« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
Categories: Lu pour vous

Entendu hier par un juge d’instruction au Tribunal d’Abidjan / Blé Goudé victime de la guerre de succession à Gbagbo – Comment et pourquoi sa liquidation politique est déjà en marche

LA PREMIÈRE RUPTURE avec Laurent Gbagbo est intervenue alors que Blé Goudé était étudiant quand Laurent Gbagbo l’a préféré à Guillaume Soro pour diriger la Fesci. La seconde disgrâce interviendra après l’accession au pouvoir de Laurent Gbagbo lors de l’histoire de la fausse licence. A la suite de quoi, Blé Goudé sera prié d’aller se faire voir loin, en Angleterre. L’enfant chéri, mais toujours mal aimé et mis à l’épreuve trouvera dans la crise de Septembre 2002 l’occasion de se repositionner et de devenir le préféré de Laurent Gbagbo, au grand dam de Damana Pickass dont Laurent Gbagbo parlait à certains moments en privé comme son favori pour sa succession. Toutefois ce successeur présumé manquera de jugeote et d’oppor- tunisme, aux yeux de certains en mettant du temps, avant de rentrer au pays, après l’attaque de sep- tembre 2002. Près de huit ans plus tard, Damana Pickass prendra en- fin sa revanche de la plus forte des manières à travers le «déchirage» de résultats que tenait Bamba Ya- couba, alors porte-parole de la CEI, en direct et en mondovision de- vant les caméras.
Par la suite Damana Adia Pickass sera l’un des pensionnaires du Bun- ker, alors que Blé Goudé s’en éloi- gnera avant l’assaut final (et heu- reusement non fatal ni mortel) du 11 Avril 2011. C’est à cette époque que la troisième disgrâce de celui que Laurent Gbagbo disait avant le dialogue direct, préférer à Guillau- me Soro a commencé. Cette disgrâ- ce ne fut pas publique, puisque très peu de gens savaient comment fonctionnait le chef dans son exil. A la faveur des soupçons de deal entre Blé Goudé et le pouvoir d’Abidjan, les officines LMP n’ont pas fait dans la dentelle pour peindre en noir l’ex-leader estudian- tin, en donnant avec force détail des indices et des preuves de sa trahi- son. Ses différentes sorties dans la presse, et la bonne organisation qu’il avait autour de lui et son sens de la communication lui avaient permis de reprendre de l’ascendant sur ceux qui se considé- raient comme les légitimistes du camp Gbagbo, pour avoir résisté jusqu’au bout, jusqu’au 11 Avril 2011.
Fort de cette résistance jusqu’au bout, Damana Pickass s’était érigé en leader et en porte-parole des jeunes pro-Gbagbo en exil, tandis que Blé Goudé adoptait le profil bas, non seulement parce qu’il était contraint à la clandestinité pour cau- se de sanction de l’ONU, mais aus- si parce que les autres lui repro- chaient d’être parti d’Abidjan avant le 11 avril 2011, et d’avoir fui le combat à la fin de Mars. Si les siens ont justifié cette option de renon- cement par les propos réalistes qu’aurait tenu le général Mangou à Blé Goudé, lui disant que Laurent Gbagbo ne peut gagner le combat, le fait que le concerné n’ait jamais endossé, ni assumé publiquement une telle posture, le fait d’avoir du- rant longtemps encore tenté d’uti- liser la couverture du mentor Gbag- bo , par crainte d’être soupçonné de trahison, permet aujourd’hui à ses détracteurs de lui porter la charge et l’estocade.
Hier , malgré l’ordonnance d’incul- pation prise par un juge d’instruc- tion et la mise sous mandat de dé- pôt de Charles Blé Goudé poursui- vi, entre autres ( liste non exhaus- tive), pour crimes de guerre, assas- sinats, atteinte à la sûreté de l’Etat et pour vol de deniers publics en ré- union , le témoignage suivant en tentative de justification de la po- sition du FPI au sujet de l’arrestation du Président du Cojep nous a été livré d’une source autorisée pour tenter d’enfoncer davantage Charles Blé Goudé : «Le contact est réel entre Laurent Gbagbo et les dirigeants du FPI. Laurent Gbagbo, lorsqu’il était à Ko- rhogo passait par le biais des avocats pour porter des mes- sages aux responsables du FPI et à Katinan Koné. Mamadou Kou- libaly paraissant imbuvable et incontrôlable à ses yeux, Gbag- bo n’a pas souhaité trop communiquer avec lui. Il le voulait certes dans le parti, mais l’option prise par l’ex-président de l’As- semblée nationale, si elle lui paraissait inévitable à long ter- me semblait dans l’instant peu rentable. Pour Laurent Gbagbo seule l’insistance autour de sa personne, et non le combat