Loin de juste vous faire sourire ou rire, je vais vous raconter une histoire. D’abord je vous en propose le titre suivant: « La Sac de la Maillot Rouge ». C’est l’expression maladroite, par un tonton villageois, de : « le sac des maillots rouges ». Sourions simplement, puis suivons l’histoire. Car elle nous aidera peut-être à définir une de nos raisons pour renoncer inconsciemment à nos noms africains et à immortaliser de la même façon des noms étrangers.
C’était pendant une période de vacances scolaires entre 1974 et 1977. Les tournois de football étaient à la mode, tout comme les grandes soirées dansantes dénommées booms – Hé ! Vous, les jeunes adolescents d’antan, ce n’est pas l’heure de vous revoir dans les bras de vos cavaliers et cavalières. Revenez vite de vos souvenirs et suivez plutôt mon histoire.
Le Dynamo, l’équipe de football de mon village, avait un match de demi-finale à livrer contre celle du village de Séria qui avait la chance de jouer à domicile. Le Dynamo et ses supporters allaient donc voyager quarante-sept kilomètres en véhicule, par la route ordinaire ayant seulement vingt-trois kilomètres de bitume. Leur peine, cependant, allait être allégée, car le comité d’organisation du tournoi supportait les frais de déplacement des joueurs. Tout le monde s’attendait donc à l’arrivée d’un « Badjan », ce haut véhicule Renault de vingt-deux places construit uniquement, semblait-il, pour les transports africains. Je vous laisse cette fois imaginer la ferveur dans le village à la veille du départ… Enfants d’un village, égarés depuis des lustres, hors de cet univers admirable, revivez vos souvenirs avant de revenir à mon récit…
Mais contre toute attente, le féticheur du Dynamo et son équipe prirent une décision contraire : l’autre équipe, celle de football et les supporters devaient se rendre à Séria à pied si tout le monde souhaitait une victoire de notre village. Qui ne voulait pas de victoire du Dynamo ? Quel vrai croyant aux fétiches n’allait-il pas se plier aux lubies d’un homme qui se sentait différent des autres ? Il se voyait simplement au-dessus d’eux. Même l’air de ses poumons différait de celui de n’importe qui dans le village. Il était un mystère vivant et devait le demeurer.
Alors les acteurs et les passionnés du football de mon village décidèrent de marcher douze ou seize kilomètres, sur la vieille route droite abandonnée depuis des années par les véhicules des exploitants forestiers. Le match étant considéré à hauts risques sur tous les plans, le féticheur et son équipe avaient tiré les oreilles à chacun et à chacune. Toutes leurs consignes devaient être respectées à la lettre. Car selon eux, les gens de Séria ne s’arrêteraient pas à leur volonté d’avoir le gain du match. Ils attaqueraient aussi en sorcellerie les joueurs et les supporters.
Nous ne devrions manger aucune nourriture préparée à Séria. Nous ne devrions serrer la main à personne, parent, ami ou connaissance. Nous ne devrions regarder dans les yeux de n’importe quelle personne n’étant pas de notre délégation. Cette consigne était plus stricte pour les filles. Elles devaient éviter de se faire envoûter par des hommes spécialement préparés pour séduire les femmes plus au moyen de leurs pouvoirs magiques que de leur charme. Nous ne devrions pas marcher isolés mais au moins par deux ou par trois au plus. Et enfin, au-dessus de tout cela, nous ne devrions pas appeler un membre de notre groupe par son prénom Bété, mais par le prénom français. Car selon nos chers féticheurs, « le sorcier ne peut rien contre toi quand il ignore ton vrai prénom ».
Mais et les joueurs ? Leurs noms et leurs photos se trouvaient dans les mains du comité d’organisation dont les membres étaient de Séria, donc ayant sûrement un penchant pour leur équipe. Nos féticheurs s’étaient d’abord vexés de notre doute vis-à-vis d’eux, puis nous avaient calmé les esprits : chaque joueur était déjà préparé contre toute mauvaise éventualité. En plus, leurs surnoms ne permettaient pas une quelconque erreur de les appeler par leur prénom Bété. C’étaient les Sam Cooke, La Machine, Zé Maria, Pelé, Apollo, Tom Sawyer, De Barros, etc. Entre nous, dites-moi quel nom Bété, ivoirien ou africain pouvait-il battre ces prénoms ou ces surnoms-là ? Ils sonnaient bien dans nos oreilles. Ils dénotaient la célébrité dans nos cerveaux. Ils nous faisaient vivre un univers paradisiaque, loin de chez nous, en étant sur place. Nous étions donc déjà habitués à crier ces noms-là, donc il n’y aurait plus aucun problème. Le danger résiderait à notre propre niveau.
