L’attaque est éclair: un civil américain et 9 militaires meurent. Parmi eux, le brigadier-chef Franck Duval, du 515e RT. Quarante-deux autres militaires français sont sérieusement blessés, dont 7 du bataillon charentais.
Des agresseurs décorés
Certains sont amputés. Tous sont traumatisés. «J’y pense chaque jour. Chaque jour je prends mon cachet. Sans lui, je ne pourrais plus servir», avoue le caporal-chef Céline Larrère-Tournier. Depuis 1983 et l’attentat du camp du Drakkar, au Liban, c’est la première fois que l’armée française était ainsi attaquée.
Huit ans après, la bataille est judiciaire et les victimes ont la nette impression que le dossier s’enlise. C’est pour cela que l’avocat angoumoisin Lionel Béthune de Moro, qui défend les intérêts de 8 des parties civiles charentaises et poitevines, a écrit hier au magistrat instructeur en charge de l’enquête pour lui demander de boucler le dossier. «Pour que les victimes aient enfin un procès, même par contumace, qu’ils obtiennent des réponses à leurs questions. Il faut un procès pour qu’elles puissent prétendre à leur indemnisation légitime», décrit Lionel Béthune de Moro.
Une information judiciaire est ouverte depuis 2004. Elle a permis d’identifier les pilotes des Sukoï, deux mercenaires biélorusses, ainsi que les copilotes, deux officiers de l’armée de l’air ivoirienne. Ces deux derniers font l’objet d’un mandat d’arrêt international. Ils vivent tranquilles en Côte d’Ivoire. Juste après l’attaque, ils ont été décorés et promus au grade supérieur.
Les deux Biélorusses, eux, se sont évanouis dans la nature. Au cours de l’enquête, les auditions se sont multipliées en France: secrétaire général de l’ONU, hiérarchie militaire, Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense à l’époque, Dominique de Villepin, Premier ministre. Côté ivoirien, silence radio.
Des auteurs identifiés, mais pas de commanditaires
Même depuis le changement de régime et le renversement de Laurent Gbagbo. Lionel Béthune de Moro avait demandé son audition ainsi que celle de Simone Gbagbo, son épouse. Pas de réponse. Rien non plus concernant le ministre de la Défense ivoirien et le chef d’état-major de l’armée de l’air de l’époque. «Un type que l’on a reçu au camp de Bouaké une semaine avant l’attaque! Il nous a dit que nous n’avions rien à craindre d’eux. On lui a fait des courbettes. Une semaine plus tard, ils nous tapaient», peste l’adjudant Thierry Jardry.
«L’instruction a permis d’identifier les auteurs, mais elle n’a pas permis de remonter aux donneurs d’ordres et commanditaires, regrette Lionel Béthune de Moro. On doute que ça évolue.»
L’enquête a tout de même permis d’établir que c’est un Français, ex-gendarme et vieux pilier de la Françafrique, qui a vendu les Sukoï à l’armée ivoirienne malgré un embargo international. Via le Togo. «C’est dommage que le parquet ait refusé d’étendre l’information judiciaire au mercenariat, ce qui aurait permis d’entendre cette personne et de voir qui pouvait se payer des mercenaires, regrette Lionel Béthune de Moro. On a l’impression que, désormais, on respecte des équilibres géopolitiques.»
Pour que les intérêts privés ne soient pas piétinés par les intérêts supérieurs, Lionel Béthune de Moro a donc décidé de demander la clôture de l’instruction. En espérant qu’elle sera acceptée par le parquet de Paris. «On ne veut pas que les victimes se découragent ni que le dossier tombe dans l’oubli, argumente l’avocat qui réclame un procès. Pour poser des questions, avoir des réponses.» Et comprendre pourquoi les deux jours précédents l’attaque les militaires français ont dû observer les bombardements des forces loyalistes sans intervenir. Avant de se faire bombarder, à 13h15, un funeste 6 novembre 2004.
Quand les avions sont revenus, j’ai compris
Thierry Jardry et Céline Larrère-Tournier (Photo Phil Messelet) ne peuvent pas tourner la page. Un cachet quotidien pour la jeune femme, 31 ans, toujours militaire et traumatisée. «Quatre cachets au réveil pour la douleur. Puis m’asseoir quand je prends une douche et supporter la douleur aux jambes», pour l’adjudant Thierry Jardry, ancien du RIMa d’Angoulême, installé aujourd’hui à Fléac. Retraité de l’armée, il sert désormais sous d’autres couleurs: il s’occupe de la logistique pour les Restaurants du Coeur en Charente. Le 6 novembre 2004, Thierry Jardry et Céline Larrère-Tournier s’attendaient à une journée tendue. «On savait qu’il devait y avoir une attaque terrestre des forces de Gbagbo», dit Thierry Jardry. Lorsqu’elles pénètrent dans la zone de confiance, les forces de Gbagbo sont stoppées par un bataillon marocain de l’ONU. Dans la foulée, deux Sukoï décollent de l’aéroport et filent vers Bouaké. Il est 13 heures. Une alerte aérienne est déclenchée sur le camp. Les militaires ne se doutent pas qu’ils vont être visés. «Normalement, pendant les alertes aériennes, on se réunissait tous au foyer du camp. Ce jour-là, il avait été fermé», dit Thierry Jardry. Les militaires sont dispersés dans le camp. Heureusement. Les roquettes des mercenaires biélorusses ont entièrement soufflé le foyer. «ç’aurait été un carnage.» 13h15, Thierry Jardry voit les deux avions. «J’ai vu le casque du pilote. Il était bas, très bas. Il a survolé le camp, il est reparti. Puis ils sont revenus. J’ai compris. Le premier avion a piqué sur le camp pour indiquer la cible. Le second a vidé ses valises de roquettes.» Explosions, fracas. «Avec une collègue, nous étions dans notre chambre. On s’est mis au sol. Le bruit est toujours là. Puis il y a eu une alerte incendie. Nous sommes parties secourir les blessés», raconte Céline Larrère-Tournier. Thierry Jardry, lui, est au sol. Nerf sciatique sectionné, des éclats de roquette dans un genou. La douleur est toujours là. «J’ai été arrêté trois ans. Puis l’armée m’a mis d’office à la retraite, à 46 ans, alors que moi je voulais continuer. J’ai perdu un grade, dix ans d’armée. Et aujourd’hui, quand je cherche du travail, on me dit que je suis handicapé», décrit le militaire à la retraite. Il a une autre blessure: c’est lui qui a ouvert la porte du camp au civil américain tué dans l’attaque. «Il était venu se protéger. Je lui ai ouvert. Je l’ai emmené manger. Je l’ai tué en quelque sorte.» Au cours d’une précédente mission, fin 2003, Thierry Jardry avait vu ces deux avions pénétrer en pièces détachées en Côte-d’Ivoire. «Je les ai même vus se monter! Mais notre mandat, c’était de constater les atteintes à la zone de confiance au centre du pays. Nous n’avions pas le droit d’intervenir.» Pas le droit d’intervenir jusqu’à l’agression du 6 novembre. Céline Larrère-Tournier, elle, est toujours militaire. Mais elle n’est plus jamais repartie en mission à l’étranger. «Je ne peux pas.»
charentelibre.fr
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