Comme tout évolue. Hier, on nous accusait d’être l’avant-garde avancée du communisme
en Afrique avec le RDA. Il ne s’agit pas de la stabilité d’Houphouët au pouvoir.
Il s’agit de la stabilité de la Côte d’Ivoire, du régime ivoirien.
Félix Houphouët-Boigny, 1982.
Une explication historique ne se fonde pas sur des déductions directes des lois de la
nature, mais sur une séquence imprévisible d’états antécédents, séquence au cours de
laquelle n’importe quelle étape aurait abouti à modifier le résultat final. Ce résultat est
donc dépendant ou contingent, de tout ce qui l’a précédé – l’ineffaçable et déterminante
signature de l’histoire.
Stephen Jay Gould
L’arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo en octobre 2000 et la succession d’événements tragiques qui l’ont accompagnée ont suscité une série de portraits journalistiques.
Ces récits, qu’ils soient plutôt critiques1 ou plutôt apologétiques2 ont ceci de commun qu’ils sacrifient inévitablement au principe de « l’illusion biographique » (Bourdieu 1986). Il s’agit alors de répondre à la question pressante que l’on peut énoncer ainsi: « Mais qui est vraiment Laurent Gbagbo? ». Étant un peu sociologue et … ayant un peu connu le personnage lors de son exil parisien, je pense que cette question – qui n’est sans doute pas sans intérêt surtout pour ceux qui sont directement en prise avec la crise ivoirienne actuelle – mérite un peu plus d’attention et de patience. Au risque de décevoir, je ne prétends pas percer le « mystère Gbagbo » en
dévoilant des aspects véritablement inconnus de sa personnalité et de son action.
Pour autant, cette contribution n’est sans doute pas très « académique » à plus d’un titre. D’abord, elle est en partie fondée sur des souvenirs personnels, avec le risque d’altération de la mémoire, non négligeable une quinzaine d’années plus tard, sans qu’il s’agisse pour autant d’esquisser une oeuvre de mémorialiste. Ensuite, elle implique un « rôle contradictoire » au sens goffmanien, puisqu’ayant fait partie d’une « équipe » en compagnie de celui qui n’était pas encore l’actuel chef de l’État ivoirien, je peux aujourd’hui produire une information qui renvoie à la catégorie du « secret » – entendue au sens large, toujours selon ce même cadre analytique – dans la mesure où les propos dont j’ai gardé le souvenir n’étaient pas destinés à donner de la matière à un « papier » diffusé dans un cadre universitaire.3 Enfin, je dois avouer qu’il s’agit aussi de me situer par rapport à cette histoire un peu étrange, notamment pour moi qui n’ai jamais particulièrement recherché la fréquentation des hommes de pouvoir, surtout lorsqu’ils finissent par avoir pas mal de sang sur les mains pour y accéder et s’y maintenir…
L’hypothèse qui me paraît intéressante à développer est que l’exil de Laurent Gbagbo est une phase critique, pour comprendre sa trajectoire en tant qu’« entrepreneur politique ». Lui-même juste après son retour au pays, a d’ailleurs affirmé que cet exil s’inscrivait dans un véritable plan stratégique dont il ne pouvait livrer tous les tenants et aboutissants.4 Mais, si effectivement à posteriori, on peut se dire que Laurent Gbagbo avait dès cette époque un véritable « agenda caché », il nous paraît encore plus important d’éclairer le contexte qui a pu, durant ces années charnières, déterminer la pente de sa trajectoire au-delà de ce qu’a pu être son penchant personnel.
S’il est surtout question d’évoquer cette période d’exil politique vécue à Paris de 1982 à 1988, il faut cependant rappeler brièvement les antécédents de la trajectoire politique et intellectuelle de Laurent Gbagbo (cf. notamment: Gbagbo 1983, Kokora 1999). Son entrée en politique est celle de toute une génération militante que l’on retrouve dans les différentes capitales africaines où sont implantées les universités de la première génération, celles de la construction nationale et de l’atmosphère
anticolonialiste et anti-impérialiste des années 60. Le mouvement étudiant ivoirien issu de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) a été durant les années 60, une cible privilégiée de la répression exercée dans le cadre du système monopartisan mis en place sous la férule d’Houphouët-Boigny. Plus précisément, faute de pouvoir la contrôler, le régime a dissous en 1968, l’Union nationale des élèves et étudiants de Côte d’Ivoire (UNEECI) et mis en place le Mouvement des
élèves et étudiants de Côte d’Ivoire (MEECI) affilié au parti unique. En 1969, les étudiants ne l’entendaient pas ainsi et refusaient d’être mis au pas. L’armée est alors intervenue sur le campus.
