«Je pleure, écrivait Jaurès, sur les morts innombrables dont la puanteur arrive jusqu’à nous comme un remords…» Pas sûr que cela troublera les senteurs marines humées à Deauville par les grands de ce monde. Lequel d’entre eux saura s’indigner que l’ONU, dont la mission est la démilitarisation des relations internationales, ait été dévoyée ? De pareils fourvoiements menacent le rôle fédérateur qui doit être celui de l’organisation internationale, alors que la dimension mondiale des défis contemporains appelle une nouvelle coopération des peuples et des États. Comment ne pas juger également que l’intervention d’hélicoptères en Libye, après les frappes visant Kadhafi et sa famille, puis l’expédition de barbouzes occidentaux pour former les troupes rebelles, viole explicitement la résolution 1973, prise par le Conseil de sécurité le 17 mars dernier, qui ne prévoyait qu’une zone d’exclusion aérienne pour protéger les populations civiles libyennes d’un massacre ? Désormais l’Otan mène la danse sur des objectifs bien différents, sans que l’ONU dise mot ni que le moindre effort soit conduit pour aboutir à un cessez-le-feu et à une solution à la crise. La résolution 1973 avançait une nouvelle ambition pour la « communauté » internationale, la « responsabilité de protéger » contre d’éventuels génocides… La Libye est en guerre civile et des flots de sang ont coulé en Afrique sans un doigt levé par les casques bleus. La légitimité, la crédibilité, l’efficacité de l’ONU viennent d’en prendre un coup en couvrant de grandes déclarations éthiques des menées au parfum d’impérialisme. Nul ne peut s’en réjouir : la planète a besoin de l’ONU, d’une autre ONU, de plus d’ONU.
Les mystères de l’hôtel Sofitel de New York éclipseront-ils les drames ourdis à l’hôtel du Golf d’Abidjan ? Il faut à toute force l’éviter et encore plus quand on lit les exaltations bellicistes de Bernard-Henri Lévy, reconverti en conseiller militaire de l’Élysée, qui proclame dans le dernier Nouvel Observateur : « Après Kadhafi, Assad ! » Va-t-on bombarder Damas aux premiers jours de juin ? Dans le langage de son temps, Jaurès écrivait en 1903 que l’Europe unie « devra se garder de toute intervention provocatrice ; oui, elle devra répudier cette philanthropie hypocrite qui n’est si souvent qu’un prétexte pour exploiter “ les peuples inférieurs” que l’on prétend défendre ». Qui prétendra que ces lignes ont pris une seule ride ?
Patrick Apel-Muller in humanite.fr
Thu, 26 May 2011 11:18:00 +0200
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