Le régime Ouattara arrêtera donc certainement encore des comploteurs, supposés ou réels, mais ne réussira pas à décourager les velléités de coup d’état, pour la simple raison que la nature même de ce régime et l’histoire qui est la sienne, condamne ses adversaires à se mettre au diapason de l’histoire tragique que vit le pays en ce moment, sauf si une prise de conscience générale vient permettre de remettre les choses à plat. Mais pour le moment, il semble bien que ce soit loin d’être le cas. Hamed Bakayoko a donc beau dire : « Trop, c’est trop, il faut arrêter. Nous vous suivons, nous savons ce que vous faites. Arrêtez ! », ce n’est pas cela qui arrêtera quoi que ce soit.
Mais que croit donc le régime Ouattara en espérant que ses adversaires n’utiliseront exclusivement contre lui que les armes de la démocratie ? D’ailleurs, de quelles armes de la démocratie parle-t-il ?
Les marches et les rassemblements font partie des armes de la démocratie et pourtant, quand le 21 janvier 2012, ses adversaires se sont enhardis malgré l’insécurité ambiante entretenue et ont organisé un rassemblement à Yopougon, on sait ce qu’il est advenu d’eux. Des violences ont causé des morts et ont d’ailleurs valu au régime un rappel à l’ordre démocratique des Etats-Unis et même de l’ONUCI qui s’étaient pourtant illustrés jusque-là comme des alliés complaisants. En voyage en France, ignorant ce rappel à l’ordre, et plutôt que de condamner ces violences, Ouattara avait même cherché à les justifier. Les victimes ont été présentées comme les responsables de leur propre infortune, ou même de leur mort.
La presse fait aussi partie de ces armes de la démocratie et pourtant, des journalistes, d’un seul bord toujours, sont régulièrement arrêtés et leurs journaux suspendus pour quelques parutions. Il y a peu, les locaux de certains journaux étaient même encore occupés par des FRCI armés jusqu’aux dents. Des journalistes croupissent encore en prison quand d’autres sont en exil.
Les partis politiques participent à l’animation du jeu démocratique et bénéficient pour cela d’un financement de l’état. Tous les partis qui entrent dans les clous de ce financement en ont bénéficié, et même un parti comme le RDR, le parti d’Alassane Ouattara qui ne pouvait normalement en bénéficier, en a aussi joui. En Côte d’Ivoire, seuls les partis représentés à l’assemblée peuvent prétendre bénéficier de ce financement public. Le FPI doit aujourd’hui batailler, non pas pour bénéficier comme le RDR de ce financement, mais pour récupérer ce qui lui est dû au titre des financements passés. Le nouveau régime compte sans doute le contraindre à une allégeance totale en le privant des moyens de financement de ses activités.
C’est d’ailleurs une disposition constante de ce régime qui espère toujours que ses adversaires troqueront leur dignité contre quelques moyens. Bohoun Bouabré en a fait les frais. Malade, il avait demandé, au cas où l’état ne serait pas disposé à le prendre médicalement en charge, qu’il lui concède au moins un dégel de ses avoirs pour qu’il puisse lui-même subvenir à ses soins. Cela a été soumis au préalable d’une allégeance déshonorante qu’il a refusée, et il est décédé. Un régime qui est dans de telles dispositions ne peut donc pas rassurer. Et ce n’est pas parce que Hamed Bakayoko dit qu’Alassane Ouattara pense à eux que ceux qui sont en exil vont s’empresser de rentrer au pays.
Hamed Bakayoko, s’adressant aux exilés, a déclaré à la télévision ce qui suit : « Arrêtez ! Alassane Ouattara pense à vous. » On croit rêver !
D’ailleurs, comment pense-t-il à eux ? On aimerait bien le savoir car pour le moment, tous les mandats d’arrêt lancés contre eux courent toujours. Leurs maisons sont toujours occupées et leurs comptes gelés. Seka Seka a été interpellé à Abidjan vers où son avion a été détourné alors qu’il se rendait en Guinée. Lida Kouassi vient d’être enlevé au Togo et, alors qu’il n’est toujours pas présenté à un juge, c’est plutôt à la télévision que les ivoiriens le découvrent dans son lieu de détention. Le régime vient même d’annoncer à la télévision, triomphant, l’arrestation de Justin Katinan Koné, le porte-parole du président Laurent Gbagbo. On a vraiment envie de rire !
NON ! Ouattara ne pense pas aux exilés qu’il voudrait voir arrêtés et extradés en Côte d’Ivoire. Il fait d’ailleurs régulièrement cette demande aux présidents qu’il visite. Ou s’il pense vraiment à eux comme tente maladroitement de le faire croire son ministre de l’Intérieur, qu’il commence au moins par s’inscrire dans une logique de décrispation en prenant les mesures appropriées. En commençant bien sûr par retirer sa plainte contre le président Laurent Gbagbo qui n’a rien à faire à la CPI alors que beaucoup de ceux qui mériteraient d’être traduits devant cette cour, dont Alassane Ouattara lui-même, jouissent d’une impunité totale.
Mais pour le moment en tout cas, il n’y a rien qui indique une telle volonté de décrispation plus d’un an après l’installation de Ouattara au pouvoir, et ceux qui sont en exil ont toujours le dos au mur, en proie à l’incertitude quant à leur avenir, condamnés même à l’indigence si le régime n’a pas un sursaut d’humanité, et ils sont des centaines voire des milliers.
Le risque de coup d’état reste donc réel et permanent parce que le régime Ouattara pense certainement que, n’étant pas parvenu au pouvoir par des moyens démocratiques, son salut réside dans la stratégie de la tension permanente qui permet de maintenir les FRCI en éveil. Ce régime sait aussi qu’il aurait à affronter, s’il n’intimide pas la population, toutes sortes de revendications pour lesquelles il n’a aucune réponse. Les revendications des syndicats qui n’auraient plus peur de s’exprimer, les meetings, les marches, et les journées ville morte ou de désobéissance civile pourraient paralyser le pays et mettre fin à ce règne illégitime.
Ce régime ne survivra pas à la paix et il le sait car la paix, cela suppose aussi des salaires à payer alors qu’il a tellement de mal à tenir les engagements qui incombent à l’état qu’il procède à des licenciements sans indemnités , à la diminution subtile des salaires par l’augmentation de la part de la cotisation salariale et à l’augmentation de l’âge de départ à la retraite, etc. Il a donc choisi de distraire le peuple par des arrestations spectaculaires et des annonces d’arrestations.
Mais pour finir, revenons un instant à cette histoire d’aveux et de preuves. On sait ce qu’ils valent sous nos tropiques, et ceux qui ont pris un peu de leur temps pour visiter l’histoire de notre pays, ont dû voir qu’en 1963, des ivoiriens avaient été amenés à s’accuser des pires crimes, de préparer même l’assassinat du président Houphouët. Certains ont été condamnés, Ernest Boka est mort en prison, et plusieurs années plus tard, Houphouët a fini par dire qu’il n’y a jamais eu de complot.
Alexis Gnagno
Sat, 16 Jun 2012 12:38:00 +0200
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