Laurent Gbagbo était parmi les 400 étudiants internés au camp d’Akouédo et plus précisément parmi les sept que l’on a contraints à demander le « pardon » du chef de l’État au nom de tous les autres. Il faisait donc déjà partie des leaders de la « contestation éduquée ».5 De même, alors qu’il était devenu enseignant en 1971, au lycée classique d’Abidjan, il est arrêté en même temps que d’autres syndicalistes et d’étudiants à la suite d’une nouvelle grève étudiante. Il a ainsi passé 22 mois en
détention administrative au camp de Séguela, qui, aux dires d’un autre « fondateur » du Front populaire ivoirien « a servi, au niveau idéologique de creuset à la première évolution socio-politique de la Cöte d’Ivoire dont l’indépendance n’avait qu’une dizaine d’années d’âge en mars 1971 » (Kokora 1999:29).
À cela, il faut sans doute ajouter un rapport étroit noué avec la France, non seulement à travers sa formation académique poursuivie en France (une licence de lettres, puis une maîtrise d’histoire en 1970 à la Sorbonne, et enfin une thèse de troisième cycle en histoire à Paris VII en 1979), mais également un premier mariage avec une enseignante française expulsée de la Côte d’Ivoire alors qu’il est arrêté en 1971.6 De même, on a pu souligner que sa socialisation politique a été marquée par
l’arrestation de son père victime d’un des « faux complots » organisés par Houphouët
au début des années 60 pour asseoir son autorité sur le Parti démocratique de Côte d’Ivoire et l’État ivoirien naissant (Notre Voie 2000). Il faut également rappeler l’épisode qui l’a conduit en 1982 à s’exiler alors qu’il était devenu directeur de l’Institut d’histoire, d’archéologie et d’architecture (IHAA).7
Il s’agit de l’interdiction d’une conférence dont le thème était « Jeunesse et politique » où il devait intervenir à l’invitation d’étudiants. Mais surtout, cet incident s’inscrit dans le contexte du conflit engagé cette année là, entre le mouvement syndical enseignant et le pouvoir à la suite de la suppression de l’indemnité de logement.
8 En bref, jusqu’à son exil conçu comme un acte « pédagogique » afin de « signifier qu’en Côte d’Ivoire malgré les discours et les incantations sur la paix, nul n’est en sécurité dès lors qu’il veut dire autre chose que le PDCI » (Gbagbo 1989:16), Laurent Gbagbo apparaît comme une personnification de ce que j’ai appelé les « acteurs contre-hégémoniques » caractéristiques du jeu socio-politique de
l’Afrique des décennies post-coloniales, à savoir des acteurs sociaux, plutôt « intellectuels
», souvent en devenir, qui tentent de s’opposer au moyen de leur capital culturel, voire organisationnel, au nom d’idéologies révolutionnaires ou progressistes mais plus encore méritocratiques, à la mainmise de la classe dirigeante (et de ses soutiens extérieurs) sur l’appareil d’État (cf. Bianchini 2003).
