L’Ouest a toujours été une région difficile. Ses populations ont d’abord résisté au colonisateur français avant de défier l’autorité du président Félix Houphouët-Boigny. Depuis vingt ans, les conflits fonciers opposent autochtones, allochtones et allogènes originaires du Burkina Faso et du Mali venus travailler dans les plantations de cacao et d’hévéas. Les agriculteurs étrangers ont parfois été chassés des terres qu’ils cultivaient. Après septembre 2002, des affrontements sanglants ont opposé des miliciens pro-Gbagbo et des rebelles venus du Nord. « C’est le carrefour de la haine », explique le professeur Francis Akindès, de l’université de Bouaké. Fidèles à Laurent Gbagbo, les natifs de la région ont beaucoup perdu à la faveur de la crise postélectorale : nombre d’entre eux se sont vus chassés de leurs maisons et de leurs terres, à l’exemple des Oubis, expropriés au profit de nouveaux arrivants.
L’installation des étrangers et des travailleurs agricoles originaires du Nord est appuyée par les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI, dont le commandement est assuré dans la région par Losseni Fofana, dit Loss, un ex-rebelle) et par les Dozos, ces chasseurs traditionnels d’Afrique de l’Ouest qui ont troqué leurs vieux fusils contre des kalachnikovs. Ces derniers seraient aujourd’hui 10 000, contre un petit millier avant la crise : ils règnent en seigneurs de guerre et font payer un droit de protection aux nouveaux arrivants. En ville, c’est la même chose. Les commerçants doivent verser leur obole. « Sous l’ancien régime, les étrangers craignaient les miliciens pro-Gbagbo, explique un cadre onusien. Aujourd’hui, les autochtones redoutent les exactions des FRCI et des Dozos, c’est-à-dire les vols, les viols, les tortures et les exécutions sommaires. » Il y a aussi les miliciens burkinabè installés avec les hommes dans les forêts classées de l’Ouest. Parmi eux : Issiaka Tiendrébéogo et Amadé Ouéremi – lequel est soupçonné par HRW d’avoir joué un rôle dans les massacres de Duékoué, en mars 2011.
"Mercenaires de guerre"
« Ces mercenaires de guerre sont connus mais jamais interpellés », dénonce Laurent Akoun, le secrétaire général du Front populaire ivoirien (FPI, parti de Laurent Gbagbo). Surtout, reconnaît-on à Abidjan, ils entretiennent avec les FRCI un système d’activités illégales mais fort lucratives : trafic d’armes, exportation de cacao vers le Burkina Faso, exploitation aurifère, forestière, et vente de terres.
La police et la gendarmerie ont bien commencé à se redéployer dans la région, mais leurs hommes ne sont pas armés. Pour tenter de régler les conflits et d’apaiser les tensions, le ministère de l’Intérieur a également créé des comités d’alerte rapide composés de chefs traditionnels et de représentants des autorités locales, des partis politiques et de la société civile. Avec peu de résultats pour l’instant. Les préfets s’impliquent, eux aussi, dans la réconciliation, mais les autochtones n’ont guère confiance : leur champion est emprisonné à La Haye, et les fils de la région (Alphonse Voho Sahi, ex-conseiller et plume de Gbagbo, et Marcel Gossio, ancien puissant directeur du port d’Abidjan) sont en exil. Pour ne rien arranger, ils subissent chaque jour arrestations arbitraires, rackets et vexations en tout genre.
Pascal Airault in Jeune Afrique
L’ouest de la Côte d’Ivoire, c’est le carrefour de la haine.
Sur le plan national, le dialogue entre le pouvoir et l’opposition n’enregistre pas plus d’avancées significatives. Hamed Bakayoko, le ministre de l’Intérieur, reçoit régulièrement, dans un cadre plus ou moins formel, les anciens fidèles de Gbagbo. Mais le FPI, qui a boycotté les législatives de décembre 2011, exige toujours la libération de tous « ses » prisonniers, le dégel de leurs avoirs, le retour des exilés volontaires… Les plus radicaux demandent la libération de Gbagbo et la réorganisation des dernières élections. Des exigences jugées aberrantes par le pouvoir. « Pour dialoguer, il faut être deux, explique un proche du président Alassane Ouattara. Les cadres du FPI ne sont pas disposés à s’accorder sur quoi que ce soit au niveau politique. »
Dans ce dialogue de sourds, les durs des deux camps, toujours animés par un esprit de vengeance, mènent la danse, et les modérés n’arrivent pas à imposer leurs vues. La participation de l’opposition – qui n’est représentée que de manière marginale à l’Assemblée nationale – aux élections municipales et régionales programmées fin 2012 est donc très incertaine.
Rien de tout cela ne facilite la tâche de la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation (CDVR), présidée par l’ancien Premier ministre Charles Konan Banny. Installée en grande pompe à Yamoussoukro en septembre, celle-ci avance en terrain miné. Censée être financièrement autonome et juridiquement indépendante, elle a tenu plusieurs missions consultatives, mais peine à rassembler les financements des bailleurs de fonds. Du coup, son déploiement sur le terrain, à travers la création de 36 commissions locales, n’a pas encore débuté. C’est pourtant de cette manière que seront recueillis les témoignages des victimes et que des réparations pourront être accordées. « La réconciliation est sur de très mauvais rails », confie un diplomate ouest-africain.
Début juin, devant les blocages, Banny a envoyé un de ses émissaires rencontrer Laurent Gbagbo, à La Haye, pour jauger son état d’esprit. Difficile toutefois d’envisager de l’impliquer dans le processus de réconciliation tant qu’il sera derrière les barreaux et que les pires charges (crimes de guerre et crimes contre l’humanité) pèseront sur sa tête. Lors d’un séminaire de la CDVR, à Bouaké, les participants ont également évoqué la possibilité d’une amnistie pour les crimes postélectoraux, ce qui permettrait de libérer la parole et d’aider à la manifestation de la vérité. « Je n’y suis pas favorable sans concertation préalable ni accord national, réplique Patrick N’Gouan, président de la Convention de la société civile ivoirienne. Les victimes ont droit à la justice. »
À ce jour, 148 personnes ont été formellement accusées de crimes commis pendant la crise postélectorale. Toutes faisaient partie ou étaient proches du régime de Laurent Gbagbo. Ce qui n’a fait que renforcer le sentiment d’une justice de vainqueurs et d’une situation d’impunité pour les forces qui ont porté Ouattara au pouvoir. Pour la société civile, toutes les questions sont intimement liées. « La réconciliation nationale passe par une remise à plat de tous les problèmes, plaide N’Gouan. Il faut trouver un consensus sur les questions de justice, de sécurité et de refonte de l’armée, de règlement des problèmes fonciers, de politique d’immigration et de naturalisation, de relance de l’emploi. » Les représentants de la société civile ont rencontré le président Ouattara le 16 mai au palais présidentiel d’Abidjan. « Il paraît plus ouvert au dialogue, conclut N’Gouan. Gbagbo, lui, ne nous avait jamais reçus. »
Francis Akindès, Université de Bouaké
Thu, 05 Jul 2012 10:25:00 +0200
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