pour la démocratie, en enjam- bant son corps, en passant par pertes et profits tout ce qui s’est passé, pouvait permettre au FPI et aux pro-Gbagbo de res- ter debout et unis contre Alas- sane Ouattara. Gbagbo a donc travaillé à fragiliser Mamadou Koulibaly, qui a fini par claquer la porte. Il a fait monter en puissance Katinan Koné pour protéger les dirigeants internes du FPI, pour certains propos qu’ils ne pouvaient pas tenir. Toutefois lorsque la direction ac- tuelle du FPI a pris des options conformes à ses propres ana- lyses, avant même que le Gha- na ne l’arrête Katinan Koné a été prié de calmer le jeu. Durant oute cette période depuis le 11 avril, le président Gbagbo n’a eu aucun contact direct, encore moins indirect avec Charles Blé Goudé, qui vers fin mars 2011 a effectivement tenté de le convaincre de céder le pouvoir, ou de négocier aux conditions de l’UA et de Ouattara. Simone et le président Gbagbo n’ont pas apprécié et Blé Goudé n’a pas osé aller loin. Pour éviter des re- présailles, sécurisé par le géné- ral Dogbo Blé, Charles a préfé- ré sortir d’Abidjan. Il venait ain- si de signer son excommunion au sein de la maison Gbagbo. Savez-vous que depuis le 11 avril, Laurent Gbagbo a deman- dé des nouvelles de presque tout le monde, à l’exception de Blé Goudé ? Blé Goudé pouvait tout accepter, il pouvait accep- ter toutes les critiques sauf celles de Laurent Gbagbo, ou tout soupçon de soutien du président en faveur de ses dé- tracteurs. Las d’attendre un si- gnal du chef, il ne faut pas ex- clure qu’il ait fait le choix d’en finir avec les servitudes et les privations de l’exil pour ré- pondre devant la justice ivoirien- ne et jouer davantage la postu- re de martyr. Si deal il y’a eu, c’est sans doute dans la garan- tie d’absence de mise à mort et d’atteinte à son intégrité phy- sique. Blé Goudé sait que l’exil n’est pas suffisant pour gagner la bataille face à tous. Les prison- niers sont plus légitimes. Sans ja- mais renier Gbagbo, sans oser assumer son choix du dialogue avant le 11 Avril 2011, tout en espérant comme pour les épi- sodes passés, que le président Laurent Gbagbo consentira en- fin à lui passer un message, Blé Goudé espère un jour avoir l’oc- casion de livrer son témoignage et tirer profit des privations, tout en faisant honte à ceux qui l’ac- cusent sans précaution aucu- ne. La prison n’est pas un pro-
blème pour lui ; son plus gros problème est de penser que Laurent Gbagbo serait fâché avec lui».
Que dire après avoir entendu et lu ceci ? Une seule chose : la guerre de succession n’est pas forcement (ou seulement) là ou on le croit. Les accusations de Touré Moussa Ze- guen, les réactions timides et confuses des partisans de Blé Gou- dé, la modération du FPI et sa ba- nalisation de Blé Goudé par le par- ti, aux côtés des réactions vio- lentes et passionnées des militants de base, les espoirs et les attentes déçus de la base, sont bel et bien des indicateurs d’une féroce guer- re de succession qui dit son nom, même si tout le monde se compor- te comme Jourdain.
Pour l’heure, en l’absence d’un té- moignage presque direct du concer- né, les autres héritiers présumés de Laurent Gbagbo tirent sur l’ambu- lance et ne se gênent pas pour ten- ter une liquidation politique de Blé Goudé. Sous le regard lointain de Laurent Gbagbo, qui comme tout bon chef, n’aime pas voir s’éman- ciper un successeur. Toute cette agi- tation va sans doute s’estomper dans les jours à venir, mais elle montre bien une seule chose : le sort, le nom et le destin de Laurent Gbagbo continuent de servir à bien de causes, et de déterminer les uns et les autres dans leurs actions politiques et leur jugement vis-à vis du régime. Même si cela ne garan- tit pas le fait que Laurent Gbagbo, lui-même soit un beau matin accu- sé de trahison, par ceux-là, qui sem- blent l’aimer plus que lui-même, le fait est que le nom, le sort et le des- tin de Laurent Gbagbo continuent de mobiliser et de faire des carrières politiques dans sa famille politique. Il reste le chef incontesté que per- sonne ne doit contester. Alors qui peut encore sauver le soldat Blé Goudé ? Peut-on même le sauver ? Affaire à continuer de suivre de très près en dépit du communiqué de soutien du FPI !

Charles Kouassi in L’intelligent d’Abidjan

Tue, 22 Jan 2013 22:22:00 +0100

La Dépêche d'Abidjan

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