« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
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Guillaume Soro reçu par Claude Bartolone hier à l’Assemblée nationale à Paris : la faute politique !

Certes, la majorité des manifestants ivoiriens et panafricains qui ont pris d’assaut, hier, le parvis de l’Assemblée nationale française pour protester contre la réception de Guillaume Soro par Claude Bartolone, nouvellement élu au perchoir, ont ressenti un profond sentiment de trahison, dans la mesure où ils ont voté de manière quasi-unanime pour François Hollande au premier et au second tour de la dernière élection présidentielle. Ils avaient espéré une rupture avec les pratiques françafricaines du passé, et avec la diplomatie ultra-partisane de la France au pays de Félix Houphouët-Boigny. En dépit des trahisons mitterrandiennes et du poids du passé. Et ils commencent très clairement à se sentir floués.
Mais au-delà de leur ressenti, et de tout jugement moral, la réception de Guillaume Soro à l’Assemblée nationale française est d’abord une faute politique de premier plan. Surtout venant d’un homme – Claude Bartolone – qui disait, dans l’émotion de son élection : «Je souhaite que l’Assemblée nationale soit pleinement respectée. Pour cela, efforçons-nous de la rendre absolument respectable (…), transparente, exemplaire, irréprochable.» Recevoir un homme soupçonné de crimes contre l’humanité et que l’allié américain veut voir comparaître – «au moins à titre de témoin» – à la Cour pénale internationale n’est pas le meilleur moyen d’arriver à l’exemplarité désirée. Se faire prendre en photo avec un ancien chef rebelle contre qui une procédure judiciaire pour séquestration d’un citoyen français – Michel Gbagbo – a été ouverte peut, bien entendu, être compris comme un message subliminal adressé au juge d’instruction qui est chargé de cette affaire. Et c’est bien dommage !
Quand Soro instrumentalise Bartolone Pourquoi s’agit-il là d’une faute politique ? Parce que Bartolone ne se rend pas compte qu’en recevant Guillaume Soro dans ce contexte précis, il se met au service de l’agenda personnel de ce dernier, qui tente de se créer un bouclier de respectabilité et d’impunité, et qui ne s’est pas privé de diffuser en temps réel sur Twitter, la photo qui, pense-t- il, lui donnera une certaine stature. La logique qui a permis cette réception douteuse est facile à deviner : il fallait calmer le «père Ouattara» qui trépigne et peste depuis qu’il a compris qu’il ne serait pas l’un des premiers chefs d’Etat d’Afrique francophone à être reçu à l’Elysée, malgré son activisme. Mais recevoir «à sa place» et un peu plus bas dans la «hiérarchie nationale» un personnage sulfureux dont de nombreux groupes de pression ont demandé – et obtenu – la mise à l’écart progressive est fort mal inspiré. L’inconstance des socialistes concernant la Côte d’Ivoire n’est de toute façon pas nouvelle : l’on se souvient que lors de la visite officielle d’Alassane Ouattara à Paris, Nicolas Sarkozy étant chef de l’Etat, le maire de Paris Bertrand Delanoë avait sorti les couverts des jours de fête pour lui tandis que le président du Sénat, Jean-Pierre Bel, tout aussi socialiste que Delanoë, avait fui lâchement, sans donner le moindre contenu politique à son esquive.
Les socialistes français : démocrates en Europe de l’Est et en Amérique du Sud, ami des dictateurs africains… Le choix de Bartolone – forcément approuvé, voire suscité par François Hollande – est instructif à plusieurs titres. Il nous rappelle le regard particulier que les socialistes français portent sur l’Afrique. Le quatrième person- nage de l’Etat français reçoit le second per- sonnage d’un régime Ouattara dont les pra- tiques liberticides – rattrapage ethnique furieux, torture, expropriation des populations de l’Ouest de la Côte d’Ivoire – sont bien plus préoccupantes que les dérives du gouvernement ukrainien, qui a emprisonné une ex- Premier ministre, ce qui scandalise François Hollande au point qu’il a boycotté l’Euro 2012. Mais l’Ukraine n’est pas l’Afrique… L’Afrique, c’est l’Afrique, dit-on avec un air entendu dans les milieux politiques «éclairés» de France et de Navarre. L’on remarquera aussi que les socialistes français, qui n’étaient pas avares de critiques acerbes envers leur «camarade» Laurent Gbagbo pourtant en butte à une hostilité multiforme provenant objectivement des milieux de la droite la plus conservatrice, se sont accommodé et s’ac- commoderont toujours des vrais dictateurs africains auxquels ils sont liés par diverses officines discrètes. Natif de Tunisie, Claude Bartolone a ainsi apporté jusqu’aux derniers jours son soutien à l’ancien régime tunisien. En pleine révolution, alors que le sang tunisien coulait à profusion, il disait encore : «Avec ces morts, un cap a été franchi. Mais dans le même temps, aujourd’hui on ne voit pas quelle est l’alternative à Ben Ali (…) C’est au président Ben Ali de trouver les conditions permettant de renouer les fils du dialogue.» La vieille tradition de la gauche française, qui
a soutenu la démocratisation de l’Europe de l’Est et de l’Amérique latine tout en collaborant avec les satrapies d’Afrique subsaharienne et du Maghreb, a de beaux restes ! L’opinion africaine peut être déçue, les Franco-Africains ont le droit de se plaindre. Mais le plus tragique est qu’en refusant mal- gré les discours mielleux d’appliquer à l’Afrique les mêmes critères de jugement qu’aux autres espaces géopolitiques et en se faisant l’éternelle alliée des régimes les moins défendables, la France se met à dos toute une jeunesse et finit par soutenir jusqu’au fond du précipice les pires dictatures parce qu’elle se sait impopulaire au sein des opinions locales qu’elle ne cesse de contrarier. C’est ce que l’écrivain et polémiste Mongo Beti appelait il y a plusieurs décennies la malédiction du bain de sang de la France en Afrique.
A quelque chose malheur est bon en tout cas : la puérile hollandomania qui continuait à traverser de manière quasi-névrotique un grand nombre de milieux Ivoiriens «progres- sistes» en France, n’a plus de raison d’être objective. Retour à la réalité et aux vrais combats !

Par Théophile Kouamouo in Le Nouveau Courrier

Tue, 03 Jul 2012 16:06:00 +0200

La Dépêche d'Abidjan

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