C’est à son domicile que, vendredi matin, Bébé Manga s’est sentie mal. Sa nièce, Ayuk Christine Manga, raconte : « Elle n’était pas malade. Elle a pris son petit déjeuner normalement et s’est assise dans son fauteuil. Alors que j’étais descendue pour faire une course, elle s’est tenue au balcon pour me rappeler. Elle m’a dit qu’elle ne se sentait pas bien, qu’elle ne respirait pas bien. Elle a demandé que je mette le climatiseur en marche. Elle a demandé à s’étendre à même le sol et je lui ai apporté un oreiller. Elle a réclamé de l’eau à boire. Je lui en ai donné mais elle a vomi tout le repas qu’elle venait de prendre. C’est alors que je me suis mise à alerter la famille et les amis. » Transportée d’urgence à l’hôpital Padre Pio situé dans la même rue, puis à l’hôpital Laquintinie, Bébé Manga, plus de 60 ans, est bientôt déclarée morte. Peut-être une attaque cardiaque.
La nouvelle se répand alors doucement. Et le petit appartement de la chanteuse fait peu à peu le plein de parents, d’amis et d’artistes. Et l’un d’eux, Tonton Tony, proche de Bébé Manga, révèle que le lundi d’avant, un incident était déjà survenu. « Nous nous étions rendus dans un studio pour qu’elle pose sa voix pour un featuring de plusieurs artistes à la demande de Ndedi Eyango. Alors qu’elle ne devait pas se mettre en colère pour ménager sa santé, elle avait été excédée par le retard accusé par ceux qui devaient venir la chercher. Arrivée au studio, elle y a perdu connaissance pendant quelques minutes. Elle est revenue à elle et a pu chanter ». La semaine d’avant, on avait vu Bébé Manga dans sa dernière prestation publique à la faveur d’un raout politique organisé à Douala pour appeler le président Paul Biya à briguer un nouveau mandat en octobre prochain. Certains spectateurs l’avaient trouvée « livide ». Mais elle devait prendre, dans les tout prochains jours, le chemin du Canada pour des spectacles. Il n’en sera rien.
Mariée à 14 ans
Elizabeth Bessem Manga aurait dû mener une vie de femme ordinaire. Mariée à 14 ans à un enseignant, elle prendra, avec ce dernier, le chemin des Etats-Unis où elle vivra douze ans. Mais ce mariage, arrangé ou forcé, ne résistera pas, croit la superstitieuse Africaine, aux assauts de sa belle famille, fâchée que leur fils n’ait pas amené avec lui sa première épouse. Bébé Manga croit aussi que c’est pour cette raison qu’elle n’a pas pu faire d’enfants. Mais elle se rattrapera plus tard en en adoptant plusieurs. Elle revient au Cameroun et travaille comme secrétaire dans un cabinet d’avocat. Le virus de la musique vit en elle depuis longtemps, puisque, enfant, elle chantait pour les invités de sa famille où, d’ailleurs, tout le monde chantait ou jouait d’un instrument. Et, autre événement signalé par l’artiste des années plus tard, « un proche parent qui vivait en Angleterre m’avait envoyé en cadeau un disque de Miriam Makeba avec dedans la chanson « Suliram » que j’aimais beaucoup. Ça m’a déterminé à devenir chanteuse ». Elizabeth chante donc dans les boîtes de nuit et les cabarets. Ce sera d’abord le « Light Spot » puis « La Jungle ». Souvent en play back. Des standards, du jazz, du blues, du gospel.
Sa voix attire bien des oreilles et elle quitte de nouveau le Cameroun pour le Gabon. Ce sera ensuite le Sénégal. Et enfin la Côte d’ivoire. La politique menée par Félix Houphouët-Boigny porte bien des fruits et on y développe un fort intérêt pour les arts et la culture. Les artistes de tous les horizons y sont les bienvenus. Dans le sillage de Manu Dibango, la jeune Camerounaise s’installe à Abidjan. Cabarets et émissions de télévision. A cette époque-là, Roger Fulgence Kassy, célèbre animateur de télévision et faiseur de stars, est incontournable. Elizabeth le rencontre forcément. RFK lui fait remarquer que sa voix rappelle celle d’un bébé et la rebaptise Bébé Manga. Qui devient un grand nom de la chanson camerounaise de la diaspora. Et il faut voir plus tard l’admiration que lui voue une Aïcha Kone, devenue, un temps, la plus grande chanteuse du pays, pour comprendre ce que Bébé Manga représente dans ce pays où la musique est reine. L’artiste y restera quinze ans et fera un deuxième mariage avec un certain monsieur Boti.
