Pour moi, cette date marque officiellement le retour du colon dans sa chasse gardée qu’il n’a jamais quittée. Cette date du 14 juillet, tout le monde sait ce qu’elle représente pour la France et ses « anciennes colonies ». Nos parents évoquent avec beaucoup d’émotion teintée d’amertume cette date qu’ils célébraient avec faste sous les ordres de nos « anciens maîtres ». Pour beaucoup d’entre eux, le 14 juillet demeure encore une date traumatisante vu les conditions douloureuses dans lesquelles il était vécu. Le mépris et la haine des colons, leurs arrogance et violence contre leurs sujets, rendus taillables et corvéables à merci sont des plaies béantes que l’histoire ne pourra jamais effacer même à coups de chirurgies esthétiques modernes.
Le 14 juillet était le sommet et la pointe d’un système misérable de manipulation et de négation tous azimuts du Noir par le Blanc. Derrière des apparences et des revêtements de fête le Noir était réquisitionné pour applaudir, acclamer, et aider le Blanc à jouir –au sens propre comme au figuré- de la coloniale à travers les festins pompeux que la bande joyeuse organisait le 14 juillet pour célébrer sa gloire coloniale. Le Noir, le Nègre, devrait cautionner cette théâtralisation outrancière de la domination et de l’impérialisme sauvage et barbare de l’époque. A l’occasion, des jeux pour distraire le Noir était organisés où les Blancs, repus et assis en clan à l’ombre comme dans un cirque, s’enivraient et jouissaient de plaisirs en regardant ces nègres courir torses nus et yeux bandés au soleil pour cueillir quelques gadgets venus de France pour la circonstance et pour le bonheur des Noirs qui n’en demandaient pas mieux.
L’écrivain camerounais Ferdinand OYONO nous a décrit une belle image de cette date dans son classique Le vieux nègre et la médaille, écrit en 1956, donc en pleine domination coloniale. Meka, le personnage principal de l’œuvre reçoit une convocation du Chef des Blancs de Doum. Celui-ci lui annonce que le grand Chef des Blancs viendra de Timba lui remettre une médaille en reconnaissance à son amour pour la France et en vertu de tous les services qu’il lui a rendus. Meka avait en effet offert ses terres à l’Eglise et donné, par-dessus le marché, deux de ses enfants pour la guerre qui ne sont plus jamais revenus. Pour cette raison, la France le compte désormais parmi ses « amis » : « La médaille que nous te donnerons veut dire que tu es plus que notre ami », avait annoncé le colon. Il continue : « Tu as beaucoup facilité l’œuvre de la France dans ce pays.» Le jour de la remise de cette fameuse médaille, la médaille de l’amitié, est prévu pour le 14 juillet. Seul nègre de sa génération et de son clan à être officiellement inscrit sur la prestigieuse et glorieuse liste des « amis de la France », le pauvre Meka se donne tous les moyens pour vivre cet événement qu’il qualifie d’historique. Le jour J, Meka est exposé debout durant des heures au soleil dans un cercle de chaux dessiné pour la circonstance, attendant l’arrivée du grand Chef des Blancs pour lui épingler « sa » médaille. Pendant ce temps, le Grec Pipiniakis, lui aussi récipiendaire, se la coulait douce au milieu de son clan blanc assis confortablement à l’ombre. Après avoir reçu « sa » médaille qui ne ressemblait pas à celle du Grec, peut-être de la pacotille, Meka allait vivre un calvaire terrible. D’abord invité à festoyer chez le chef des Blancs de Doum, M. Fouconi, il est intentionnellement et méchamment abandonné par la bande joyeuse, même par le père Vandermayer dont il est pourtant le meilleur fidèle. Ensuite celle-ci le laisse là pour le Foyer africain où doit se poursuivre le reste de la fête du 14 juillet. Ayant réussi à s’y rendre, commencent alors les tourments et malheurs de Meka. Alors que les convives étaient déjà partis l’abandonnant encore là, une violente tornade le surprend dans son profond sommeil d’alcool qui faillit l’emporter. Il y perd sa fameuse médaille, la médaille du « plus que notre ami ». Parvenu tant bien que mal dans les rues, très tard dans une nuit opaque et lourde, il se fait choper par un garde noir qui le considère comme un voleur. Il l’embarque sans vergogne pour le commissariat. Meka y passe la nuit malgré ses supplications avant d’être relâché le lendemain par le terrible Gosier d’Oiseau, le commissaire de la ville, dans la confusion. Voilà comment la France traite ses plus que « amis » le 14 juillet.
