Le 16 mai 2012, à Cocody, devant l’ancien Collège Jean Mermoz, j’emprunte un taxi pour me rendre à Blockhaus. Le conducteur s’engouffre dans le sens interdit pourtant clairement indiqué devant lui. Quand je lui fais remarquer qu’il a enfreint le code de conduite, il me rétorque : « tu veux arriver vite ou non ? ». Je n’ai pas le temps de lui répondre. Il est déjà en train d’injurier les conducteurs d’en-face qui ont le tort (à ses yeux) de lui rappeler le code de la route. Quand je jette un coup d’oeil en arrière, je m’aperçois que nous sommes suivis par un véhicule 4/4 de l’Onuci. Son conducteur semble encore plus pressé que le chauffeur de taxi. Il a suivi notre exemple et, furieux, nous met la pression à coups de klaxon. Au niveau de la voie rétrécie qui jouxte le marché, nous croisons une voiture de police. Puisque, de toute évidence, le taxi est en infraction, je m’attends à voir surgir des policiers pour verbaliser le chauffard qui me conduit. A mon grand étonnement, le véhicule de Police (sensé pourtant rouler dans le bon sens) nous cède le passage. Je suis estomaqué et demande à descendre du taxi alors même que je ne suis pas encore arrivé à destination. Le chauffeur est vexé. Il stationne en pleine chaussée, contraignant les autres automobilistes à faire des manoeuvres dangereuses pour se frayer un passage. Personne ne lui fait le moindre reproche. Au contraire, c’est lui qui s’énerve quand un véhicule passe trop près du sien. Contre moi, il peste et ne se prive pas de l’exprimer en des termes crus. Il s’en veut d’avoir voulu rendre service à « un ingrat ». Rien de moins ! Je suis atterré. La loi a été foulée au pied, y compris, sous les yeux de ceux en charge de la faire respecter. Suivant notre exemple, des « étrangers » de l’opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire ont fait pareil. Dans la totale indifférence de tous. En marchant vers ma destination, je me rappelle les nombreux faits similaires qui rythment la vie quotidienne en Côte d’Ivoire : au Palais, à la Primature, dans les ministères, dans les services décentralisés de l’Etat, à l’école… et donc, forcément, dans la rue. Ces faits sont connus de tous et vécus par tous. Tout le monde sait qu’ils sont illégaux et porteurs de désordre. Pourtant, tout le monde (ou presque) semble s’en accommoder. On ne s’en plaint que quand on en est la victime. Ce constat me bouleverse parce qu’il est lourd de conséquences. L’attitude pour le moins désinvolte et sélective de l’Ivoirien face à la loi m’apparaît plus comme consubstantielle à notre existence en tant qu’Ivoiriens qu’elle ne procède des conséquences néfastes des différentes crises qui secouent le pays depuis au moins 1999. A l’image d’un mensonge qui devient vérité par la force de la répétition, le contournement de la loi – devenu sport national inconsciemment accepté de tous – s’impose désormais comme un fait (acceptable?) de société. L’anormalité a pris le pas sur la normalité. Les vaincus par la Loi deviennent les vainqueurs par la Force. Ces derniers écrivent l’histoire en inversant les rôles.
Ainsi, le conducteur qui s’engouffre dans un sens interdit ne se sent pas plus en faute que le chef de l’Etat qui, au mépris de la loi, prend un décret anticonstitutionnel qui nomme un nouveau président du Conseil Constitutionnel avant le terme légal du mandat du précédent. Comme personne ne souffle mot, plus rien ne lui résiste. Sûr de son bon droit, il démet son gouvernement pour les mauvaises raisons et s’en vante. Il s’autorise tout. Sans aucune gêne. Résultat des courses, les « étrangers », qui voient que nous ne respectons aucune des lois que nous nous sommes données, s’autorisent (eux aussi) à en faire de même. Ils vont jusqu’à décider à la place du Conseil Constitutionnel qui – parmi nous – est digne de nous gouverner. Ailleurs, dans les Républiques démocratiques, ces manquements graves au fonctionnement de l’Etat auraient fait des vagues, contraignant le locataire du Palais présidentiel à faire machine arrière ou à justifier par la loi ses décisions qui touchent au fondement même de la République. Mohamed Morsi en sait quelque chose. Lui qui a dû freiner des quatre fers quand il a tenté provisoirement (?) de s’octroyer des pouvoirs que la Constitution égyptienne ne lui reconnaissait pas encore. Mais, en Côte d’Ivoire, tout cela passe comme lettre à la poste. A peine 10% de la population s’oblige à respecter les règles. Et c’est peu dire. J’ai beau cherché, je n’arrive pas à comprendre pourquoi l’Ivoirien à l’étranger respecte les lois du pays hôte et refuse de se conformer aux lois de son propre pays. Selon un journaliste politologue étranger, « c’est parce que les Ivoiriens fonctionnent en République avec leur schéma traditionnel ancestral de la chefferie ».
Par Bamba Franck Mamadou in Notre voie