Ainsi se renforçait la raison du refuge du Bété derrière le prénom français ou américain. Tant pis pour les conséquences désagréables de cette décision sur nos prénoms africains. Tant pis encore si ces conséquences agissaient aussi sur des ventres vides. Car les consignes des féticheurs faisaient ainsi s’envoler les espoirs de certains d’entre nous. Personne n’aurait donc pas la chance de courir, soit chez une tante mariée à Séria, soit chez sa grand-mère originaire de ce village, pour avaler un petit plat de riz ou de foutou banane. Il fallait donc ne pas avoir faim ou apprêter sa nourriture pour la durée du séjour.
Mais il y en avait encore de plus défavorisés. C’étaient ceux qu’on appelait chaque jour dans le village par leur prénom Bété uniquement, surtout sans le sobriquet. Avant même qu’ils ne prennent leur propre décision de rester au village ou pas, on leur imposa de renoncer au déplacement. Ce voyage serait encore plus dangereux pour eux. Donc ils avaient tort, les malheureux, de ne pas avoir eu un prénom français, ou de ne s’en être pas donné un, par peur de se montrer désobéissants envers leurs parents conservateurs.
C’était sans les connaître, ces supporters passionnés de leur équipe. Ils avaient refusé de rester au village. Quiconque pouvait donc aisément les comprendre. Mais on se demanderait aussi comment ils éviteraient le danger. Bien sûr ils étaient aussi décidés à ne pas s’offrir en victimes résignées aux sorciers de Séria. Alors, les désavantagés des consignes avaient donné la leur à tous. « Appelez-nous par « Hé » ou par « Ho Gnénéka Batékohi » (Petit foutou au propriétaire inconnu), avaient-ils proposé. Et chemin faisant, leurs amis s’étaient entraînés à leur appellation de circonstance qu’ils accompagnaient d’un numéro. Mais la trouvaille la plus ingénieuse, tout le monde décida de parler uniquement le français. Même les féticheurs ! C’est là que tout se gâta un peu.
L’équipe de Séria avait choisi de jouer en maillots blancs. Celle du Dynamo, en tant que club visiteur, était dans ce cas obligée d’évoluer en rouge. Il fallait donc vite retrouver ces maillots rouges et les faire « préparer » par les féticheurs. Alors l’un d’eux, Emile, apprit que le jeune Jacques était le dernier à porter le sac contenant ces maillots-là. Il l’aperçut au loin et l’appela :
« Zaaque ! Zaaque ! »
Mais « Zaque » ne l’entendait pas, occupé comme à son habitude à raconter des blagues à ses amis.
« Zaaque ! Zaaque ! L’appela-t-il encore sans réponse. Alors exaspéré, il perdit son tempérament de français et reprit celui du vrai Bété lorsqu’il devient sérieux.
« Hé Gbahi ! Réponds-moi quand je t’appelle, » cria-t-il en Bété.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » réagit aussitôt Jacques, vexé à son tour. « N’avez-vous pas dit de ne pas appeler les gens par leur vrai prénom ? »
« A qui tu as confisqué la sac de la maillot rouge ? » lui demanda Emile sans tarder.
_ C’est pour me dire « confisqué la sac de la maillot rouge » que tu cries ainsi mon nom?
Et bien que fâché, le cher Jacques avait commencé à rire à gorge déployée du français d’Emile. Comme ses compagnons. Cet incident, heureusement, n’eut pas de conséquences fâcheuses. Il ne fut pas du tout associé à l’élimination du Dynamo. Mais l’atmosphère tendue de ce match avait au moins renforcé notre amour déjà sans borne pour les prénoms français. Tout comme pour l’usage de la langue de Victor Hugo. Car dans mon village, nous ne parlions plus le Bété. Chacun écorchait le français autant qu’il pouvait, pourvu qu’il se fasse comprendre. Cessez de rire et imaginez seulement notre satisfaction, nos prénoms français nous ayant protégés contre les sorciers de Séria. Pourtant notre village était aussi réputé être un nid de sorciers. Ne vous en faites pas pour moi. Cette place me manque chaque jour. C’est là-bas que je serai enterré de toutes les façons, qu’il y ait des sorciers ou pas…
Entre nous, ce n’est pas la honte ça ? Mais l’Ivoirien actuel, très fier de son français, dirait plutôt : « N’importe quoi ! » Comme l’a d’ailleurs spontanément dit Nakou, une française impressionnée par les noms africains, à cause de leurs sens très spéciaux.
Nohoré Gbodiallo Guikou Bilet Zafla
likaneyb2@hotmail.com
Mon, 14 Jan 2013 19:10:00 +0100
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