« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
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Côte-d’Ivoire – Questions autour d’une bien curieuse liste de sanctionnés

Cela fait maintenant deux mois que les télévisions du monde entier ont affiché sur leurs écrans la chute de Laurent Gbagbo retranché dans un bunker improbable. Deux mois aussi que la Côte-d’Ivoire se cherche au milieu de l’incommensurable chaos laissé par une guerre civile éclair mais dévastatrice, deux mois que les Ivoiriens tentent, tant bien que mal de reprendre le cours de leur vie au milieu de hordes de pillards. Les alertes émanant d’ONG et de l’ONU, interpellant le nouveau régime sur la situation particulièrement alarmante des droits de l’homme et de la sécurité, font depuis quelques jours foison, et nul besoin de les rappeler ici. Thomas HOFNUNG, journaliste à Libération, s’est fait l’écho de cela dans un article publié avant-hier, et il dresse un tableau très fidèle de la situation sur le terrain.
C’est au milieu de cette gabegie qu’un journal de la place, qui semble être devenu le nouveau Journal Officiel de la République de Côte d’Ivoire, a publié une liste de 97 personnes dont les comptes bancaires auraient fait l’objet d’une réquisition du Procureur d’Abidjan en vue du gel de leurs avoirs bancaires, ceci, sous l’égide de l’UE. La liste en question est essentiellement composée de hauts fonctionnaires, d’administrateurs de sociétés d’Etat auquel il est reproché, selon ce journal d’avoir « pactisé » avec le gouvernement Gbagbo.
Si les personnes concernées ont pu constater sur place que leurs comptes bancaires faisaient bel et bien l’objet d’un gel, il semble par ailleurs qu’aucune décision de l’Union Européenne ne soit à l’origine de cette action judiciaire, contrairement à ce qui est affirmé dans le texte de réquisition publié. La question est désormais de connaitre les motifs qui, en droit, autorisent le Procureur d’Abidjan à une telle réquisition. Avoir « pactisé » avec le régime de Laurent Gbagbo est-il un nouveau délit dans le droit Ivoirien, et quels sont les critères qui définissent ce délit ? Certaines personnes sur cette liste ont affiché leur soutien et loyauté à Gbagbo, sans pour autant avoir fait obstruction au processus démocratique et encore moins participer de près ou de loin aux exactions qui ont ému la communauté internationale. Y aurait-il désormais un délit d’opinion dans le droit positif Ivoirien qui autoriserait à une chasse aux sorcières ?
A ce stade de questionnement, est-il besoin de remarquer que ce « zèle juridique » se trompe de cible. Qu’à l’heure où la Côte d’Ivoire tente de se relever des heures les plus sombres de son histoire, que la communauté internationale presse ses dirigeants de rétablir l’ordre Républicain, que des hordes de voyous ont pris le contrôle du pays, que l’armée et les forces de sécurité sont totalement désorganisées, le temps n’est pas aux règlements de comptes et chasse aux sorcières. L’urgence est de rendre à ce pays la quiétude qui était la sienne en évitant de se fourvoyer dans des combats qui n’en sont pas, en orientant plutôt toute l’énergie de l’appareil judiciaire et la manne financière de la communauté internationale à éradiquer les poches de non droits, et Dieu seul sait s’il y en a.
Quel sens sinon donner à la Commission Réconciliation et Vérité confiée à Charles Konan Banny, si l’on commence par indexer de manière arbitraire des cadres du pays? Ceci, alors que dans le même temps, un gradé des FRCI, annonce de manière tonitruante, le retour de Blé GOUDÉ afin qu’il joue « sa partition » dans le processus de réconciliation. Aucune des 97 personnes présentes sur la liste n’a pourtant, de près ou de loin, posé ne serait-ce qu’un millième des actes du Général de la Rue. Un poids deux mesures, ou sommes nous entrain de faire semblant de nous réconcilier ?
Les idéaux de démocratie prônés par le nouveau régime ne pourront s’accommoder de faux semblants. La communauté internationale qui vous a soutenu vous jugera à vos actes, et non à vos discours, vous aurez des comptes à lui rendre et elle vous demandera bien plus qu’un simulacre de démocratie. Libres à vous de préférer poursuivre des intellectuels et des cadres pour leur soutien supposé au régime de Laurent Gbagbo plutôt que de vous attacher à redonner à ce pays la cohésion sociale nécessaire à sa reconstruction, à assurer la sécurité des citoyens de ce pays. Mais l’Histoire est juste un vaste chantier et son jugement sera sans appel.

connectionivoirienne.net

Sun, 19 Jun 2011 22:06:00 +0200

La Dépêche d'Abidjan

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