Au-delà des frontières hexagonales qui la circonscrivent au règlement de compte politique, l’affaire Dominique Strauss-Kahn sonne l’urgence pour les Etats d’Afrique francophone d’entamer, avec diligence, la conquête de leur indépendance morale.
En effet, la politique française, dont la côte ouest africaine est intoxiquée, depuis que René Caillé a entrepris de visiter Tombouctou en 1828, n’a pu échapper, cette fois-ci, à sa mise à pied publique maintes fois repoussée, de même qu’à son examen critique maintes fois galvaudé, qui soulignent tous les deux ce que l’on savait déjà: la société française est malade et avec elle sa morale.
C’est d’ailleurs un constat qui pourrait s’étendre à toutes les facettes de l’héritage français en Afrique: celui-ci, déjà conspué pour sa falsification chronique, a vocation à asservir quelque peuple le croise sur son chemin. Mais l’analyse du capital moral français investi en Afrique urge surtout parce qu’il constitue un mal pernicieux capable d’effacer le peu qui reste des valeurs culturelles africaines.
La règle morale établie dans le système politique français s’appelle promiscuité. Le cas DSK, contrairement à ce que la médiatisation de ce scandale pourrait laisser croire, n’est pas l’exception, mais bel et bien la règle; une règle qui fait carrément office de rite de passage pour quelque homme politique veut témoigner de son ascension au sommet de l’Eiffel social.
En France, DSK est devenu le symbole d’une légèreté morale sanctifiée dans la conscience populaire comme étant chose normale, à l’âge doré de la libération sexuelle, qui, bien que tanguant dangereusement vers une décadence à la romaine, est louée par des psychologues comme Patrick Lemoine qui en crient le naturel: « Nos ancêtres homo sapiens ne connaissaient pas la fidélité! On ne se “doit” donc pas fidélité. C’est la fidélité qui est l’exception ».
Aussi, le véritable choc de l’aventure new yorkaise de DSK réside plus dans le fait qu’il ait été inculpé pour tentative de viol, que dans celui de culpabilité déjà avérée d’un acte d’infidélité, jugé immoral il n’y a pas si longtemps encore, mais “scientifiquement” approuvé depuis peu, par ce besoin apparemment salutaire de vivre « entre hédonisme et anarchisme », selon la formule de la sociologue Charlotte Le Van (1).
D’ailleurs, combien de voix ne se sont-elles pas lancées, depuis ce 14 mai 2011, dans cette déculpabilisation précipitée d’un consommateur frénétique de femmes qu’il aurait fallu auditionné, ne serait-ce que depuis l’épisode Tristane Banon! On notera entre autres roucoulades de serfs politiques, celle du très inspiré Jérôme Cahuzak, qui expliquait sur les plateaux télévisés, comment DSK est un « séducteur dont la force se trouve dans la séduction et non la contrainte », laissant le soin à la sottise de cette assertion de s’étaler avec grandiloquence: il est évident que la séduction, par définition, s’exerce sur un terrain de conquête, donc de contrainte potentielle, où le séducteur est en fait un prédateur en mouvement.
Mais Cahusak et les théoriciens de la séduction Strauss-Kahnienne ne sont que les reflets d’une société qui n’a de valeur que le néant, qui ne croit en rien, donc ne craint rien, et qui s’est retrouvée au fil du reniement de son humanité, à ne plus rien respecter, et donc à n’établir des relations humaines que dans un contexte de dominant à dominé. C’est cette société qui se retrouve aujourd’hui à tenter de justifier, par de vaines alchimies linguistiques, le machisme pourtant intolérable de son Don Juan patenté, en pointant du doigt ce qui serait un trop plein d’affairisme de la part du système judiciaire américain.
Pauvres Américains! Les Etats-Unis, généralement présentés dans les médias français, non sans raison, comme symboles par excellence de la déchéance morale, sont aujourd’hui “coupables” d’avoir rappelé aux Français que leurs élites restent des êtres humains, puissants et arrogants aujourd’hui, hideux et déconfits demain. Ce sont donc ces Etats-Unis, où l’on disait que “tout était permis”, qui obligent l’intelligentsia française à ravaler de sa superbe, à la vue de son argentier de prestige, menotté et cachoté comme ces pauvres Nègres et Arabes humiliés quotidiennement dans les banlieues parisiennes.