Si Laurent Gbagbo a présenté par la suite son exil français comme une sorte d’étape stratégique victorieuse et que les média ont semblé reprendre cette version de l’histoire, il me semble déjà nécessaire de relativiser cette image: durant son séjour en France dans les années 80, la figure de Laurent Gbagbo ne drainait pas les foules et il n’avait sans doute pas toujours accès à des cercles influents comme le suppose, après coup, une certaine vision de la politique « françafricaine ».9
Pour envisager les relations qu’a pu nouer l’exilé Laurent Gbagbo en France, il importe de se replacer dans le contexte politique et idéologique de l’époque. L’année 1982 fait suite à celle de l’arrivée de la gauche au pouvoir. Durant quelques mois encore on peut s’illusionner sur le « tiers-mondiste » de cette gauche française, symbolisé par le discours de Mitterrand à Cancun, relayé par le propos du ministre de la Coopération, Jean Pierre Cot, jusqu’en novembre 1982. Mais ceci ne va pas durer très longtemps. De même que sur le plan de la politique économique, on assiste en 1982-83 au « tournant de la rigueur », un virage similaire, au nom d’un « réalisme » comparable s’opère en matière de relations internationales. Dans le domaine du « pré carré » africain, ce virage est symbolisé par le départ de Jean Pierre Cot dont les projets pouvaient remettre en cause le clientélisme traditionnel entre l’Élysée et les chefs de l’État africains. Un autre événement qui a marqué ce revirement, est l’intervention armée au Tchad durant l’été 1983 (baptisée « Opération Manta ») visant à protéger le pouvoir de Hissène Habré de ses opposants armés aidés de la Libye. Il s’est alors trouvé des intellectuels de « gauche » pour réclamer que cette intervention française aille encore plus loin, au nom d’une vision bipolaire de la géopolitique internationale.10 C’est durant ces années que le tiers-mondisme, l’antiimpérialisme, dont bien des intellectuels et des universitaires de gauche se réclamaient quelques années auparavant, sont devenues des idéologies déclassées, discréditées, dénigrées, au point qu’il devenait alors difficile de s’en réclamer sans passer pour un attardé n’ayant pas vu le train passer pour monter dans l’un des derniers wagons. Ce retournement des idées s’est produit sans doute ailleurs mais il a connu une accélération spécifique en France du fait de la coïncidence avec l’accès de la gauche au pouvoir. En outre, il a pris une résonance encore plus particulière dans le cas des relations franco-africaines.11
Une autre porte qui s’est trouvée fermée à l’exilé Laurent Gbagbo, c’est celle de l’Université française. Nanti de son titre de directeur de l’Institut d’histoire, d’art et d’architecture, formé dans des universités françaises,12 il a sans doute cru au départ qu’il pourrait, sinon trouver un emploi, du moins une certaine reconnaissance auprès de ses collègues français. Il y a sans doute un aspect structurel qui est en cause ici, concernant les difficultés d’intégration pour un intellectuel africain en France. Le
problème peut être examiné sur un plan statutaire et a depuis fait l’objet de controverses
nourries (cf. Guèye 2001).
Mais à travers le cas de Gbagbo on comprend aussi que la question est clairement politique.13 Il a vite vu que, contrairement à ce qu’il pouvait peut-être espérer à l’origine, l’étiquette d’« opposant démocratique » au régime d’Houphouët-Boigny n’était pas la meilleure carte de visite pour pénétrer les cercles universitaires africanistes français, même réputés de gauche, voire d’extrême gauche. Il est clair qu’accueillir au grand jour un opposant à un régime qui était un pilier traditionnel de la
politique française en Afrique, c’était prendre un certain risque que ceux qu’il a sollicités devaient bien avoir à l’esprit…
Mais, de plus, pour une grande majorité de ces « spécialistes », cette « revendication démocratique » ne paraissait pas très crédible et pas vraiment à l’ordre du jour.
Au début des années 80, l’horizon qui allait être celui de la vague démocratique en Afrique portée par les mouvements sociaux urbains quelques années plus tard, ne figurait guère sur l’agenda des politistes africanistes.14 On peut s’en étonner si l’on se réfère en ce domaine au renouveau qui a abouti en 1980 à la création de « Politique Africaine » avec notamment la fameuse thématique des « modes populaires d’actions politiques ». Mais une lecture attentive des textes originels indique déjà clairement qu’il s’agissait surtout de s’intéresser aux comportements « escapistes » ne remettant
pas directement en cause les détenteurs du pouvoir politique et n’envisageant pas sérieusement la question de l’alternative aux régimes de parti unique.15 Il y a plus – et c’est particulièrement sensible dans le cas de la Côte d’Ivoire – non seulement la revendication de la démocratisation des opposants politiques africains n’était guère entendue,16 mais, c’est la nature répressive des régimes qui était niée, du moins relativisée.17 Dans ces conditions, le peu d’intelligentsia africaine qui existait
en France dans les années 80 et qui s’exprimait en termes politiques, ne pouvait que porter un jugement globalement négatif sur cette littérature universitaire qui leur apparaissait comme une dénégation de la violence qu’ils avaient subie et de la résistance qu’ils s’efforçaient de mener en exil.18
Ce n’est donc guère vers les institutions universitaires, ni vers les grands partis politiques français que Laurent Gbagbo a pu se tourner durant ces années d’exil, notamment pas vers le parti socialiste, alors que le virage vers la “realpolitik” françafricaine était bien amorcé.19 Il ne faut pas oublier que c’est sous ce gouvernement de gauche qu’il s’est pendant longtemps vu refuser un statut de réfugié par
l’Office de protection de réfugiés et apatrides (OFPRA). Ce n’est qu’en septembre 1985, devant la commission des recours de l’OFPRA qu’il a pu obtenir ce statut.20
Même lorsque Jacques Chirac devenu premier ministre se rendait en Afrique à la rencontre d’Houphouët, les socialistes français alors revenus dans l’opposition pouvaient quelque peu critiquer son régime mais semblaient ignorer encore totalement l’opposition ivoirienne et notamment Laurent Gbagbo (L’Unité 651 1986). Le retour de la droite aux affaires a d’ailleurs valu à Gbagbo de nouveaux déboires puisqu’un commissaire des renseignements généraux français lui faisait alors savoir qu’il courait certains risques (« une nouvelle affaire Ben Barka ») en persistant dans cette posture
d’opposant à Houphouët (cf. Libération 06/06/86).
