Il est très difficile d’identifier des écrits bibliques antérieurs au VIIIe siècle av. J.-C., tant la période qui s’ouvre avec la destruction du royaume d’Israël (au nord), en 722 av. J.-C., et se clôt avec la destruction du Temple et de Jérusalem, en 587 av. J.-C., va être décisive dans la rédaction et l’édition des textes bibliques. La catastrophe de 722 av. J.-C. conduit à un questionnement dans les milieux intellectuels du Temple et de la cour du royaume de Juda (au sud), qui aboutit probablement à la réforme de Josias. Celle-ci promeut la centralisation du culte à Jérusalem et la promotion de la monolâtrie. Parallèlement, les scribes royaux mettent par écrit le Deutéronome, dont la version primitive semble liée à la volonté de légitimer la réforme de Josias.

La destruction de Jérusalem et du Temple crée une crise intellectuelle et idéologique majeure car les trois piliers identitaires (le roi, le Temple, le pays) se sont écroulés. Il faut désormais trouver de nouveaux fondements idéologiques.

Une première réponse est celle des Deutéronomistes. Il s’agit de descendants des élites de la cour (des hauts fonctionnaires et des scribes) dont une partie fut déportée à Babylone. S’appuyant sur le Deutéronome primitif, les auteurs visent à démontrer que la catastrophe n’est pas due à la faiblesse de Dieu, mais que Dieu se sert des Babyloniens pour punir son peuple. Ils ne partent pas d’une page blanche ; ils utilisent des textes antérieurs, qu’ils vont retravailler pour leur donner une cohérence. Cette histoire d’Israël, depuis les origines jusqu’à l’exil est racontée dans les livres historiques (lire p. 42). Elle s’articule autour de l’idée que depuis leur installation sur la terre promise, le peuple et ses chefs n’ont pas respecté l’exigence fondamentale de ne vénérer aucune autre divinité que Yhwh.

La seconde réponse à la catastrophe de 587 av. J.-C. provient des prêtres et constitue le courant sacerdotal. Ils insistent sur l’importance des fondements religieux révélés avant l’entrée dans le pays. Logiquement, ils portent leur attention sur les livres de la Genèse, de l’Exode et du Lévitique. Ces prêtres, qui vivent principalement à Jérusalem et à Babylone, vont œuvrer surtout vers la fin de l’exil et au début de la domination perse. Ils mettent en avant l’importance du rituel (sabbat, règles alimentaires…) qui prime sur la nécessité du sanctuaire, ce qui offre aux exilés une identité religieuse indépendante du lieu.

Enfin la dernière conséquence de l’effondrement de 587 av. J.-C. est la réaction prophétique. Toutes les cultures du Proche-Orient connaissent ces hommes qui parlent au nom de Dieu. Dès le VIIIe siècle av. J.-C., des prophètes sont attestés. Ils dénoncent les dérèglements cultuels et les injustices et annoncent la venue du jugement divin. La catastrophe de l’exil légitime leurs discours. Les auteurs des livres prophétiques sont difficiles à identifier car ces textes sont composés de strates successives rédigées par des scribes qui savent faire preuve d’innovation pour apporter des modifications porteuses de sens qui s’insèrent dans un matériel préexistant. Ces scribes s’effacent derrière la figure prophétique qui donne son nom au livre ; celui-ci devient une œuvre collective s’étalant sur la longue durée.

À partir du IVe siècle av. J.-C., les courants sacerdotaux et deutéronomistes se retrouvent pour former un proto-pentateuque. Cette alliance se fait contre le milieu prophétique qui défend l’idée d’une restauration de la monarchie et de l’indépendance politique. La Torah naît de la rencontre de ces deux traditions ; l’écrit n’est désormais ni lié à un pays, ni à une institution. Le Pentateuque devient alors une « patrie portative », selon l’expression d’Heinrich Heine, écrivain allemand du XIXe siècle.

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