« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
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«Indépendance cha-cha»

Dans les années 60, alors que la plupart des pays d’Afrique noire francophone entraient les uns après les autres dans l’ère des Soleils des indépendances, on entendait en boucle Joseph Kabasele, alias Grand Kallé, qui entonnait les paroles d’Indépendance cha-cha. Qu’est-ce qu’une révolution si elle ne se fait pas en chantant ? Composée par Grand Kallé et chantée par Vicky Longomba, avec à la guitare le prodige Nico Kasanda, alias docteur Nico, cette chanson est vite devenue l’hymne de l’émancipation du continent noir. En somme, certains des pères fondateurs de la rumba congolaise étaient là pour immortaliser ce moment historique. Un rendez-vous qu’il ne fallait à tout prix pas manquer.

En 1960, Grand Kallé et son groupe l’African Jazz se trouvaient à Bruxelles où allait avoir lieu la fameuse «Table ronde» pour l’indépendance du Congo Belge. Sa chanson naîtra alors d’une improvisation dictée par l’enthousiasme d’une émancipation tant attendue par les populations africaines. Indépendance cha-cha narre cet événement historique. Chantée en lingala, langue parlée dans les deux Congos, la chanson loue la victoire de l’indépendance et la réussite de la table ronde avec l’union de la plupart des partis politiques congolais de l’époque et de leaders charismatiques comme Patrice Lumumba, Moïse Tshombé ou encore Joseph Kasa-Vubu. Tous ces partis et ces hommes de premier plan s’étaient ainsi réunis en un «front commun» pour aboutir à l’émancipation de la nation congolaise. Les premières paroles immortalisent ainsi le moment historique : «Nous avons obtenu l’indépendance / Nous voici enfin libres / A la Table ronde nous avons gagné / Vive l’indépendance que nous avons gagnée.»

«Bis ! Bis ! Bis !»

Né six ans après ces indépendances, j’ai entendu Indépendance cha-cha dans la plupart des bars congolais de notre quartier de Pointe-Noire, le quartier Trois-Cents. Pour nous elle n’était qu’une «vieille» chanson pour les amateurs de la rumba. Rien de plus. En fait, comme la plupart des jeunes de mon âge, je ne saisissais pas alors le sens de ces paroles, même s’il m’arrivait d’esquisser quelques pas de danse en entendant la guitare magique du docteur Nico. Je voyais les grandes personnes, tirées à quatre épingles, les hommes avec des pantalons pattes d’éléphant ; les femmes avec des pagnes multicolores. On était encore à l’époque du tourne-disque, du vinyle, des 78, puis des 45 tours à deux faces, la «face A» et la «face B». A la fin de la face A, il fallait retourner manuellement le disque afin de jouer l’autre face. Et lorsque la chanson était terminée, la foule hurlait dans le bar : «Bis ! Bis ! Bis !»

Mon père avait gardé les vestiges de ces temps de liesse. Lui aussi avait dansé la rumba avec Indépendance cha-cha et adulait Grand Kallé. Nous avions dans notre salle à manger un poster de ce chanteur. Lorsque je m’arrêtais devant cette image, je m’avançais de plus près. Grand Kallé pose de profil, la main gauche sous le menton. Il regarde loin devant lui, avec le sourire de celui qui est satisfait du sens que l’histoire avait pris.

«Aventure ambiguë»

Bien plus tard je me suis demandé si vraiment l’insouciance de cette image ne caractérisait pas l’état d’esprit des Africains d’alors. Ceux-ci ignoraient-ils que les indépendances c’était aussi le face-à-face entre le monde traditionnel et le monde moderne ? Mieux encore, prenaient-ils conscience que cette émancipation était le début d’une «aventure ambiguë» et que, dans une certaine mesure, nous n’étions plus loin de l’univers des Soleils des indépendances d’Ahmadou Kourouma ? Dans ce chef-d’œuvre des lettres africaines le personnage Fama, prince malinké nostalgique de la grandeur de sa lignée, doit faire face au nouveau mode de vie, et surtout à l’avènement du parti unique, d’une vision autoritaire de la politique incarnée par une seule personne ayant concentré tous les pouvoirs entre ses mains. La confusion de Fama dans ce nouveau monde de chaos illustre l’état dans lequel l’ancien colonisé a été catapulté. Les Africains, qui dansaient au rythme d’Indépendance cha-cha, savaient-ils que si sur le papier nos nations avaient été décolonisées, la «colonisation de la conscience», elle, rongeait plus que jamais chaque individu ? Savaient-ils que nos dirigeants n’allaient pas axer leur politique sur la conscience du colonisé et qu’ils allaient plutôt recopier le modèle occidental de la gouvernance ? Savaient-ils que certains des chefs d’Etat, piqués par le culte de la personnalité allaient nous gratifier de personnages les plus cocasses, mais aussi les plus tragiques de notre histoire : Idi Amin Dada, Jean Bédel Bokassa, Mobutu Sese Seko ? Enfin, percevaient-ils les signes d’une prolifération de conflits ethniques, d’assassinats politiques, de «coups d’Etat permanents» qui deviendront la marque de fabrique de l’Afrique ? Mais ces questions, c’est en adulte que j’allais me les poser. Et il était trop tard…
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Wed, 22 Apr 2015 00:30:00 +0200

La Dépêche d'Abidjan

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