C’est donc ailleurs, dans des lieux plus marginaux que l’on a bien voulu l’accueillir. C’est par l’entremise de relations personnelles qu’il a connu Guy Labertit et qu’il a fréquenté la « rue de Nanteuil », un immeuble aujourd’hui démoli qui était situé dans le XVe arrondissement. Ce lieu était le siège du Centre d’études antiimpérialistes (CEDETIM). Le CEDETIM est né à la fin des années 60 de plusieurs
initiatives de soutien à des luttes de libération nationale menées dans le Tiers Monde (Vietnam mais aussi en Afrique). Dans les années 70, il a développé une réflexion critique notamment en direction de la coopération française en Afrique (cf. CEDETIM 1980). Les sensibilités politiques de ses membres étaient alors ouvertement marxistes-léninistes, autrement dit celles du maoïsme français de l’époque, ce qui s’est traduit par des liens avec des personnalités comme Samir Amin ou Bernard Lambert, le fondateur des « Paysans travailleurs » ou encore des militants de la Gauche ouvrière et paysanne (GOP) qui se retrouvaient au sein du Parti socialiste unifié (PSU). Cela dit, même au sein de l’extrême gauche française, l’anti-impérialisme durant cette décennie 70 n’a pas été un véritable mouvement de masse.21 Le militantisme anti-impérialiste en France a été, même dans cette période plus euphorique,
un militantisme de réseau réservé à des initiés, ayant eu le plus souvent une expérience personnelle avec les pays du Sud et les situations de domination coloniale. C’est dire que durant la décennie suivante, les effectifs étaient plutôt réduits!
Cependant, ces années 80 auront aussi connu quelques luttes qui mobilisaient ces militants tiers-mondistes et anti-impérialistes: il s’agit notamment des mobilisations autour de l’enjeu de l’immigration (avec la marche des « beurs » de 1983) ou encore celles concernant les « dernières colonies françaises »: la Nouvelle Calédonie et à un degré moindre les Antilles où se développaient alors des revendications indépendantistes. Avec le recul, ces luttes peuvent apparaître comme une sorte de ressac de la décennie précédente mais à l’époque, leurs perspectives pouvaient apparaître différentes. Ainsi la rue de Nanteuil abritait un grand nombre d’associations et de collectifs, dont les plus importants étaient l’Association médicale francopalestinienne, le Comité de soutien au Nicaragua, l’Association d’information et de soutien aux droits du peuple kanak ou encore l’Association de solidarité avec les travailleurs immigrés du XV ème arrondissement. C’est à l’initiative du CEDETIM qu’avait été créé la revue Libération Afrique en 1972. La première version sous une forme simplement ronéotée était destinée à être le porte-voix des mouvements de libération nationale en lutte sur le continent africain (Angola, Afrique du Sud, Guinée et Cap Vert, Namibie et Mozambique). À
partir de 1979, la revue paraissait trimestriellement, sous une forme rénovée, plus magazine, centrée le plus souvent autour d’un dossier thématique et avec une ambition plus élargie géographiquement, d’où le changement de titre Libération Afrique Caraïbes Pacifique en 1981. À partir de 1983, c’est Guy Labertit qui devint le directeur de publication. Il succédait à Jean Yves Barrère qui fait partie du noyau fondateur du CEDETIM. Guy Labertit était alors militant au PSU, en charge du secteur international
de ce parti. Cependant, il n’appartenait pas à la génération ayant fondé le CEDETIM. C’est par lui que Laurent Gbagbo est venu fréquenter la rue de Nanteuil.
