La botte secrète de Ouattara
Les avocats du président déchu ont aussi tenté de dénoncer les mauvais traitements, « assimilables à de la torture » selon eux, qu’il aurait subis lors de ses huit mois de détention en Côte d’Ivoire. Il avait été arrêté, le 11 avril 2011, par les partisans du nouveau président Alassane Ouattara, épaulé par les forces françaises de l’opération Licorne et la mission des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci). Il avait ensuite été transféré au nord du pays, à Korhogo, avant d’être conduit à La Haye, le 30 novembre 2011. Stratégie de défense ou réels problèmes de santé ? Trois experts, mandatés par les juges, se sont penchés au chevet de l’ex-président, pour dire s’il était en mesure de suivre son procès. À 67 ans, Laurent Gbagbo souffrirait, selon eux, de dépression et d’une grande fatigue. Néanmoins, dans son rapport, le psychiatre Pierre Lamothe affirme que le prisonnier « attend impatiemment l’opportunité » de faire valoir ses thèses « avec l’espoir d’être acquitté à long terme ». Après plus de trois heures d’entretien avec lui, il affirme que l’ex-président est très inquiet « de la façon dont il sera jugé par l’Histoire » et se soucie plus « de son image » que de sa stratégie de défense.
Autorisé à ouvrir une enquête début octobre 2011, le procureur a rendu publics deux mandats d’arrêt, contre Laurent Gbagbo et son épouse, Simone Gbagbo, en février 2012. Ce dernier mandat n’a pas été exécuté par les autorités ivoiriennes, qui, à plusieurs reprises, ont déclaré qu’elles « préféreraient » les juger sur leur sol. Pour Abidjan, le transfert de Simone Gbagbo à La Haye pourrait rendre plus fragile encore la réconciliation dans le pays. Par ailleurs, les affaires Gbagbo ne présentent qu’une seule face des crimes commis en Côte d’Ivoire. Au bureau du procureur de La Haye, on affirme que des enquêtes sont en cours concernant les crimes commis par les fidèles du nouveau chef d’État. Mais Alassane Ouattara dispose d’une botte secrète contre la Cour. Dans son courrier à la Cour du 3 mai 2011 sur la situation en Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara expliquait en substance que les institutions judiciaires étaient en cours de reconstruction, mais qu’à l’avenir, il serait possible de juger les responsables dans le pays. Une façon de se réserver la possibilité d’activer les tribunaux ivoiriens si des poursuites de la CPI étaient jugées « inadéquates ». La Cour n’est en effet compétente que si les États n’ont pas la capacité logistique et la volonté politique de conduire des procès équitables.
Cependant l’attentisme apparent du procureur suscite beaucoup d’amertume du côté des pro-Gbago, mais aussi des militants des droits de l’Homme. Diabaté Bambaoulé, de la Coalition ivoirienne pour la CPI, estime qu’à ce jour « il y a un problème de crédibilité de la justice ivoirienne. Pour que les juridictions ivoiriennes soient compétentes, encore faut-il que la législation soit réformée. Mais jusque-là, il appartient à la Cour de poursuivre ». Or pour l’instant, le bureau du procureur semble s’intéresser au seul clan Gbagbo. L’ancien président ivoirien, poursuivi pour crimes contre l’humanité, aurait, selon la poursuite, planifié et mis en œuvre une politique destinée à conserver le pouvoir. Une politique fomentée avec son épouse officielle, Simone Gbagbo, le chef des Jeunes patriotes, Charles Blé Goudé et l’ancien chef d’État-major, Philippe Mangou. Ils sont eux aussi dans le viseur du procureur, mais la Côte d’Ivoire semble vouloir les juger devant ses propres juridictions. En attendant les audiences destinées à confirmer les charges portées par le procureur, Laurent Gbagbo restera donc dans cette prison où, à son arrivée au petit matin du 30 novembre 2011, l’ex-président libérien Charles Taylor l’avait accueilli d’un « welcome ». Une rencontre au sommet entre deux anciens chefs d’État rattrapés par la justice internationale. Mais c’est là leur seul point commun. À la tête du Liberia, Charles Taylor avait envoyé, en 2002 et 2003, des officiers pour soutenir les opposants à Laurent Gbagbo. En représailles, le président ivoirien avait dépêché des milices de l’autre côté de la frontière.
Stéphanie Maupas
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Thu, 10 Jan 2013 22:24:00 +0100
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