« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
Categories: Tribune

CAN 2012 – Éléphants : Où est passé le pacte d’Akradjo ?

Il faudra certainement revenir sereinement sur les causes endogènes de la défaite des Eléphants à la dernière CAN en Guinée Equatoriale et au Gabon. En vérité ce sont les Etats qui se sont affrontés à cette compétition, et d’un point de vue symbolique l’attitude des dirigeants y est pour beaucoup dans le succès des poulains. Je ne sais pas plus sur ce qu’il en a été des dirigeants des autres Etats, mais en Côte d’Ivoire l’orgueil et la fourberie ont été perceptibles. Bien avant la quasi certitude de Dramane Ouattara de se rendre à Libreville et de ramener la coupe, nous avons tous vu, un matin, Cissé Bacongo, plastronner à la une d’un canard : «le pacte d Akradjo est géré, la coupe vient à Abidjan». Dans le staff de proximité des Eléphants, on a trouvé des similitudes avec le cheminement de l’édition de 1992. On en avait même déduit que la coupe ne pouvait pas ne pas venir à Abidjan. Ici, dans des officines du parti au pouvoir, l’idée de vouloir profiter au maximum de cette victoire pour régler des comptes moraux à des opposants, a fait confondre vitesse et précipitation. Des tee-shirts à l’effigie de Dramane Ouattara recevant la coupe des mains de Yaya Touré pour consacrer le rattrapage et dénigrer systématiquement l’ex-chef de l’Etat Laurent Gbagbo ont été fabriqués la veille. Dans de telles dispositions d’esprit, on oublie subséquemment de se recueillir, et de se concentrer spirituellement sur l’événement. Et ce qu’on oublie surtout, ce sont les principes divins dans lesquels toutes les religions croient. Il est dit dans tous les livres sacrés qu’Allah élève les humbles et abaisse les orgueilleux. Etions-nous dans les dispositions pour toucher à cette coupe ? La Côte d’Ivoire était opposée à la Zambie qui, la veille, s’est recueillie sur la tombe de ses illustres disparus. Pouvions-nous être les élus de la transcendance, de la chance ou du sort naturel, nous qui n’avons aucune considération pour la vie et pour la mort et qui n’avons encore eu aucun moment de recueillement autour de valeurs communes ? Nous qui avons encore les mains dégoulinantes du sang d’innocentes personnes ? Sur le plan sportif, les joueurs ivoiriens ont été irréprochables. Ils n’ont encaissé aucun but, ils n’ont perdu aucun match durant tout le tournoi. Même en finale, ils ont eu un penalty en cours de jeu. Cela était le tournant du match parce que la partie adverse n’a pas pu se donner une pareille occasion de prendre le dessus. Cela, pour les spécialistes du foot, est nettement le signe de la supériorité technique des nos pachydermes. Apparemment la décision finale est venue d’un ailleurs non immanent à la technicité du foot. Ce coup du sort qui dépend plus de la transcendance que de la volonté des hommes, se mérite aussi à travers une sorte de repentance et de sanctification pour être agréables à celui qui décide indépendamment de notre volonté. La Côte d’Ivoire n’est pas encore sortie de la crise électorale qui a fait selon les chiffres officiels plus de 3000 morts. Le processus de réconciliation mis en place depuis bientôt un an bat encore de l’aile parce qu’il n’intéresse pas les dirigeants actuels, qui apparemment trouvent leur compte dans la répression des opposants. En sus, les Ivoiriens qui avaient légitimement espéré, du moins matériellement mieux se porter avec les pluies de milliards après l’avalanche des bombes sur leurs institutions démocratiques, sont pratiquement contraints de subir au quotidien les mesures impopulaires de la gouvernance de Dramane Ouattara. La Côte d ivoire ne se remet pas de la sale guerre qui dure depuis maintenant dix ans. C’est un Eléphant blessé et perturbé qui s’est rendu à la CAN 2012. Dans ce genre de rencontre, les Etats sont semblables à des entités. Étions-nous suffisamment recueillis pour recevoir cette consécration continentale ? Le juge suprême prend aussi des décisions d’opportunité. Le sacre à cette compétition aurait augmenté la souffrance des Ivoiriens qui peinent déjà suffisamment à supporter la suffisance de leurs dirigeants



Joseph Marat

Sun, 19 Feb 2012 23:11:00 +0100

La Dépêche d'Abidjan

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