J’ai eu l’occasion d’aller au nord à trois reprises, précisément à Korhogo, en 2007, 2008 et 2009. Et je puis dire ici que je n’ai pas eu à affronter la hargne d’une population que certains décrivent trop facilement comme totalement acquise à Ouattara et rejetant les autres pour des motifs politiques. Je me souviens même que lors de mon premier voyage en 2007, alors que nous faisions des courses, nous sommes entrés dans un magasin où nous avons été accueillis plutôt chaleureusement par une dame originaire de cette région. Bref entretien.
La dame nous accueille en ces termes : Bonne arrivée parmi nous.
Moi : Merci, mais comment savez-vous que nous venons d’arriver ?
La dame : Cela fait longtemps que nous sommes entre nous ici. Nous nous connaissons.
J’en ai déduit automatiquement qu’il y avait chez cette dame, et certainement au-delà d’elle, un désir et une joie de retrouver ses frères ivoiriens, exprimée ici et peut-être dissimulée chez d’autres car, même si personne d’autre ne nous a souhaité la bienvenue, nous n’avons rencontré personne qui ait été désagréable avec nous pendant ce séjour qui a duré une bonne semaine.
Le Nord est une région historiquement acquise au PDCI avec le soutien indéfectible que le patriarche Gbon Coulibaly a apporté à Félix Houphouët-Boigny qui deviendra plus tard le premier président de la république de Côte d’Ivoire. Ce soutien du nord au président Houphouët-Boigny est resté constant, même après le patriarche de Korhogo, jusqu’à l’avènement du multipartisme et plus tard, la publication de la charte du nord qui flattait les bas instincts ethniques et la conscience d’appartenir à une communauté religieuse d’un peuple dont certains fils voulaient faire un électorat captif pour Ouattara. Des cadres de cette région dont certains, comme Lamine diabaté qui a été un collaborateur de Ouattara, ont présenté avec un certain zèle ce dernier comme celui qui devait désormais porter l’étendard de cette région. D’ailleurs Ouattara lui-même n’avait pas hésité à se présenter comme étant "du nord et musulman ".
Ainsi, depuis le début des années 90, cette région est prise au piège de la politique, de la politique qui divise. Après la mort d’Houphouët-Boigny en 1993, on a indiqué aux nordistes plusieurs ennemis en fonction des circonstances politiques. Ce fut d’abord Bédié, puis Guéï, et enfin Gbagbo qu’on a trop facilement rendu coupable de tous leurs malheurs, supposés ou réels. Les deux premiers ont même été finalement absous de tous les péchés qu’on leur attribuait puisqu’ils ne détenaient plus le graal convoité.
Mais d’où vient ce mythe d’un nord qui serait exclusivement pro-Ouattara alors que Ouattara lui-même n’avait jamais particpé à aucune élection avant la présidentielle de 2010, et qu’il n’y a à ce jour aucun témoignage qui ferait mention de liesse populaire dans cette région pour fêter sa prétendue victoire à la dernière élection présidentielle?
Comment a-t-on donc pu déterminer l’allégeance à Ouattara de cette région historiquement acquise au PDCI, comme je l’ai déjà rappelé, et dont certaines figures qui ont servi le régime d’Houphouët-Boigny évoquent ce fait historique. Mamadou Koulibaly, premier président du conseil économique et social, , Ouattara Thomas d’Aquin, premier chef d’état-major des Forces Armées de Côte d’Ivoire, Laurent Dona-Fologo, secrétaire genéral du PDCI, Mamadou Ben Soumahoro, directeur général de la RTI, Gaston Ouassenan Koné , et j’en passe car il serait fastidieux de dérouler ici une liste exhaustive, ont servi loyalement, et même parfois avec zèle, le régime d’Houphouët-Boigny, et beaucoup contribué à maintenir son influence dans cette région.
C’est vrai que les municipales de 2001 avaient donné beaucoup de maires au RDR , mais cela n’est pas suffisant parce que ce n’était pas Ouattara lui-même qui était candidat, et ausssi parce que les élections municipales mettent généralement en lice des personnes implantées dans les villes ou régions, et plus généralement des ressortissants de ces villes ou régions. On ne peut donc pas mettre en avant ce fait pour conclure que Ouattara est populaire au nord . Il faudrait autre chose.
De plus, Les élections municipales en Côte d’Ivoire ne concernent pas l’ensemble de la population. Ce sont des élections essentiellement urbaines, et leurs champs se limitent au périmètre communal. C’est même pour cette raison que le président Gbagbo voulait communaliser toute la Côte d’Ivoire pour que chaque village soit rattaché à une commune. Certains ont pu y voir, à tort ou à raison, une manoeuvre pour noyer l’électorat du RDR qui est essentiellement urbain mais pas suffisant pour remporter des élections locales dès lors que tout le monde, c’est-à-dire y compris ceux qui sont au-delà des communes , vote. On voit d’ailleurs que pour la présidentielle qui concerne tout le monde, à part les régions du nord où il n’y a pas véritablement eu de vote, Ouattara n’a gagné nulle part, y compris dans des régions ou villes qui ont donné des maires au RDR, et fait même un total de 10 % au premier tour au sud du pays. Ce qui vient donc démontrer la thèse selon laquelle Ouattara a des partisans partout, mais qu’ils ne sont pas suffisamment nombreux pour le faire gagner. Et c’est sans aucun doute à cette préoccupation qu’on doit aujourd’hui cette volonté de naturaliser à tour de bras pour se tailler un "électorat captif " plus important.
