On l’avait prédit. L’après-Gbagbo ne serait pas facile ni pour les vainqueurs, ni pour les vaincus. Parce que bien avant la fin de la guerre, Alassane Dramane Ouattara (ADO) avait promis que tous les crimes commis pendant la crise postélectorale ne resteraient pas impunis, quel que soit le camp des auteurs. Il l’a encore rappelé lors de sa visite au Togo où il a signé un accord pour le rapatriement des réfugiés ivoiriens qui ont fui la guerre. La justice semble une obsession pour le nouveau président ivoirien. Il est bien placé pour savoir que cette soif de rendre justice peut se retourner contre lui, contre ses proches. Est-il vraiment prêt à prendre ce risque ? L’avenir nous le dira. En attendant, c’est son Premier ministre, Guillaume Soro, et les fameux commandants de zone, les "com’zone", qui sont visés par une plainte du fils de l’ancien président, Michel Gbagbo. Il leur est reproché "d’avoir enlevé, séquestré et traité de manière dégradante" le fils de Laurent Gbagbo, lors de son arrestation musclée. La plainte est déposée auprès du procureur général près le tribunal de Bobigny, en France, et pas en Côte d’Ivoire. Michel Gbagbo, usant de sa double nationalité (il est né d’une mère française), contre-attaque donc pour briser l’isolement dans lequel il est confiné depuis sa détention dans l’Est du pays. Ce que l’on a constaté jusqu’ici en tout cas, c’est que ce sont les vaincus qui ont fait l’objet de procédures judiciaires, de détention en résidence surveillée pour les plus chanceux comme Gbagbo et ses proches collaborateurs. Michel Gbagbo, par son action, inverse la tendance en exportant son cas. Cette plainte en France montre bien le peu de confiance que ces détenus ont pour la justice ivoirienne. Le fils Gbagbo a certes usé d’un droit que lui confère la loi, mais, quelle que soit l’issue de cette procédure, on retiendra que les pourfendeurs de la France ne rechignent pas à recourir à sa justice quand ils ont des problèmes. Laurent Gbagbo lui-même a eu recours à de célèbres avocats du barreau de Paris pour tenter de desserrer l’étau judiciaire qui se refermait sur lui. Cela dit, quelles sont les chances de cette plainte ? Telle que formulée, elle vise à faire accréditer par le juge la thèse de la séquestration, à faire libérer le séquestré et à punir les auteurs qui sont nommément cités, à savoir Guillaume Soro et ses commandants de zone. C’est une procédure qui risque de mettre à mal les relations entre la France et la Côte d’Ivoire et on peut raisonnablement se demander si la justice française bénéficiera de la même collaboration des autorités ivoiriennes au cas où le procureur venait à donner suite à cette affaire. Les politiques vont-ils laisser les juges travailler librement ? Le juge Patrick Ramaël qui vient d’achever deux semaines d’auditions en Côte d’Ivoire autour du dossier Guy-André Kieffer et de celui de l’avocat Xavier Ghelber, a eu accès à toutes les personnes qu’il voulait entendre, notamment ceux de l’ancien régime, presque tous en détention. Sera-ce également le cas, lorsqu’il s’agira du tour de Soro et de ses hommes de main de déposer devant un juge français ? Tout est possible. ADO l’a promis. Tous ceux qui ont maille à partir avec la justice répondront de leurs actes. Dans trois mois, on en saura un peu plus, puisque c’est le délai imparti au parquet pour décider de la suite du dossier. En attendant, cette plainte met un peu plus de pression sur les nouvelles autorités ivoiriennes. De nombreuses personnes en détention voudraient bien voir leur situation clarifiée. Certaines personnes accusées de crimes économiques viennent de bénéficier d’une liberté conditionnelle. Ceux accusés de crimes plus graves, comme Gbagbo, sa femme et son fils, devront prendre leur mal en patience.
Abdoulaye TAO in Le Pays B.F.