Guillaume Soro, bientôt 43 ans, a choisi de nous recevoir non pas à l’Assemblée nationale (qu’il dirige depuis 2012), mais dans ses bureaux sans charme du quartier Riviera Golf de Cocody (une commune d’Abidjan) qui jouxtent l’ambassade des États-Unis. "C’est là qu’il vient quand il veut être tranquille", nous précise-t-on. Costume croisé bleu marine, il affiche un sourire poli.
D’entrée de jeu, il insiste sur le fait qu’il essaie de "remplir au mieux [son] rôle de président de l’Assemblée" et qu’il est aujourd’hui "épanoui". Comme pour mieux faire oublier ses années dans le maquis et se défaire de cette image de jeune loup aux dents trop longues qui lui colle à la peau. Lui l’enfant de Ferkessédougou devenu secrétaire général de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci) à l’âge de 23 ans, chef rebelle à 30, ministre d’État à 31 et Premier ministre à 34 n’aime pas qu’on lui rappelle qu’il a brûlé les étapes.
"Qu’ai-je fait pour que l’on me traite d’ambitieux ? interroge-t-il. Fin 2010, après le second tour de la présidentielle [il était à l’époque Premier ministre et patron des Forces nouvelles], j’ai eu la possibilité de passer un accord avec Laurent Gbagbo. J’aurais pu remporter la mise. L’ai-je fait ?"
En fait, nous explique-t-il, ce qu’il n’aime pas c’est qu’on l’accuse d’être "un ambitieux impatient" : "J’ai toujours dit qu’il fallait y aller progressivement." "Guillaume Soro a l’intelligence de ne pas se presser, analyse un observateur aguerri de la vie politique ivoirienne. Cela fait longtemps qu’il place ses hommes dans toutes les institutions, les partis et les mouvements de jeunes. Il pense et calcule son destin depuis près de vingt ans."
Pas de vagues
Depuis qu’il est au perchoir (poste qui lui confère le statut de dauphin constitutionnel en cas de vacance du pouvoir), il prend soin de ne pas faire de vagues – encore ce souci de la "normalité". De fait, jusqu’ici, il n’a pas commis de réel faux pas. Méfiant à l’égard des journalistes, il donne peu d’interviews mais communique beaucoup. Ce jour-là, il évoque longuement la réhabilitation des locaux de l’Assemblée, l’amélioration des conditions de travail de tous ceux qui s’y côtoient ("du député au balayeur"), la mise en place d’un système de primes…
Et ne le titillez surtout pas sur le rôle limité du pouvoir législatif dans un pays au régime très présidentiel ou sur la représentativité d’une Assemblée boycottée par le principal parti d’opposition, le Front populaire ivoirien (FPI). Guillaume Soro vous opposera immédiatement le nombre inédit de lois votées sous sa présidence (78) et "le retour de la Côte d’Ivoire sur la scène parlementaire internationale".
"Nous nous sommes rendus sur tous les continents pour nouer des partenariats." Et c’est vrai qu’il voyage beaucoup, Guillaume Soro. Rien qu’en 2014, il s’est rendu au Maroc, en Tunisie, en Iran, au Togo, au Cameroun, au Congo-Brazzaville, au Canada, en Turquie et aux Comores. Sans compter des "missions de médiation" (les termes sont ceux de son cabinet) au Burkina et en Égypte. Une aubaine pour qui, comme lui, a deux obsessions : faire en sorte que les dirigeants étrangers ne voient plus seulement en lui l’ancien chef rebelle et étoffer son réseau à l’international.
Occuper l’espace
Longtemps, Blaise Compaoré a été son "parrain". Aujourd’hui, c’est lui qui lui rend visite à Abidjan, où l’ancien président burkinabè s’est installé. Soro n’a pas non plus rompu les liens avec le Mauritanien Moustapha Chafi, l’ex-conseiller de l’ombre de Blaise qui, pendant des années, l’a épaulé et qui séjourne encore fréquemment sur les bords de la lagune Ébrié. Il est aussi très lié au président togolais, Faure Gnassingbé, qui lui donne du "mon frère", et au Congolais Denis Sassou Nguesso, dont il connaissait la fille (il avait rencontré Édith-Lucie à Libreville, par l’intermédiaire de son mari, le président Omar Bongo Ondimba, croisé en 2003 à l’époque des pourparlers de Marcoussis).
Soro n’est pas aussi introduit auprès de l’actuel président du Gabon, mais côtoie Teodoro Nguema Obiang Mangue, le fils du chef de l’État équato-guinéen. On a vu les deux hommes prendre la pose lors de la dernière Coupe d’Afrique des nations (CAN), en début d’année, à Malabo.
Une relation que ses conseillers, bien conscients de la réputation très sulfureuse du fils Obiang, tentent de minimiser. "L’essentiel, c’est de renouer des liens avec un pays longtemps allié à Gbagbo", justifient-ils.
Mais Soro n’empiète-t-il pas sur un terrain qui n’est pas le sien en se montrant si actif à l’international ? "Il est vrai qu’il voyage et reçoit beaucoup, concède l’un de ses proches. Mais il fait attention à ne pas trop en faire. La politique étrangère reste le domaine réservé de la présidence. Tout cela lui permet surtout d’occuper l’espace médiatique."
Occuper l’espace… Là est sans doute la clé pour quelqu’un qui, même s’il confie qu’il briguera un nouveau mandat de député dans son fief de Ferkessédougou aux législatives de 2016 et qu’il tentera de se faire réélire à la présidence de l’Assemblée, peine à dissimuler ses ambitions. Lui, ce n’est pas la présidentielle du mois d’octobre qui le préoccupe, mais celle d’après, et sa stratégie de sage dauphin semble déjà avoir amorcé un virage important.
Son but ? Prendre la présidence du Rassemblement des républicains (RDR) d’Alassane Ouattara. Il ne le dit pas, mais l’un de ses conseillers s’en charge : "On a gentiment fait notre petit bonhomme de chemin jusque-là, mais il faut passer à la vitesse supérieure. Soro le sait : il doit prendre le parti." Rien de moins. "De toute façon, ajoute la même source, c’est le deal qui a été conclu avec le président Ouattara au lendemain de son élection : Soro cède la primature, récupère en échange le statut de dauphin et, surtout, le RDR, indispensable s’il veut un jour conquérir le pouvoir."
Depuis plusieurs mois, comme pour monter en pression, Soro revendique son lien avec le parti au pouvoir, auquel il a fini par adhérer officiellement. Quand a-t-il pris sa carte ? Il ne le dit pas, mais affirme que "tout est réglé" : "Je cotise même !" En septembre 2014, il a apporté son soutien à "l’appel de Daoukro", par lequel l’ancien président Henri Konan Bédié a appelé à soutenir la candidature de Ouattara en octobre. Et en mars, pour la première fois, il a assisté à l’une des grand-messes du RDR – son troisième congrès extraordinaire.
Ce jour-là, vêtu d’une chemise en pagne à l’effigie du parti, on l’a vu patienter de longues heures au côté du frère cadet du président, Birahima Téné Ouattara, tandis que le RDR faisait officiellement de Ouattara son candidat.
Wed, 22 Apr 2015 22:50:00 +0200
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