Obama était édifié par l’expérience des Jackson, Powell, de tous ces Noirs qui avaient rêvé de la Maison-Blanche et n’avaient pas dépassé le cap de l’investiture par leur parti. Il avait compris que l’Amérique n’était pas prête à élire un «descendant d’esclave», mais qu’elle était mûre pour poser un acte fort pour l’égalité raciale. Ceux qui ont une expérience des Usa, notamment du côté de la Virginie, du Mississipi ou de l’Alabama, savent qu’une bonne frange d’Américains blancs est encore rétive à cohabiter avec les Noirs. Je visitais en 2008, Birmingham, Alabama. Mon hôte, un professeur français de l’université locale, me dira que ce soir-là, j’étais le seul Noir du quartier où il vivait et où il m’avait accueilli. Il m’a invité à dîner dans un restaurant avec la directrice noire du département de langues et son mari. La dame me dira que nous avons eu le droit de nous asseoir à la table où nous étions assis, parce que notre hôte était Blanc. Elle m’a ensuite raconté cette anecdote. Dans les années 80, elle visitait l’arrière-pays avec sa famille. Fatigués et affamés, ils entrent dans un restaurant et s’installent. Silence total. «You could hear a pin fall». Un trio d’armoires à glace s’avance vers eux, menaçant. « Nous n’avons dû notre salut qu’à une chose. Les balafres sur le visage de mon mari indiquaient clairement qu’il n’était pas américain, mais Africain » du Nigeria.
Obama sait tout cela. Son ascension vers le sommet passe donc par la construction d’une identité qui l’éloigne le plus possible de cette population. Il expose son enfance hawaïenne et indonésienne. Il surexpose son africanité, reprend à son compte les « rêves de son père», utilise sa grand-mère, sa tribu, le Kenya, y voyage. Alors nimbé d’une africanité incontestable, sans oublier la part blanche de son identité, il est armé pour concourir sans courir le risque d’être pris pour ce qu’il n’est pas. L’Afrique a servi à la conquête du pouvoir. Elle espère le renvoi de l’ascenseur. Pour commencer, on attend sa visite. Quelques jours, quelques pays symboliques, un passage par l’Union africaine et l’on appréciera ce début. On écoutera attentivement ses discours. Mais à la fin, il y aura une visite de 24 heures au Ghana et pour tout le monde. Les Kenyans sont déçus. D’autres pays africains aussi. C’est pour les premiers, le pays de son père, donc son pays et pour les autres, la terre de ses ancêtres. Qu’à cela ne tienne ! il reviendra. Pour l’instant, qu’est-ce qu’il est venu dire aux Africains ?
Après quelques considérations liminaires, il sonne la charge lourde. «L’Occident n’est pas responsable de la destruction de l’économie zimbabwéenne… ni des guerres où des enfants sont enrôlés comme soldats. Durant la vie de mon père, ce sont en partie le tribalisme et le népotisme dans un Kenya indépendant qui, pendant longtemps, ont fait dérailler sa carrière ». On aurait espéré qu’il nous épargnerait les leçons approximatives d’histoire qui ont tant fait mal quand professées par Nicolas Sarkozy.
Puis le Président affirme sans rire que «l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais de fortes institutions». Il n’y a pourtant pas incompatibilité entre les deux. De tout temps, les nations en construction ont eu besoin d’hommes forts pour imposer des institutions fortes. Le Ghana est un cas d’école. Puis l’homme va plus loin. « Pour beaucoup trop d’Africains, le conflit fait partie de la vie ; il est aussi constant que le soleil ». Cela ne vous rappelle rien ! L’Africain, le temps et l’instinct. On pardonne cette accusation de bestialité, certainement parce qu’elle vient d’un «frère». Le reste du discours, la sempiternelle rengaine occidentale de la carotte et du bâton. Les actes seront à l’avenant : intervention douteuse dans les conflits du continent, diminution drastique des aides, aucune autre visite. Une nouvelle campagne et l’Afrique échaudée se tait. Si en 2008, 100% d’Africains votaient pour Obama, je ne sais pas quel serait le pourcentage aujourd’hui. Nous saurons demain quel sera celui des Américains. Mais je ne puis m’empêcher de souhaiter bonne chance à « mon frère ». Peut-être un second mandat sans enjeu de réélection sera-t-il celui d’Obama l’Africain. L’émotion est vraiment nègre.
AFP
Tue, 06 Nov 2012 20:29:00 +0100
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