« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
Categories: Politique

Côte d’Ivoire – Ouattara ne veut pas de paix

Le conseiller de Konan Banny chargé de la jeunesse ne décolère pas contre le pouvoir en place en Côte d’Ivoire. L’homme, au cours d’une conférence de presse qu’il a animée le jeudi 21 juin, suite à l’enlèvement du président intérimaire du Congrès panafricain des jeunes et des patriotes (Cojep), Martial Yavo, a tenu à dénoncer ce qu’il considère comme un sabotage de l’action de la CDVR. Cette structure, censée œuvrer au retour de la paix, a été créée par l’ordonnance n° 2011 -167 du 13 juillet 2011, signée par Alassane Ouattara lui-même. Depuis cette date, elle n’a pas pu poser d’actes concrets à même de faire penser à la réalisation de la paix tant attendue.
Et l’on peut douter légitimement que Banny parvienne à mener à bien la mission qui lui a été confiée, non pas forcément par incompétence, mais surtout parce qu’en réalité, Alassane Ouattara ne veut pas de paix. Même s’il proclame sa volonté d’aller à la réconciliation, dans les faits, on constate que le chef de l’Etat de Côte d’Ivoire freine des quatre fers pour maintenir le climat de méfiance et de suspicion avec son opposition significative, en l’occurrence le Front populaire ivoirien (FPI).Et il ne faut pas passer par mille et un chemins pour trouver la réponse.
La survie politique du nouveau chef de l’exécutif ivoirien passe par l’instauration de la terreur. Pour se maintenir au pouvoir, Ouattara ne peut pas se faire au jeu démocratique. D’abord parce qu’il est arrivé au pouvoir dans des conditions particulières faites de violences et de milliers de morts. Quoi qu’il fasse, il ne peut pas effacer dans les consciences que c’est avec l’aide de l’armée française qu’il a pu accéder au pouvoir. Toute chose qui constitue pour lui un grand handicap sur le chemin de la légitimité.
Cela est d’autant vrai que depuis cette accession singulière à la magistrature suprême, tout se passe comme s’il s’est instauré une sorte de méfiance entre le nouveau président et les populations ivoiriennes. Ces dernières ne cessent de se plaindre de leurs conditions de vie de plus en plus difficiles depuis le 11 avril 2011, date de l’éviction du pouvoir de l’ancien président de la République. De fait, la vie est devenue infernale du fait de l’augmentation du prix des denrées de première nécessité sur les marchés, des licenciements, de l’insécurité endémique. Toutes choses qui ne sont pas faites pour créer la sérénité dans les rangs du pouvoir qui du coup se trouve coupé de la base que constitue le peuple. C’est ce qui explique la peur de l’ouverture du pouvoir au jeu démocratique.
Ce n’est pas par hasard que les manifestations qui ont été organisées par le FPI ont été attaquées, réprimées dans le sang, la liberté d’expression est constamment malmenée comme en témoignent les nombreuses suspensions des journaux de l’opposition, et que la justice est une justice à double vitesse. Cette justice ne poursuit que ceux qui ont plus ou moins partie liée avec l’ancien chef de l’Etat ivoirien. Le nec plus ultra, ce sont les complots imaginaires ou supposés réels qui fleurissent chaque jour. Le dernier en date, c’est celui qui a mis en scène l’ancien ministre de la Défense du premier gouvernement du président Gbagbo, Lida Kouassi.
Arrêté au Togo où il s’était refugié depuis la chute de Gbagbo, il a été extradé en Côte d’Ivoire et présenté sur les antennes de la télévision ivoirienne comme étant un des cerveaux d’un épouvantable coup d’Etat visant à renverser Alassane Ouattara. Curieusement, on apprend plus tard qu’il est poursuivi, non pour atteinte à la sûreté de l’Etat, mais pour vol à main armée, pillage, détournement de deniers publics. Des chefs d’inculpation qui ne manquent pas de faire sourire, tant ils manquent de sérieux, et surtout parce qu’il est inimaginable de voir l’ancien ministre, arme au poing, s’adonner au délit qui lui est reproché. Et l’on sait également que depuis son débarquement du gouvernement, il n’a exercé aucune fonction officielle qui a pu l’amener à gérer des deniers publics.
En vérité, la paix n’arrange pas Alassane Ouattara. Dans une situation de tranquillité, toutes ses faiblesses, ainsi que celles de son gouvernement, risquent d’être mises très vite à nu par des hommes politiques aussi aguerris que ceux du FPI, formatés aux difficultés de trente ans lutte dans l’opposition et dix ans de gestion de pouvoir, sans oublier les affres des longues années de la clandestinité. Si à cela, on ajoute la grande déception qui s’est saisie de la majorité des Ivoiriens devant tant d’amateurisme au sommet de l’Etat et les détournements en passe de devenir un sport quotidien, on comprend l’épouvante du pouvoir qui n’a d’autre solution que de gouverner avec le fer et le feu. Or, l’histoire a prouvé qu’une telle option ne peut durer éternellement.

Jean Josselin in L’Observateur d’Abidjan

Wed, 27 Jun 2012 10:49:00 +0200

La Dépêche d'Abidjan

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