L’association qu’il a créée, le Mouvement ivoirien pour les droits démocratiques (MIDD), s’est alors installée à cette adresse.
À ce stade, il faut dire un mot sur le personnage de Guy Labertit qui a joué un rôle clé dans la trajectoire de Laurent Gbagbo: professeur d’espagnol dans un collège de la banlieue parisienne, venu comme moi du Sud-Ouest de la France, c’était un “VRP” infatigable du militantisme! Il vivait alors pour la politique … avant quelques années plus tard de parvenir à vivre de la politique ! Son atout majeur était son carnet d’adresses issu à l’origine du militantisme estudiantin qu’il avait su entretenir et prolonger grâce à sa présence au sein du PSU, un parti qui était déjà moribond à l’époque mais qui conservait un certain prestige tiers-mondiste, ce qui facilitait les contacts internationaux.22 C’est certainement ce carnet d’adresses africain qu’il avait mis de nombreuses années à se constituer qui peut expliquer son adhésion au parti socialiste et son accès immédiat au poste de responsable du secteur « Afrique » au début de la décennie 90, en pleine « vague démocratique ». Mais au sein du
CEDETIM, c’était alors un « outsider »: il n’était pas un universitaire ni un cadre supérieur parisien comme l’étaient la plupart des « historiques » du CEDETIM. Il n’avait pas leur formation académique, notamment axée sur l’économie, tant sur le plan théorique (le marxisme dépendantiste dans la perspective de Samir Amin) qu’empirique (la connaissance des firmes françaises implantées en Afrique), comme on peut le voir à la lecture comparée de l’ouvrage du CEDETIM sur l’impérialisme
français et des derniers numéros de Libération Afrique Caraïbes Pacifique, qui étaient plus centrés sur l’actualité politique (le Tchad, le Burkina Faso, la Kanaky notamment).
Et Laurent Gbagbo dans ce milieu, quelle était sa situation ?
Certes, il avait été accueilli comme un militant africain en exil. Mais d’une part, le CEDETIM était déjà dans une phase de déclin. C’était en fait une sorte d’état-major sans troupes.23 Et surtout, il y était considéré comme un exilé comme un autre et non pas comme le futur leader de l’opposition ivoirienne qu’il aspirait déjà à être.24 Par ailleurs, Laurent Gbagbo fréquentait d’autres exilés africains comme Bernard Doza25 avec lequel il avait fondé le MIDD. Il avait également collaboré à la revue de Mongo
Beti: Peuples noirs. Peuples africains en coordonnant en 1984 un numéro « spécial Côte d’Ivoire » (cf. bibliographie). Mais il s’agissait d’un milieu intellectuel et politique doté d’une faible visibilité et d’un faible impact en France.26 En outre, le panafricanisme qui regroupait les intellectuels ou les étudiants africains durant l’époque glorieuse de « Présence africaine » ou encore de la FEANF, avait déjà plus ou moins disparu.27 En fait, le vrai « travail » de Laurent Gbagbo pour le compte du Front
populaire ivoirien (FPI) – créé par seulement cinq personnes en 1982 réunies à Abidjan dans une clandestinité qui se voulait totale (Kokora 1999) – a été de rencontrer Guy Labertit et de faire en sorte qu’il devienne chargé du secteur « Afrique » au Parti socialiste. Et le fait que ce dernier ait occupé si rapidement ce poste quelques années plus tard, ne peut qu’être une illustration de la crise contemporaine de la représentation politique: les grands partis qui sont censés représentés la majorité des électeurs tendent de plus en plus à être des sortes de coquilles vides que toutes sortes de « troglodytes » peuvent occuper à la faveur de circonstances particulières… 28 Sans la faveur de ces circonstances particulières, il n’est pas du tout sûr que la carrière de Laurent Gbagbo aurait été ce qu’elle est devenue par la suite.
