Le temps des révélations
Lentement, le voile se déchire sur la récurrente question des résultats de l’élection présidentielle.
Si c’est vrai. Si seulement c’était vrai que M. Laurent Gbagbo a remporté effectivement l’élection présidentielle 2010. Les vainqueurs proclamés sont-ils réellement les vainqueurs authentiques ? Sont-ils les vainqueurs de la guerre menée par la France contre la Côte d’Ivoire ou sont-ils les vainqueurs du suffrage universel ? On peut être en désaccord. On ne peut pas continuer à dire qu’il n’y a rien. On ne peut pas continuer à vouloir cacher le soleil avec la main. On ne peut continuer à aller dans le sens d’une certaine opinion qui se fout complètement de la vérité, qui veut juste trouver un compromis boiteux pour calmer le jeu, pour essayer d’arranger tout le monde et son contraire, préférant ainsi mettre de côté les preuves qui lui feraient mal. La démarche est peut-être astucieuse, salutaire même, diront certains, mais elle reste sans issue. C’est comme si l’on voulait gagner une partie d’échecs en volant les pièces de son adversaire. Les règles ? Que le vaincu, édifié par la liberté, la justesse et la transparence du scrutin, reconnaisse en toute sportivité sa défaite et, dans le même temps, adresse ses félicitations au vainqueur.
En Côte d’Ivoire, nous n’avons respecté ni les règles ni le fair-play. Ceci expliquant certainement cela. Et la Côte d’Ivoire reste toujours la prisonnière politique d’un jeu dans lequel tout le monde se ment et ment à d’autres en sachant qu’ils se mentent les uns aux autres. Le voilà, le problème : c’est un problème à la fois éthique, juridique, politique, économique, social et culturel. Et tous, nous devons lui trouver une solution sous peine de donner raison à l’humoriste Anne Romanoff qui, dans un sketch bien léché, estime qu’en politique «on ne nous dit pas tout».
Ce n’est pas beaucoup demander. La révélation de la vérité des urnes éclaire la voie. Celle d’admettre enfin les évidences pour un meilleur devenir et un meilleur «vivre ensemble». La France de Sarkozy s’est mêlée d’ingérence politique et n’a su accomplir que l’acte politique le plus primaire et le plus stupide, faire l’usage le plus imbécile de la force, pulvérisant ainsi les lignes jaunes des principes universels qui guident la diplomatie internationale. On sait pourtant à quel point la violence d’Etat appliquée au règlement politique est inefficace. Les exemples édifiants de l’inquisition, de la terreur, des régimes fascistes et communistes, des dictatures islamiques nous le montrent amplement. Ce que l’on obtient des victimes de ces procédés éducatifs est l’effroi, la haine et la docilité, et non un quelconque changement d’idées, de valeurs ou de croyances.
Dans un régime démocratique, l’Etat ne doit pas transiger sur l’importance du suffrage, il ne doit pas empiéter sur les prérogatives que nous avons en tant qu’individus, comme la liberté de penser, la liberté d’opinion et la liberté de la presse. Si la Côte d’Ivoire et la communauté dite internationale privilégient la politique de l’autruche qui consiste à se fermer les yeux pour ignorer l’obstacle, les années se lèveront sous le voile noir de la mélancolie. Elles seront les héritières turbulentes de toutes les convulsions de l’année électorale 2010. L’on verra alors proliférer peurs et rumeurs insanes où des désillusionnés vont chercher au diable la cause de leurs maux. Dans une telle atmosphère, il est difficile pour un homme, fût-il providentiel, de tenir la barre fermement. De surcroît quand cet homme providentiel est M. Alassane Ouattara, une personnalité dont l’origine et le parcours restent de tout temps une énigme pour les Ivoiriens, tenir la barre reste entouré de graves incertitudes. En cela, l’on comprend pourquoi ils lui font un procès en insincérité.
