Coupe de légionnaire, tatouages sur les bras et visage fermé, le garçon s’approche avec méfiance. Il nous regarde de travers, chuchote quelque chose à l’oreille de sa mère et s’éclipse immédiatement. « Excusez-le, reprend sa mère, gênée. Il a vécu des situations très dures en Centrafrique avec ses copains. Ils ont découvert un matin des cadavres d’enfants musulmans qu’ils connaissaient, tués par des miliciens. Plusieurs d’entre eux n’ont pas supporté. Ils n’étaient pas préparés à ça. En plus, pour ce qu’ils sont payés ! »
Le cas de la Centrafrique illustre parfaitement cette attitude de l’armée française qui croit encore connaître « son » Afrique sur le bout des doigts. Mobilisé par l’opération « Serval » au Mali contre les djihadistes – une initiative applaudie tant en Afrique qu’en Europe –, François Hollande ne voulait pas accréditer l’idée qu’il allait, comme au « bon vieux temps », voler au secours d’un régime autocratique en perdition. Il a commis l’erreur de tarder à intervenir, laissant la situation s’envenimer. Le 12 décembre 2012, le président centrafricain François Bozizé tient un meeting devant ses partisans. En langue sango, il lance un appel à « nos cousins français et américains, qui sont des grandes puissances, à nous aider à repousser les rebelles sur leurs positions initiales ». François Hollande lui répond le même jour que la présence militaire française en Centrafrique n’est pas destinée à « protéger un régime » contre la progression d’une rébellion, mais à défendre les ressortissants et les intérêts français.
Il faut rappeler que, dans le cadre de l’opération « Boali », la France disposait depuis octobre 2002 de deux cent quarante soldats, notamment sur l’aéroport de Bangui, en soutien à une force multinationale africaine. En mars 2013, François Bozizé est chassé du pouvoir par un regroupement de mouvements rebelles venus du nord et de l’est, baptisé Séléka (« coalition » en sango) et à dominante musulmane. Ces mouvements se sont armés au Soudan voisin et ont prospéré pendant plus d’une décennie dans des zones en déshérence, totalement abandonnées par le pouvoir central.
Par précaution, la France porte à cinq cents ses effectifs militaires à Bangui. Elle croit ainsi maîtriser la situation ; au contraire, celle-ci lui échappe déjà. Paris sous-estime l’extrême violence et la capacité de nuisance des milices chrétiennes anti-Balaka, qui s’en prennent aux musulmans dans la capitale comme dans le reste du pays. Très vite, c’est le chaos. François Hollande, à l’initiative d’un sommet sur la paix et la sécurité en Afrique qui se tient à l’Elysée les 6 et 7 décembre 2013, prend enfin la mesure du danger.
L’annonce du déploiement « aussi longtemps que nécessaire » de mille six cents soldats français en Centrafrique afin de « désarmer toutes les milices et [tous les] groupes armés qui terrorisent les populations » marque le lancement de l’opération « Sangaris ». L’intervention française sera « rapide » et « efficace », précise le président. Le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, s’exprimant le 17 décembre 2013 à l’Assemblée nationale, affirme : « Nous n’avons pas l’intention de dépasser ce nombre [de 1 600]. » Quelques semaines plus tard, l’effectif est pourtant porté à deux mille hommes…
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