C’est que le système judiciaire américain, en dépit de ses nombreuses insuffisances (notamment sa propension à l’incarcération massive et systématique des minorités, selon Michelle Alexander (2)), est intransigeant par nature, puisque fondé sur une volonté de respect des libertés individuelles, assujettie, en tout temps, à une conscience morale qui s’inspire d’une soumission à une entité supérieure. En effet, il est inscrit dans le subconscient du gangster financier de Wall Street, aussi bien que dans celui du dealer de drogue de Brooklyn, qu’il est passable, à tout moment, d’une sévère correction, au nom d’une justice d’essence divine. C’est ce qui explique que le pays dit “du pire” soit aussi le pays le plus prompt à porter sur la place publique les dérives les plus scandaleuses des personnalités qu’il hisse au sommet de sa hiérarchie sociale (comme le cas Bill Clinton/Monica Lewinsky l’a montré), sans crainte de s’autocensurer. En clair, les Américains croient encore en Dieu, là où les Français ne croient qu’en eux…
C’est pourtant cette bonne vieille morale française que les pays d’Afrique francophone, dont la Côte d’Ivoire, continuent de mimer sans restriction aucune. Les élites africaines, impatientes de prouver leur ascendant sur les masses populaires, ont singé, vice après vice, le mode opératoire de la classe politique française, en s’affichant en dragueurs invétérés et faisant la promotion de leur mode de vie désordonné, cachés derrière l’appel au “respect de leur vie privé”. L’arène politique ivoirienne, par exemple, a ainsi offert, entre 1995 et 2010, plusieurs cas notoires de libertinage immoraux, où figuraient notamment et en bonne place, les orgies d’une Première Dame et le vagabondage sexuel d’un Chef d’Etat. Tout cela, dans le “je-m’en-foutisme”, le ricanement ou la clameur populaire.
Il faudra bien pourtant que les peuples africains, au lieu de fermer les yeux sur les tares morales de leurs élites politiques, se mettent plutôt à réfléchir aux valeurs que ceux-ci sont sensés véhiculer. Au vu de l’humiliation mondiale que la France connait à travers l’affaire DSK, est-ce qu’un peuple comme celui de Côte d’Ivoire, au moment où il espère pouvoir concocter un couscous politique baptisé “réconciliation”, désire réellement continuer de s’inspirer d’une morale qui fait des inculpés des souffre-douleurs et des victimes des comploteurs? Un pays qui prétend à la reconstruction doit-il demeurer dans cet espace de contraction des valeurs morales les plus élémentaires, au grand dam de l’essor de ses propres mœurs culturelles? Un pays qui espère s’engager sur la voie de l’émergence doit-il se tailler une identité sur le modèle d’une civilisation décadente, au sens Césairien du terme, à savoir « qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement » (3)? Ne serait-il pas plus opportun pour un tel pays de faire le rappel de sa rigueur traditionnelle, qui dans sa diversité, offre généralement un modèle respectable de pudeur, de responsabilité et de dignité?
Voici un ensemble de questions qu’il est crucial de se poser, au moment où le rééchelonnement probable de la hiérarchie étatique française, rappelle l’incontournabilité d’un ensemble de normes morales minimales qui, une fois méprisées, ouvrent à des conséquences difficiles à contrôler.
La Côte d’Ivoire, et avec elle l’Afrique francophone, a besoin de s’inscrire dans la conquête acharnée de son indépendance morale, bien loin de la dévaluation du capital moral français, plus proche de l’exploitation de ses saines valeurs traditionnelles. C’est à ce prix qu’elle recouvrira son identité propre et qu’elle sera alors en mesure de s’engager sur la voie de la conquête définitive de son autonomie politique, économique et sociale.
JEAN-DAVID K. N’DA