Le procès en insincérité
L’insincérité dont M. Ouattara est crédité rejoint en ce sens l’indétermination qu’on lui prête. C’est ainsi que dès qu’on interroge les Ivoiriens sur son action, rejaillissent des perceptions qui tiennent aussi à la personnalité du candidat. A l’évidence, en politique comme dans la vie, c’est toujours la première impression qui est la bonne et, en tout cas, la plus durable. A l’heure du jugement de l’opinion, la nationalité de M. Ouattara, sa mauvaise connaissance de la Côte d’Ivoire, de ses traditions, us et coutumes, ses entrées par effraction dans le pouvoir d’Etat, les équilibres délicats qu’il doit sauvegarder pour durer et sa gestion quotidienne du pouvoir continuent de peser lourd. Car, la prise du pouvoir par M. Ouattara n’épuise pas le débat sur sa nationalité. Il est tout simplement mis en veilleuse avec le régime de terreur qui s’abat sur le pays. Les virulentes controverses autour de sa nationalité se nourrissent de sa connaissance approximative des traditions, us et coutumes de la Côte d’Ivoire.
Appelé par le président Houphouët-Boigny pour présider un comité interministériel puis nommé en 1990 Premier ministre, M. Ouattara, à la mort du Président Houphouët-Boigny, a tenté de prendre le pouvoir en violation des dispositions constitutionnelles sur la vacance du pouvoir. Fréquemment cité, M. Ouattara n’a jamais daigné apporter un quelconque démenti sur son implication dans le coup d’Etat du 24 décembre 1999 et dans les nombreuses tentatives de déstabilisation du régime du Président Gbagbo avec en point d’orgue les guerres de la France contre la Côte d’Ivoire en septembre 2002 et en novembre 2004. L’entame du quinquennat a été symbolisée à la fois par la nomination au pouvoir d’Etat de M. Ouattara par la communauté internationale caporalisée par la France, les bombardements systématiques et meurtriers des camps militaires et de la résidence officielle du Président en exercice Laurent Gbagbo. A chaque fois, du sang, de la sueur et des larmes. Des équilibres délicats restent à sauvegarder. M. Ouattara doit tenir en respect la clique redoutable des durs de son régime, prêts à user de la perfidie et de la violence. Il doit composer avec le chef proclamé de la rébellion, M. Soro Kigbafori Guillaume. M. Ouattara lui doit tout, y compris son fauteuil. M. Soro a donné son nom, son visage et un visage à la rébellion au moment où M. Ouattara, le véritable patron, restait encagoulé. Il a fait acte de parjure en allant présenter la démission du gouvernement constitué sous le mandat du Président Gbagbo à M. Ouattara installé à l’hôtel du Golf. Une fois que l’on a mis une arme dans la main l’un homme, il ne s’en sépare pas aussi facilement. Et en politique, il n’est pas loin de vivre dans la dépendance. L’inévitable transfèrement de M. Soro à la CPI viendra ajouter à un climat déjà volatile. M. Ouattara doit aussi résoudre le piège de la dépendance vis-à-vis de la France qui, elle-même, est très affaiblie par la crise multiforme qui frappe le système international. «La partie est terminée. Tu es entré dans mon salon, dit l’araignée à la mouche». M. Ouattara doit rassurer l’allié-rival qu’est le Pdci qui se dit non seulement déçu mais piégé par sa propre naïveté, trahi dans ses attentes, balloté dans ses bastions et manipulé dans ses convictions. Enfin, M. Ouattara doit affronter une opposition fortement structurée qui refuse les compromissions, les allégeances et la soumission et qui n’entend pas se laisser dicter sa mission au service de la démocratie, de la réconciliation et de la paix en Côte d’Ivoire.
Sur le plan de la gestion quotidienne du pouvoir, il y a chez les Ivoiriennes une forme de trouble. De plus en plus, ils ont un sentiment réel de déconnexion entre le dire et le faire. La Côte d’Ivoire virtuelle que peint M. Ouattara dans ses prises de position fortement médiatisées par sa galaxie communicationnelle lors de ses nombreux déplacements en France puis ailleurs est loin de la Côte d’Ivoire réelle dans laquelle le peuple vit au quotidien. Comment M. Ouattara peut-il faire des promesses de campagne qui sont vite emportées par le vent de sa gestion ?
