Dans sa première étude comparative du genre, consultée en exclusivité par L’Express avant sa sortie, l’Agence européenne des droits fondamentaux (FRA), basée à Vienne, en Autriche, révèle une peur de l’antisémitisme en hausse dans toute l’Europe. Mais ce sont bien les Juifs de France qui semblent les plus inquiets pour leur avenir, la tuerie de Toulouse ayant renforcé leur sentiment d’insécurité.
"On nous demande de nous disperser rapidement à la sortie de la synagogue, répond, par exemple, une Française interrogée. D’ailleurs, on doit se protéger avec des forces spéciales de sécurité, or il me semble que ce n’est pas quelque chose qui est nécessaire à la sortie des églises, des temples ou des mosquées."
La FRA a enquêté en ligne, en septembre et octobre 2012, interrogeant près de 6.000 Juifs dans huit pays, représentant environ 90% de la population juive de l’Union européenne. 1.192 Français ont répondu à ses questions. Elle va présenter ses résultats, qu’elle juge très inquiétants, aujourd’hui à Vienne, à la veille des 75 ans de la "nuit de cristal", organisée par les nazis contre les Juifs.
"Ce rapport ne fait que confirmer ce que je ressens depuis quelques années, commente, accablé, Roger Cukierman, président du Conseil représentatif des Institutions juives de France (CRIF) et vice-président du Congrès juif mondial. Les Juifs se promènent à Londres ou à Berlin sans soucis, mais à Paris, les parents disent à leurs enfants de ne pas mettre de kipa dans le métro ou sur les Champs-Élysées."
Dans l’Hexagone, selon les personnes interrogées, les commentaires les plus fréquents effectués sur des Juifs par des non juifs sont : "Israël se comporte comme les nazis envers les Palestiniens" et "les Juifs ont trop de pouvoir en France (économie, médias, politique)".
Pour éviter d’être confrontés aux préjugés, 74% d’entre eux disent renoncer parfois à porter des signes distinctifs, tels que la kipa (contre 68% dans le reste de l’Europe). Plus grave, ils sont 10% à affirmer avoir déjà subit des violences physiques ou des menaces de violence (7% ailleurs). Les trois quarts des Juifs français estiment que le conflit israélo-arabe a un impact négatif sur leur vie quotidienne (contre 40% en Europe).
L’antisémite n°1: l’islamiste radical
Quand on leur demande qui est responsable de cette montée de l’antisémitisme, les Juifs de France pointent d’abord les extrémistes musulmans (73%) et les militants d’extrême-gauche (67%), bien avant ceux d’extrême-droite (27%), un phénomène qui s’est inversé au fil des années. A titre de comparaison, "seuls" 56% des Juifs britanniques ou 48% des Juifs allemands se sentent menacés par les islamistes, alors que ces pays ont également une forte communauté musulmane.
De quoi faire réagir, car la FRA estime que ce nouveau sentiment d’insécurité des Juifs de France est tout sauf irrationnel : le nombre d’actes antisémites enregistré en France a presque doublé entre 2011 et 2012, principalement en réaction à l’assassinat de quatre personnes, à la sortie d’une école juive de Toulouse, en mars 2012, par l’islamiste Mohamed Merah.
Elle cite d’ailleurs un récent rapport de la LICRA : "loin de causer un électrochoc dans la société, pouvait-on y lire, ces meurtres, au contraire, ont été suivis de nombreux incidents ciblant les membres de la communauté juive et causés principalement par des jeunes, pour qui l’assassin était devenu un héros".
Le CRIF, qui aspire à une formation des imams en France, a l’impression d’une multiplication des dangers potentiels, d’un antisémitisme plus diffus, qui faire ressentir aux Juifs qu’ils ne sont plus les bienvenus en Europe.
Il dénonce, en vrac, la progression du FN, le discours antisioniste, "nouvel habit de l’extrême-gauche, plus élégant, sans doute que l’antisémitisme", selon Roger Cukierman, l’appel au boycott des produits israéliens ou encore les investissements massifs du Qatar, un pays qui soutient les Frères musulmans, dans l’économie française.
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