Mais revenons au nord et à cette problématique de la popularité de Ouattara, et posons-nous les questions suivantes : A-t-on besoin de faire une pression quelconque sur une population alors qu’on la sait acquise à sa cause ? Houphouët-Boigny aurait-il eu besoin d’intimider la population pour gagner Yamoussoukoro ? Bédié a-t-il jamais eu besoin d’intimider la population pour gagner à Daoukro ? Gbagbo a-t-il jamais eu besoin d’intimider la population pour gagner à Ouragahio ? En général, que ce soit dans les grandes démocraties ou ailleurs, la région d’où vous venez, ou la région où vous êtes implanté vous est plutôt acquise. On n’a donc pas besoin d’intimider la population pour l’emporter. Si donc Ouattara a dû intimider la population dans cette région du pays, cela veut dire qu’il n’est pas lui-même sûr que cette population lui est véritablement acquise. C’est l’élection présidentielle qui devait donner à cette prétendue popularité une réalité mathématique. Malheureusement, elle s’est déroulée dans la violence et l’intimidation
Mais pourquoi donc lélection présidentielle s’est-elle déroulée au nord dans la violence, et pas les précédentes, les législatives de 1995 et les municipales de 2001, quand certains fils de cette région étaient en lice ? Peut-être s’est-on rappelé que cette région est le bastion historique du PDCI, et que Ouattara lui-même n’y était pas assez implanté ? Ou peut-être a-t-on été impressionné par la dernière visite effectuée par le président Gbagbo dans cette région, au point de douter de la popularité du candidat du RDR et du vote de cette population, compte tenu de la ferveur qui avait caractérisé l’acceuil réservé à ce dernier ? Ou peut-être a-t-on pensé que les notables de cette région qui entraînent généralement les populations qui s’identifient à eux ne lui étaient pas assez loyaux, et qu’il fallait donc se prémunir contre toute surprise désagréable ? On se rappelle qu’un certain nombre de ces notables, convaincus par Koné Dossongui, étaient allés voir Gbagbo. Cela avait fait jaser au RDR, et le journal Le Patriote s’en était ému au point de traiter cet homme d’affaires prospère de vendu et d’ingrat.
Il y a eu beaucoup de violences, et même beaucoup trop, qui ont brouillé les repères.
En effet, Il y a eu beaucoup d’intimidation pendant l’élection, et même des violences ayant entraîné des décès, selon certains observateurs. Il y a aussi eu, bien avant l’élection, l’incendie de la maison de Issa Malick Coulinaly, directeur de campagne du président Gbagbo et fils de cette région. On peut même remonter plus loin pour rappeler le meurtre de ce fédéral du FPI abattu en plein jour à Korhogo, toujours bien avant l’élection présidentielle. Cela fait beaucoup . Et cette intimidation ne concerne pas seulement les autres, car elle s’exerce également sur des cadres du RDR qui veulent s’émanciper. Le cas de Zemogo Fofana illustre très bien cette volonté d’empêcher l’émergence de toute contradiction. Tout cela mis ensemble, ne permet pas de porter un jugement définitif sur la popularité d’un homme politique dans cette région. Que ce soit Ouattara, Gbagbo ou Bédié, nul ne sait ce que chacun pèse réellement dans cette région.
Non, le nord de la Côte d’Ivoire n’est pas pro-Ouattara, ou il l’est peut-être mais cela n’a pas pu être prouvé, l’élection présidentielle qui est la seule élection à laquelle ce dernier a participé n’a pas pas pu le déterminer, le vote n’ayant pas été libre dans cette région.
Et maintenant, comment va-t-on prouver que le nord est pro-Ouattara s’il n’y a pas eu de recomptage des voix ? Et même s’il y avait eu ce recomptage des voix demandé par Gbagbo, on n’aurait retenu que les votes qui se sont exprimés librement. Cela ne suffirait donc pas pour tirer des conclusions définitives quand on sait que tout le monde ne s’est pas exprimé librement , et que beaucoup dans cette région n’ont même pas été autorisés à s’exprimer. Et je ne parle même pas du gonflement du taux de participation qui dépasse parfois les 100% dans certaines circonscriptions. On ne peut pas être populaire à plus de 100% !
Dans ces conditions, toute estimation étant aléatoire, on ne peut pas et on ne doit pas s’avancer trop vite pour conclure de façon péremptoire que le nord de la Côte d’ivoire est pro-Ouattara. Seules des élections véritablement ouvertes à tous dans cette région, libres et transparentes pourront un jour déterminer le niveau de la popularité de chacun des hommes politiques dans cette région.
En attendant donc, Ouattara devra répondre à cette demande que la CPI a faite à la procureure Fatou Bensouda, mais qui lui est en réalité adressée.
" la Chambre préliminaire I de la CPI a décidé d’ajourner l’audience et de demander au Bureau du Procureur de soumettre des preuves additionnelles ou de conduire des enquêtes supplémentaires sur un certain nombre de points. (…) sur l’adoption alléguée d’un plan visant à attaquer la POPULATION CIVILE CONSIDÉRÉE COMME " PRO-OUATTARA ". Les juges ont également demandé au Procureur de présenter des informations supplémentaires sur les victimes, les préjudices qu’elles auraient subis ainsi que leur ALLEGEANCE RÉELLE OU SUPPOSÉE."
Nous attendons tous sa réponse car nous brulons d’impatience de savoir sur quelles données objectives il fonde sa certitude d’un nord dont les ressortissants seraient exclusivement acquis à sa cause.
J’ai fini de parler.
Alexis Gnagno
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