Déjà, les Ivoiriens estiment qu’il n’a pas été fidèle aux engagements pris pendant sa campagne. Et l’entame du quinquennat montre qu’il n’est pas tôt de faire le constat. L’Etat des lieux est on ne peut plus scandaleux. Certains Ivoiriens pensent même que M. Ouattara n’avait pas l’intention de tenir ses promesses. Jadis, le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev disait que les politiciens ont ceci de particulier qu’ils peuvent promettre de construire un pont même s’il n’y a pas de fleuve». Les nôtres font plus fort encore : ils sont capables de les construire audit endroit quand ils n’ont pas d’argent pour le payer. Il suffit d’emprunter, pardi ! Profitons-en bien pendant qu’il est encore temps, les générations à venir paieront la facture…
Comment M. Ouattara peut-il parler à tout venant de démocratie alors que le Président Sarkozy, son mentor en politique, refuse la démocratie au peuple ivoirien ? Comment M. Ouattara peut-il parler de démocratie quand tout le monde sait qu’il est parvenu au pouvoir par des voies mon démocratiques ? Dans une République, le président est le garant du bon fonctionnement de la démocratie. L’affirmation que l’ennemi est partout ouvre la voie à toutes les dérives autoritaires. Et le moment est au tour de vis sécuritaire. Le programme de gouvernement du pouvoir est de chercher à éliminer ou réduire au silence par tous les moyens tous ceux qui peuvent articuler une opposition. Il faut vider l’eau pour que le poisson n’y vive plus. C’est d’abord oublier que si l’on arrive à réduire l’opposition au silence, il reste une haine muette, recuite et partagée. C’est oublier aussi que si les héros meurent, le peuple anonyme les remplace. L’agitation de la rue est irrépressible, les techniciens de la terreur ne peuvent rien contre le sens de l’histoire. La vitalité populaire a toujours eu raison de l’outil, même le plus répressif. La Côte d’Ivoire est revenue à l’âge de pierre dans son organisation des élections : «Nous avons pu constater que des personnes décédées ou absentes ont voté (…). La tricherie entre dans la stratégie de campagne de certains candidats (…) Quand des candidats font campagne avec des forces armées, ce n’est pas normal ». Dans ses révélations sur le scrutin législatif du 11 décembre 2011, le Professeur Francis Vangah Wodié, président du Conseil constitutionnel, a fustigé les comportements anti-démocratiques de la Commission électorale indépendante (Cei), de certains candidats et partis politiques dont notamment les procès-verbaux non signés ou signés sous la contrainte, des résultats non proclamés dans certains bureaux de vote, la non correspondance entre le nombre de votants et le nombre de bulletins de vote, entre le suffrage exprimé et le nombre de voix revenant à chaque candidat. Par ces révélations sur l’organisation du scrutin législatif du 11 décembre 2011, scrutin à un enjeu moindre que celui du scrutin présidentiel, le professeur Francis Vangah Wodié, parvenu à la présidence du Conseil constitutionnel par la volonté de M. Alassane Ouattara, confirme les accusations du Président Gbagbo sur les fraudes à l’élection présidentielle. Il relance inévitablement le débat sur le recomptage des voix de la présidentielle et celui de l’audit et de la réforme de la Cei.
En matière de justice, le pouvoir, au lieu de choisir la justice qui n’a pas besoin de l’injustice pour se réaliser, choisit plutôt la justice qui réalise l’injustice sous prétexte de précipiter l’avènement de la justice. La justice des vainqueurs est loin d’être une vue de l’esprit. La liberté de la presse qui est le cœur même de la démocratie recule dangereusement, faisant place à l’emprisonnement de la presse surtout hostile au pouvoir. Camus : «Si l’homme échoue à concilier la justice et la liberté, alors il échoue à tout.»
