« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
Categories: Tribune

Affaire DSK : les remords d’un jeune journaliste

Les médias nous intoxiquent, les "journaleux" tous pourris, l’information nous abrutit.

Refrain désormais quasi-quotidien pour une profession tiraillée entre une nécessaire modernisation, un capital besoin de rentabilité et un mal-être éthique évident.

Je suis moi-même jeune journaliste (en CDD rassurez-vous), travaillant dans une radio parisienne qui émet partout dans le monde : RFI.

Les commentaires que je lis depuis plusieurs mois sur cette aversion grandissante aux médias, sentiment de dégoût qui a atteint son paroxysme avec l’affaire DSK ("l’affaire"!) me glace le sang.
Pas par esprit corporatiste. Mais parce que l’analyse est juste. Elle mérite toutefois des précisions et une prise de recul.

1 / L’information est devenue un produit de consommation comme un autre

Voyeurs, amplificateurs, menteurs. Tels sont les journalistes d’aujourd’hui selon leurs détracteurs.
Le constat est fait. Cherchons les causes. L’information est une marchandise. On la vend. Et même si les jeunes journalistes "rêveurs" que nous sommes s’y opposent dès leur entrée dans une école de journalisme (de lieux où règnent encore une certaine idée du métier), ils s’y résignent vite.
Puisque l’information est un produit, il faut l’enrober, il faut créer du désir, de la surprise, du choc émotionnel ! Alors comme on vend des poissons au marché, on vend de l’info, toujours plus vite, toujours plus "belle", toujours la même…

A grand renfort de : "une exclusivité Europe 1", "au micro RTL de…" pour bien faire rentrer les noms des entreprises dans vos caboches pour que vous répondiez correctement aux questions des sondages Médiamétrie qui serviront de variables d’ajustement au tarifs publicitaires….

Et les médias qui n’utilisent pas la publicité, ces médias "publics", suivent….car la course est lancée. Les autres parlent de DSK, nous aussi. Les autres en rajoutent des caisses, nous aussi. Les autres partent dans le scrabreux. On s’arrête. Mais il est trop tard. Dans vos esprits, le mal est fait : suivisme, machiavélisme, manque de professionnalisme et tant d’autres -ismes ont germé. Ceux qui tentent de s’écarter de la route disparaissent. Car il faut de l’argent pour payer ces "mange-merdes" de journalistes. Et il n’y en pas plus. Pas pour nous, en tout cas.

Alors on se targue d’une approche différente, une analyse plus poussée, une présomption d’innocence rappelée au quart de phrase….mais au fond, si on y met les formes, on en parle quand même.

Et même ce formidable défouloir démocratique que représente Lepost en parle et en reparle.
Au bien sûr, on parle de l’éthique des journalistes, du traitement de l’information, mais on en parle quand même. Là-aussi. Et même les critiques les plus talentueux ne s’aperçoivent pas qu’ils servent "l’ordre établi" en lançant ces débats. Car derrière vos interpellations légitimes, vous relancez l’intérêt du sujet et ne faîtes, au fond, que le faire perdurer.

2 / Tous pourris ces journalistes !

Ah, même mes amis les plus proches me titillent. On est quand même de beaux enfoirés ! Trop payés (vous dîtes vous….à tort), cyniques, éloignés de la réalité….

Les jeunes journalistes rentrent dans un système. Et on apprend vite à mettre ses états d’âmes de côté. Parce qu’au fond, on l’aime ce boulot. Rencontrer des gens, racontez, un peu, leur vie, en faire une belle histoire. Murmurer l’âme du monde à des oreilles distraites….Sur le papier, Dieu que c’est beau ! Et quand les premiers symptômes du remord apparaissent, il est trop tard pour reculer.
Ne serait-ce que parce que 10 autres attendent derrière vous, votre place. Et que remettre en question l’ordre établi, c’est se suicider, dans une profession où tout le monde se connaît.

Alors on se dit qu’avec l’âge, l’expérience, la prise de responsabilité et l’assurance de conserver son emploi, on changera le monde, on transformera ce bidon-ville informatif en Eldorado de la pédagogie, de la vérité et de la connaissance. Sur ce point, je ne peux que supposer : on change, peu à peu, sans s’en rendre compte. Principe similaire à ceux qui arrivent à un poste de pouvoir et qui s’y plaisent et qui le font perdurer….Il faudrait un révolution au Journalisme…Difficile quant on se dit que ce sont les médias qui devraient véhiculer ce changement si bénéfique mais si incertain pour leur survie déjà menacée.

Que j’aimerais parler de la sorcellerie en Afrique de l’Ouest, des bienfaits du micro-crédit en Inde, des volcans islandais, de ces gens qui font sans bruit des petits rien qui changent tout.
Mais non. Je parle de la crise post-électorale en Côte d’Ivoire, du dernier prêt du FMI et des frasques de son ex-Directeur général, de l’irruption d’un volcan au nom imprononçable et de ses conséquences sur le trafic européen et de ses stars qui nous méprisent mais qui vous intéressent et vivent à travers nous, à travers vous.

Tout le monde plébiscite Arte et ses reportages. Mais tout le monde regarde TF1 et ses âneries.
Tout le monde critique les débats "de caniveaux" mais chacun vient y apporter sa diatribe.

L’ignorance est la seule arme contre la bêtise. Dans la vie, certes, dans les médias, également.

Tant que vous, les téléspectateurs, les auditeurs, les lecteurs, vous prêterez attention à cette information qui vous débecte, ne serait-ce que pour mieux la critiquer, elle vivra. Et nous, jeunes journalistes impuissants, au service des désirs d’un public qui rempli nos assiettes, nous la ferons vivre.

Nous avons une responsabilité dans le traitement m’as-tu-vu de l’information, oui. Mais vous, encore plus.
Cette information et ses écarts ne vivraient pas sans vos yeux et vos oreilles attentifs.

A vous lire, vous souhaitez que la presse change. Alors faîtes-la changer. Le produit n’est pas bon, il est frais mais toxique, tout comme ces aliments bon marché car saupoudrés de produits chimiques. Alors n’achetez plus.

A t’on vu des fonctionnaires faire la révolution ? C’est au peuple de la faire. Ce sont les masses qui font s’écrouler un système tout entier. Pas ceux qui le font tenir, malgré eux.
Nous sommes ces "fonctionnaires" de l’information. Révoltez-vous. Nous vous suivrons.

In lepost.fr

Sun, 22 May 2011 16:26:00 +0200

La Dépêche d'Abidjan

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