« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
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L’échec des théories du développement en Afrique.

Ici, nous pouvons dire que le cœur de la perversité du système des échanges mondiaux est dans les effets du différentiel de prix. Ils aboutissent à détraquer les économies de haut niveau social et à ne pas faire progresser les économies de bas niveau social. C’est donc à ce différentiel de prix qu’il faut s’attaquer. Or si ce différentiel de prix donne lieu à des droits de douanes ou à des taxes d’effet équivalents il est clair qu’on rentre dans le champ du protectionnisme, qu’on enferme les PVD (pays en voie de développement) dans le ghetto de la misère, qu’on les prive de tout levier de développement.

Il serait inadmissible et, de plus, contraire à ses propres intérêts d’exportation que, pour protéger ses actifs, l’Europe, à l’entrée sur le territoire communautaire, oppose aux productions des pays du sud des barrières douanières ou perçoive des prélèvements importants et en engrange la contre-valeur dans son propre budget. Un mécanisme encore plus inéquitable et inadéquat serait celui qui transposerait les modèles de l’ancienne PAC : des prélèvements sur les entrées dont la contrevaleur financerait des aides aux économies européennes et des subventions aux exportations. Il faut inverser ce mécanisme, créer ainsi le ressort d’un autre processus à double effet : établir un niveau de prix d’accès au marché européen qui protège ce marché contre le ravage des dumpings sociaux ou monétaires ; dégager en contrevaleur des ressources utilisables pour le développement des pays tiers livreurs eux-mêmes. Il n’y aurait rien de protectionniste, ni de renvoi des PVD à leur pauvreté, à faire payer sur les livraisons de biens et services fortement marquées par un différentiel conséquent par rapport au prix de revient européen, un complément de prix dès lors que la contre-valeur de ce prélèvement serait ristournée en faveur des pays d’origine.

Les ressources ainsi conférées seraient notamment affectables, d’une part à des actions de développement, de formation et de progrès social, d’autre part à des achats de biens d’équipement par les pays livreurs dans les pays livrés. Les pays livreurs y trouveraient ces liquidités pour leur commerce extérieur d’importation dont le pressant besoin les pousse précisément aujourd’hui à la conquête commerciale par les bas prix. Les pays livrés trouveraient dans le financement qu’ils garantiraient aux pays livreurs la faculté d’augmenter leurs exportations et, de la sorte, des effets positifs de revenus et d’emplois : un cercle vertueux ?

C’est le moyen d’un plan Marshall nouvelle manière, dirigé à la fois vers l’Est et le sud, au profit de chacun des partenaires. L’Europe s’ouvrirait des marchés supplémentaires. Les pays tiers s’assureraient, sans dumping, de ressources en devises, quelque chose comme ces droits de tirage que bien des économistes favorables à un salubre desserrement du commerce international ont rêvé. C’est le moyen, par un seul et même acte, de commencer à résoudre le double problème du démantèlement de pans entiers de l’activité européenne et celui de la rémanence, ailleurs, de la pauvreté. C’est le contenu possible de ces accords régionaux conseillés dès lors qu’ils correspondraient à des priorités politiques et seraient imprégnés d’une certaine réciprocité.

C’est aussi une façon de mettre en œuvre la préconisation de J. Goldsmith en exergue de la réponse à son ouvrage : remplacer le libre échangisme mondial par des accords bilatéraux favorables aux objectifs fondamentaux des parties contractantes. C’est bien de ces manières, et à ces conditions, d’une part que le dispositif est crédible, d’autre part qu’il mérite l’appellation de système de co-développement. Il est plus fructueux, par l’effet d’augmentation des demandes globales, que ne le sont ou ne le seraient de simples dosages des approvisionnements selon leurs origines, comme dans des systèmes protectionnistes de contrôles des flux par des quotas. Ceci répond d’ailleurs à une critique que semblerait pouvoir appeler le mécanisme suggéré. On pourrait en effet objecter que si les produits importés sont frappés d’un complément de prix, on ne voit pas pourquoi ils seraient achetés dans les pays industrialisés. Et, s’ils ne le sont pas, c’est tout simplement du protectionnisme, avec pour conséquences la stagnation sinon la régression des pays en voie de développement (PVD), la diminution des facultés de vente par les pays industrialisés dans les PVD et le cycle régressif de la diminution des échanges mondiaux. Dans le schéma proposé, c’est la croissance partagée qui garantit des débouchés pour les produits des PVD.