Et revoilà le Chef des Blancs chez nous le 14 juillet…2011, soit 50 ans après qu’ils aient consenti à nous laisser respirer par nous-mêmes. Qu’est-ce que le Premier ministre français vient chercher chez nous ce 14 juillet ? Pourquoi pas le 13 ou le 15 juillet et forcément le 14? Vient-il décorer un « plus que ami » qui comme Meka leur a tout donné ? Lequel alors?
Pour être honnête, je ne suis pas d’accord et j’ai peur. J’ai peur pour notre pays qui retourne 50 ans après au temps de la colonisation. Les tristes événements que nous venons de vivre ont balisé le terrain de ce voyage retour dans les mains de la France. Et cela n’est pas pour notre bien. La gestion actuelle du pays laisse présager d’une main mise inacceptable de l’ancien colon. C’est une offre spécialement faite à la France en ce moment. Tout laisse croire que pour nous l’histoire malheureuse de cette malheureuse et impitoyable époque se répète sous nos yeux. Tout y est mis pour que cela soit ainsi, surtout avec la bénédiction des nouveaux gouvernants. Et la France elle-même a joué son va tout pour se repositionner et décourager ainsi tous ceux qui ont osé venir chercher et cueillir leurs fleurs dans son jardin, mais surtout ceux qui ont osé prétendre défendre une certaine indépendance, ou souveraineté. Pour préparer cette venue du 14 juillet, nous avons assisté à un ballet incroyable de visiteurs français il y a peu. Cela ne s’était jamais vu ici depuis les indépendances.
La nouvelle n’est donc pas bonne pour nous, quand on connaît la capacité de nuisance de ce genre de retour en force et de relation. 50 ans après, nous en portons encore les stigmates. L’arrivée du Premier ministre français chez nous le 14 juillet n’est pas une bonne nouvelle pour nous : pour notre dignité, notre indépendance et notre souveraineté, notre économie et nos richesses, notre politique et notre démocratie. Déjà, l’économie et la politique ont été envahies et prises en otage. La défense vient elle aussi de tomber dans l’escarcelle du maître. Sans être un mauvais prophète, je pressens que l’Education elle aussi se prépare à entrer dans la danse. Que nous restera-t-il alors si tout ce que nous sommes et avons est ainsi arraché par la France ? Nous ne devons pas en être fiers. Tout laisse croire que nous avons travaillé durant 50 ans pour nous faire recoloniser de plus belle.
Le journaliste Théophile Kouamouo avait déjà constaté en 2004 que « l’Afrique redevient un enjeu mondial…et ce n’est pas forcément une bonne nouvelle. Sans état d’âme, les riches programment notre exploitation, au-dessus de nos têtes, en jouant de nos soifs de pouvoir, en utilisant nos chefs (souvent des chefs de guerre) pour affaiblir et délégitimer nos Etats, dans une pacification programmée qui ne se soucie guère de nos intérêts objectifs», (Cf. Le courrier d’Abidjan du 23 février 2004). Le président Equato-guinéen, président en exercice de l’Union africaine, a quant à lui confessé récemment que « nos gouvernants sont régulièrement exposés à des pressions liées aux intérêts façonnés par des ambitions personnelles extra-africaines », (Cf. son discours d’ouverture au 17ème sommet de l’UA). Le monde entier rira une fois encore de nous sous cape même si l’ancien président brésilien LULA Da Silva a, lors du dernier sommet de l’Union africaine à Malabo, pris l’engagement de « travailler à faire du continent africain vu d’une autre manière. » Quoique cela fût bien triste que ce soit quelqu’un d’autre qui vienne nous marteler cela, nous présumons que la mission qu’il se donne ne sera pas une sinécure à cause de l’attitude de nos dirigeants. Pour nous en Côte d’Ivoire, tout sera désormais à reprendre parce que tout est détruit le 14 juillet. Le 14 juillet n’a jamais été une bonne date pour nous. Elle vient encore défier le 7 août qui aurait dû être pour nous. Que Dieu nous sauve du 14 juillet et protège notre 7 août.
Père Jean K.