Madame « Amio »
Et c’est pendant le séjour en Eburnie qu’elle interprète « Amio », titre écrit par Ebanda Manfred. Elle réussit à en faire un indémodable tube planétaire en provenance d’Afrique. Comme « Malaika » de Makeba, « Soul Makossa » de Manu Dibango ou « Yeke Yeke » de Mory Kante. « Amio » est depuis lors repris sur tous les continents, dans toutes les langues, avec tous les rythmes. Henri Salvador s’y était mis, lui aussi. Cette chanson, à elle seule, suffit à faire de Bébé Manga une valeur sûre de la musique africaine. Peu importe qu’elle n’en ait pas profité de toutes les retombées sonnantes et trébuchantes. « Amio » cache cependant quelques chansons telles « Bele Somo » ou « A Loba », inspirées des rythmes du terroir dont l’artiste est originaire, la Manyu, dans la province du Sud-Ouest, là-bas chez les Banyangue.
Bébé Manga a donc toute sa place, en 1981, dans la collection des « Fleurs musicales du Cameroun » produite par Manu Dibango, avec la volonté agissante du président Ahmadou Ahidjo. Le coffret de trois 33 tours est une anthologie de ce que le Cameroun propose de mieux en matière de musique. Elle y figure alors aux côtés de ses « pairs », Manu Dibango bien sûr, Anne Marie Nzié, Medjo Me Nsom, Pierre Tchana et bien d’autres. Mais cette fleur de la musique nationale reste mal connue. Elle vit à l’étranger où sa réputation grandit et tourne autour de « Amio », cette complainte amoureuse comme le makossa sait en créer. Elle est un peu la chanteuse qui, de par son âge et son expérience, suit Anne-Marie Nzié, talonne Rachel Tchoungui ou Liza Ngwa, mais devance les Marthe Zambo, Titi Edima, Uta Bella, Beti Beti ou La Rhodia.
Pour les mélomanes du pays, Bébé Manga devient en réalité un mythe ou simplement une Arlésienne. On connaît la voix et même pas forcément le visage. Et puis, un jour, à la fin des années 90, Bébé Manga revient au pays natal pour s’occuper de sa maman. Il lui faut renouer avec le show biz local. Et la première apparition de celle qui a les atours et le poids d’une diva est pour la télévision nationale. Bébé Manga chante “Amio” dans “Tam Tam Week End”. Un moment extraordinaire. Ça y est. Elle est de retour. On la voit bientôt en spectacle partout. En 1999, pour la première édition du Massao, le Festival des voix de femmes, elle doit même partager la scène avec Miriam Makeba, son vrai mentor. Les deux dames se sont connues en Côte d’Ivoire, plaque tournante de la musique du continent. Un malheureux incident fâche Mama Africa qui interrompt sa prestation. C’est que Bébé Manga est montée sur la scène alors que Miriam Makeba avait déjà entamé son tour de chant. Montrée du doigt, accusée d’un crime de lèse-impératrice de la musique africaine, Bébé Manga accuse le coup et est même mise à l’écart un certain temps. En réalité et à bien y regarder, seule l’organisation était en cause. Mais le fâcheux incident interroge la carrière même de Bébé Manga.
L’année suivante, elle revient au devant de la scène camerounaise avec un nouvel album, réalisé avec le concours actif de son ami Tom Yom’s. Décidément bonne interprète, elle remet « Mota Benama » de Charles Lembe au goût du jour. Un succès qui la remet pour ainsi dire en selle et la fait redécouvrir par le public national. Quelques distinctions africaines n’y changent rien. Il semble bien que Bébé Manga n’a pas atteint les sommets qui étaient à sa portée. Prisonnière, pour ainsi dire, du système camerounais. Personne autour d’elle, pas d’orchestre, pas de manager. Rien. Aujourd’hui, ça ne pardonne pas. Difficile alors de ne pas faire le parallèle avec une Cesaria Evora, chanteuse ordinaire de cabaret, remarquée alors qu’elle traînait dans les cabarets de sa ville natale de Mindelo, au Cap Vert. Avec la fortune que l’on sait. Bébé Manga avait tout pour aller plus haut et laisse comme une ambiance de symphonie inachevée. La cantatrice n’avait donc pas d’autre choix que de tourner comme en rond dans un espace trop petit pour elle. Gala ici, spectacle là. Sans plus. Obligée de se reconvertir au quotidien dans les affaires à travers « Rain Forest Enterprise », une Pme de prestations de services, et à pester contre le bruit stressant de la rue qu’elle habitait au quartier Akwa nord à Douala. Une affaire de destin sans doute. Mais comme elle aimait à dire, « the show must go on ».
Stéphane Tchakam in quotidienlejour.com
Wed, 06 Jul 2011 14:13:00 +0200
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