Les guerres civiles libérienne et sierra-léonaise
On ne saurait en effet parler de l’insécurité et de l’instabilité dans la région ouest de la Côte d’Ivoire, sans évoquer les guerres civiles qui ont ravagé le Liberia puis la Sierra Léone entre 1989 et 2002. Le premier pour le contrôle du pouvoir, le second à cause des zones diamantifères pourvoyeuses de richesses servant à alimenter les conflits. Ces crises ont favorisé l’émergence de véritables « chiens de guerre » entraînés à tuer pour survivre. De plus, la prolifération d’armes de guerre durant ces conflits a transformé la zone en une véritable jungle où les plus forts, ceux qui détiennent ces engins de la mort, imposent leur diktat aux populations sans défense. La Côte d’Ivoire paiera le prix fort de ces guerres pour une bonne part à cause de sa proximité avec le Liberia, qui est lui-même voisin de la Sierra Léone. La Côte d’Ivoire et le Liberia partagent en effet une vaste et longue frontière naturelle de plus de 700 km, faite de forêt et de cours d’eau. Une étendue naturelle difficilement contrôlable, devenue soit un refuge pour les combattants, soit un passage pour se réfugier. Dans les circuits officiels, ces conflits ont favorisé le déplacement de plusieurs centaines de personnes vers des camps de réfugiés, parmi lesquelles on devrait compter des ex-combattants qui ont fui la guerre du Liberia. Il y a également les liens de parenté historique, sinon les similitudes langagières et culturelles que les groupes ethniques de l’ouest de la Côte d’Ivoire, les Wê et les Dan, entretiennent avec leurs cousins de l’est du Liberia, les Kran et les Guio. Ces liens, il faut le souligner, ont favorisé les allées et venues de personnes entre le Liberia et la Côte d’Ivoire, sans trop grandes difficultés. Les armes de guerre ont pu également emprunter le même circuit pour se retrouver en Côte d’Ivoire. Quand éclate la rébellion de septembre 2002 et que se greffe au Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI), noyau de la rébellion, le Mouvement patriotique du Grand Ouest (MPIGO) dirigé par feu Félix Doh, ont lui prête, à tort ou à raison, une origine libérienne. On disait N’Dri N’guessan Saint-Clair alias Félix Doh, à la tête d’un mouvement (MPIGO) dominé par des combattants libériens désœuvrés. Ce qui va d’ailleurs compliquer la situation à l’ouest de la Côte d’Ivoire. Selon d’autres sources, l’Ouest a subi le retour du bâton. A savoir que pendant la guerre civile du Liberia, des combattants seraient partis de cette zone pour appuyer « leurs cousins » engagés dans la guerre contre Charles Taylor. Un acte que payerait cher la Côte d’Ivoire depuis une décennie.
Conflits fonciers et manipulations politiciennes
A côté de cet impact des guerres civiles du Liberia et de la Sierra-Leone, il y a la bataille pour le contrôle de la terre à l’Ouest. Il est en effet de notoriété publique que l’un des problèmes qui endeuille l’Ouest se résume aux conflits fonciers. Ancienne boucle du cacao, cette partie de la Côte d’Ivoire regorge de terres fertiles, qui ont suscité la convoitise d’agriculteurs et de planteurs d’autres régions désireux d’exceller dans la production de cette matière dont la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial. Cette situation a entraîné un déplacement massif des populations autres que les autochtones Dan et Wê vers ces terres fertiles. Il va se poser alors une inadéquation entre l’offre et la demande, de sorte que les populations autochtones se diront envahies par celles venues d’ailleurs. Elles vont par conséquent développer un instinct de protection qui sera cependant perçu par les autres comme une volonté de les déposséder des terres sur lesquelles elles se sont installées. Les conflits vont naître de ces mésententes entre communautés autochtones d’une part, allochtones et allogènes d’autre part. Des hommes politiques véreux y trouveront un terreau pour régler des comptes à leurs adversaires. Les autochtones, notamment Wê et Dan, seront identifiés comme des « Ivoiriens dignes, des patriotes » dont la cause est défendue par Laurent Gbagbo et son régime « qui veulent chasser les étrangers et rétrocéder les terres aux autochtones ». Quant aux allochtones, Baoulé, Malinké, Burkinabé, ils seront perçus comme des envahisseurs, « des assaillants qui soutiennent Alassane Ouattara et la rébellion de Guillaume Soro afin de déposséder les autochtones de leurs terres ». Avec ces postulats établis sur fond de calculs politiciens, la ligne de démarcation sera clairement identifiée, et cela va alimenter et exacerber les conflits à l’Ouest.
La prolifération des milices et des armes
Et c’est pour, disaient-ils, défendre les terres de leurs parents contre les envahisseurs burkinabé que des jeunes Wê et Dan, se sont organisés en groupes d’autodéfense, communément appelés milices. Elles foisonnaient en effet dans l’ex-région du Moyen Cavally, devenue celle du Guémon, sous des appellations diverses de Front de Libération du Grand Ouest (FLGO), Alliance Patriotique Wê (Ap Wê), Union des Patriotes pour la Région du Grand Ouest (UPRGO), MILOCI, LIMA. Leur grand chef, Maho Glofiéi, les avait réunis plus tard dans une sorte de fédération des groupes de miliciens dénommée le Front de Résistance du Grand Ouest (FRGO). Armées jusqu’aux dents, avec des effectifs mixtes d’ex-combattants libériens et jeunes autochtones, connaissant parfaitement la zone et aguerris dans des combats de brousse, ces miliciens affichaient une farouche détermination à la tâche. Entre défense de la patrie et protection des parents et des terres, ils se sont révélés comme des appuis incontournables pour les ex-Forces de Défense et de Sécurité (FDS) pro-Gbagbo. Dans la foulée, ils semaient la terreur à l’Ouest, et commettaient de nombreuses exactions sur les populations allogènes perçues comme les soutiens de l’adversaire. Avec la chute du régime de la refondation, et le contrôle de la région par les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), la situation s’est renversée et la force a changé de camp. Ceux qui étaient pris pour cibles ont désormais dans leur viseur leurs bourreaux d’hier. Les miliciens ont ainsi été traqués, tués pour les moins chanceux, et arrêtés pour certains. D’autres encore ont pu cependant disparaître dans la nature et depuis leur cachette, ils ruminent vengeance, et se signalent, autant que faire se peut, par des attaques sporadiques, parfois meurtrières. C’est donc un cycle infernal qui ne semble pas prêt de s’arrêter et qui plonge la région ouest dans une instabilité chronique.
HAMADOU ZIAO in L’inter
Thu, 21 Jun 2012 06:02:00 +0200
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