Même si les livraisons s’établissent, au départ, en diminution de volume, les prix plus rémunérateurs obtenus doivent garantir les PVD contre une diminution de leurs recettes. Un meilleur équilibre ne peut toutefois provenir que d’une capacité de demande plus forte des acheteurs des pays industrialisés. Si le pouvoir d’achat des pays industrialisés est stable ou régressif, leurs consommateurs ne peuvent acheter que l’une ou l’autre des versions du même produit : soit la version émanant des PVD, soit leurs propres produits (dès lors que les produits importés sont proposés à des niveaux comparables de prix). Mais dès lors qu’un flux d’achat d’autres biens, grâce aux fonds de développement financés par les compléments de prix, proviendrait des PVD, la situation serait modifiée.

Le soutien, de la sorte, à l’activité manufacturière de l’Europe y générerait des revenus supplémentaires. Ceux-ci permettraient à un pouvoir d’achat en expansion de se porter d’une part sur une offre en produit localement obtenus en Europe, d’autre part sur l’offre provenant de pays tiers. Celles-ci devraient même pouvoir augmenter au fur et à mesure d’une part de l’élévation des capacités globales d’achat, d’autre part de la diminution réalisable à certaines conditions de l’offre européenne de mêmes produits. Les pays en voie de développement devraient bénéficier au moins de tout supplément de consommation. Par ailleurs le calcul du différentiel ne doit pas être établi comme une barrière mais avec une souplesse suffisante.

L’objectif n’est pas de maintenir, pour l’éternité, des productions européennes identiques aux productions importables. Au mieux, pourrait-on envisager, avec quelques partenaires méritant confiance, l’inclusion de dispositifs expérimentaux de cette nature dans des accords commerciaux bilatéraux. La seconde modalité est celle du prélèvement européen ristourné ou du complément de prix dont la contre-valeur viendrait nourrir des fonds de développement. Le grand avantage du système du complément de prix, à contre valeur ristournée par l’intermédiaire d’un fonds européen spécialisé, est un certain contrôle de l’emploi des fonds correspondants et une possibilité de veiller à leur utilisation dans un intérêt commun au parties intéressées.

On peut concevoir, du moins en théorie, que les contre valeurs soient affectés, soit à un fonds commun en faveur des, soit pays par pays, soit zones par zone, soit avec une part de péréquation. Dans le même esprit, une modalité non plus par zones géographiques, mais par types de produits (ou par une combinaison des 2) pourrait être de restaurer et d’étendre à d’autres secteurs les anciens accords mondiaux sur des garanties de prix relatifs aux grandes matières premières et aux produits alimentaires de base dont le glas a sonné la ruine des producteurs africains.

Ces méthodes peuvent aussi trouver place dans le cadre d’une lutte organisée contre la préférence narcotique, dès lors que des populations du sud y trouveraient leurs chances de meilleurs revenus par la vente à prix améliorés, des produits traditionnels, sans avoir à rechercher les marges bien plus appréciables que procure la culture de la drogue. S’agissant de l’assiette de dispositif, la principale difficulté ne concerne pas les échanges de marchandises mais les échanges de services. En matière de services de matière grise, la connaissance des livraisons par des pays tiers est devenue très difficile pour les Etats. La seule chose qui peut être connue avec certitude, mais qui n’est plus contrôlable, ce sont les paiements.

Compte tenu de l’importance de type de flux dans la dégradation à venir de l’emploi européen, des modalités adaptées et des protocoles particuliers sont à rechercher en la matière.

Les secteurs d’activité qui font régulièrement appel à l’achat de services hors Europe qui peuvent le faire avec une grande souplesse et une totale discrétion via les échanges de fichiers, les transferts informatiques par supports physiques et plus encore par internet pourraient être soumis à des prélèvements libératoires forfaitaires dont la contre valeur viendrait également nourrir les fonds de développement pour les pays tiers. Si la mise en œuvre des compléments de prix ristournés comporte une série de difficultés techniques qui sont certainement solubles, elle conduit surtout à faire le choix d’un autre modèle de société.

Dr. Sylla Mamadou Ph.D.

Sat, 02 Feb 2013 01:04:00 +0100

La Dépêche d'Abidjan

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