Sur le terrain fortement médiatisé de la réconciliation, là encore apparaît ce sentiment réel de déconnexion entre le dire et le faire. Dans ce domaine, M. Ouattara est un véritable Janus, une référence à ce dieu au double visage de la Rome antique : à la fois douceur angélique et perversité diabolique. Le choix d’abord de M. Banny pour présider la Commission Vérité et Réconciliation n’est pas heureuse. Il est affreusement partisan. Comment M. Banny peut-il réconcilier s’il ne s’est pas réconcilié avec lui-même en se réinventant ? Comment M. Banny, qui est partie prenante dans le drame que vit la Côte d’Ivoire, peut-il réconcilier ? Pourquoi tant d’assurance, de morgue et de suffisance chez lui dans une mission où l’humilité doit être la vertu première ? Comment M. Ouattara qui, lui-même, tient des propos inutilement diviseurs et fortement dangereux pour toute une région, une religion et une ethnie, et continue d’éradiquer la «vermine» Gbagbo, peut-il avoir le mot «réconciliation» à la bouche ? Comme on le voit, dans sa gestion du pouvoir au quotidien, « Ado Solution » est devenu Ado des problèmes sans solutions. Et les bourdes, comportements et propos destructeurs du tissu social sur fond d’arrogance, de suffisance et de mépris meublent le mandat de M. Ouattara. De surcroît, le pouvoir prend un caractère de plus en plus patrimonial. Bien vite le temps écoulé rompt les amitiés qui, pour la plupart se transforment en inimitiés. Dès lors que la parole de M. Ouattara et les actes de sa gestion sont, à ce point dévalués, il ne peut assumer ce qu’il voudrait. Ce bilan du président est le boulet du candidat. Le fauteuil présidentiel, ça brûle énormément ! La fonction présidentielle, en Côte d’Ivoire, est durablement atteinte.
La faute à Gbagbo ? C’est l’antienne du pouvoir. Celui-ci ne cesse de marteler que les épreuves du présent et de l’avenir sont pétries des imprudences du régime Gbagbo. Cette argumentation, quand elle est soutenue à chaque fois, finit par ne plus convaincre. Tout juste elle permet d’observer que le Président Gbagbo que l’on a décidé de transférer à la CPI afin de le couper de son peuple et de sa mémoire, intéresse toujours ou, plus exactement, il est à la mode. Quoi de plus normal quand l’on connaît l’histoire de la sa vie : une vie d’homme faite dans la transpiration, une vie d’un homme auquel l’on n’a pas cessé de tendre des citrons amers mais qui a su les transformer, à force de patience et de savoir faire, en une délicieuse citronnade. Le succès sans gloire de la France en Côte d’Ivoire prépare l’échec de demain de la Côte d’Ivoire. Mais l’échec de demain n’est pas une fatalité si les Ivoiriens, dans un légitime mouvement d’indignation, parviennent à recentrer immédiatement le débat sur le recomptage des voix du scrutin présidentiel.
Indignons-nous !
Après une année environ de gestion, le pouvoir politique ne sait pas où il va, mais il y va quand même. M. Ouattara refuse de saisir la seule chance qui lui reste pour s’en sortir en acceptant « le rompre avec lui-même » en devenant de plus en plus président. En cela, il incarne ce que le système actuel est devenu : une coque de navire à la dérive sur laquelle vocifère un capitaine dégradé pendant que la tempête se lève. Le peuple ne peut rester là, les bras le long du corps, à attendre la douloureuse plongée dans les abysses de l’Histoire. Il ne lui manque que la vérité pour nommer son mal. Et le courage de l’affronter. Oui, la vérité, si elle est au départ un petit fleuve, peut, en nous libérant, donner un grand delta. La vérité va ressouder la communauté de gens qui peuvent se parler, mais qui échouent à se parler parce qu’ils parlent avec des grumeaux de sang dans la bouche. Elle va nous permettre d’effacer la mémoire qui divise et l’histoire qui rassemble dans un meilleur «Vivre ensemble».
«La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent». Camus. Donnons donc tout au présent. Par un cri d’indignation sélective qui est le moteur de notre histoire, les Ivoiriens doivent faire écho au mouvement planétaire «Indignez-vous !».
Oui, que le recomptage des voix du scrutin présidentiel nous livre enfin le secret des urnes et rende à la Côte d’Ivoire son président authentique et non un prince consort. C’est la formule magique pour rester, comme Alice, au Pays des Merveilles. Tout redeviendra alors pos-sible.
Séraphin Abdou Dagnogo, l’Ivoirien qui ne veut pas mourir idiot
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