Tout ceci ne revient pas à dire que ce dernier avait alors le visage d’un « homme sans qualités ». Ce qui demeure encore, c’est le fait qu’il ait été le premier à tordre le cou ouvertement au mythe de la « sagesse » houphouëtiste – construite autour de la figure du père qui pardonne à ses enfants égarés – en mettant au grand jour l’histoire oubliée de la répression menée à certaines occasions par le régime ivoirien, en particulier les faux « complots » ou encore la répression de 1970 menée dans la région de Gagnoa (Gbagbo 1983).
Mais en même temps, il faut dire que cette révélation par rapport aux décennies antérieures s’accompagnait aussi d’une certaine dénégation voire une occultation des enjeux qui allaient devenir visibles dans la décennie suivante, autour des questions d’identité ethnique et de nationalité. Dans ses écrits et ses interventions oralesde l’époque, Gbagbo a toujours affirmé que l’ethnicisation de la vie politique était le seul fait de la politique menée par le PDCI. La thèse qu’il voulait alors à tout prix défendre était que le multipartisme livré à lui-même ne coïnciderait pas avec des lignes de fractures ethniques. C’est pourquoi afin d’apporter la preuve de la viabilité d’un jeu démocratique en Côte d’Ivoire, il cherchait à faire de la vie politique dans 190 Frontières de la citoyenneté et violence politique en Côte d’Ivoire les années 50 une sorte de « modèle »… ce qui était par ailleurs pour le moins contradictoire avec sa position d’intellectuel anticolonialiste.29 En ce qui concerne son positionnement d’opposant par rapport au régime, il s’agissait à tout prix d’éviter d’être catalogué comme « intellectuel bété », ce qui était manifestement la stratégie d’Houphouët au sujet du « complot des enseignants » de 1982 qu’il tentait de présenter comme l’oeuvre d’intellectuels bété frustrés, afin de pouvoir ensuite se présenter comme un « rassembleur » en tant que « père de la Nation ».
Enfin l’occultation était encore plus totale par rapport à la question des étrangers africains en Côte d’Ivoire. Dans ses écrits d’historien et de militant, Gbagbo a abordé la question de l’immigration en rappelant notamment que cette main d’oeuvre a été amenée par la colonisation avec la construction de la voie ferrée, puis la mise en place du Syndicat interprofessionnel pour l’acheminement gratuit de la main d’oeuvre (SIAMO) (Gbagbo 1982:116-122; LACP 21 1984). Mais curieusement, il n’y avait pas de place dans son discours sur la revendication démocratique, pour la question des étrangers, de leur intégration et de celle des générations suivantes, dans une Côte d’Ivoire avec des compétitions électorales ouvertes. Jamais à l’époque, je ne l’ai entendu prononcer un mot sur le fameux « bétail électoral » acquis au PDCI. On peut remarquer aussi qu’il est demeuré très discret, pour ne pas dire plus, au sujet des pogromes anti-étrangers qui ont eu lieu à plusieurs reprises dans l’histoire de la Côte d’Ivoire, des événements qu’il lui était difficile d’ignorer.30 À l’évidence, il s’agissait d’un pan de l’histoire interne ivoirienne qui ne cadrait pas avec la geste héroïque de la construction de la nation ivoirienne dont il se faisait le héraut. C’est d’autant plus significatif que le programme du FPI qu’il a rédigé à cette époque se situait dans la perspective de la construction d’un fédéralisme ouest-africain (FPI 1987). Mais là encore, de manière finalement très bureaucratique, Gbagbo concevait cette intégration ouest-africaine par le « haut », dans un cadre étatique voire purement diplomatique, et non à travers les liens concrets noués entre populations « autochtones » et « allogènes ».
A posteriori, on peut se dire que, dès cette époque, il aurait fallu avoir plus de vigilance ou en tout cas, plus de curiosité par rapport à ces ambiguïtés. Pour cela, il aurait été nécessaire d’en savoir un peu plus sur ces « histoires parallèles » voire « souterraines » de la Côte d’Ivoire, ce qui n’était pas le cas de ceux qui l’entouraient dans le milieu qu’il fréquentait. Et de plus, le moins que l’on puisse dire, c’est que les ouvrages les plus en vue des « spécialistes » de la Côte d’Ivoire (Fauré & Médard 1982; Vidal 1991) ne nous ont guère éclairés sur ces questions, jusqu’à ce que l’« ivoirité » devienne la thématique dominante du débat politique dans les années 90.
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Tue, 13 May 2014 03:06:00 +0200
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