« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
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Sénégal – Guinée : je t’aime, moi non plus

« What must I do ? » (« Que dois-je faire ? ») se demandait il y a cinq ans un Abdoulaye Wade visiblement démuni devant le comportement erratique de son homologue gambien, Yahya Jammeh. C’était en présence de l’ambassadrice américaine de l’époque, Janice L. Jacobs, et c’est elle qui rapporte l’anecdote dans un câble diplomatique daté du 1er juin 2006 et révélé par WikiLeaks. Aujourd’hui, les deux chefs d’État semblent se comprendre un peu mieux. Mais Wade pourrait très bien se poser la question au sujet d’un autre voisin : Alpha Condé. « What must I do ? »
Entre les deux hommes, c’est un peu « je t’aime, moi non plus ». L’expression est éculée, mais, dans ce cas, elle sonne juste. Si, selon un collaborateur de Wade, ce dernier « a fait beaucoup pour appuyer Condé depuis son élection », le Guinéen ne lui pardonne pas d’avoir soutenu son adversaire à la présidentielle, Cellou Dalein Diallo. Au point de croire que Wade puisse participer à une entreprise de déstabilisation de son régime ?
Le 11 septembre, c’est la stupeur à Dakar. Robert Bourgi n’est pas le seul à s’épancher dans la presse. Au cours d’une interview accordée à la radio Sud FM et au journal Enquête, le président guinéen nomme – avant même que l’enquête judiciaire ait livré sa vérité – ceux qu’il estime être les commanditaires de la tentative d’assassinat dont il a été l’objet le 19 juillet. Il s’agit selon lui de Bah Oury, le numéro deux de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), le parti de Dalein, et de Tibou Kamara, l’ancien bras droit de Sékouba Konaté lorsque ce dernier dirigeait la transition. Face aux journalistes, Condé va plus loin : il accuse le Sénégal et la Gambie (Kamara est marié à la belle-sœur de Yahya Jammeh) de n’avoir rien fait pour empêcher cet « attentat » – pis : il pointe leur « complicité ». « J’estime que l’attentat a été préparé à l’hôtel Méridien Président, à Dakar, et qu’il y a eu des va-et-vient entre [Dakar et] la Gambie. J’estime que cela ne pouvait pas se faire à leur insu. »
Depuis, les collaborateurs de Condé se font discrets. Ses amis sénégalais demandent un temps de réflexion. À vrai dire, ils ont peine à y croire. « Une entente Wade-Jammeh pour l’éliminer ? C’est inimaginable, estime l’un d’eux. Cela me rappelle les années 1970, quand Sékou Touré voyait des ennemis partout dans le voisinage. »
Malgré la gravité de la charge, Banjul est resté silencieux. Et Dakar a fait bonne figure : « Le gouvernement sénégalais n’a jamais été mêlé ni de près ni de loin à ces événements », indique le porte-parole de la présidence, Serigne Mbacké Ndiaye. Le ministre d’État Mamadou Diop, un ami de longue date de Condé qui joue les messagers entre Dakar et Conakry, veut croire à « une incompréhension, un malentendu ». Après les coups de feu du 19 juillet, c’est lui que Wade avait envoyé, avec son ministre des Affaires étrangères, Madické Niang, pour exprimer sa solidarité au président guinéen. « Tout s’était bien passé. J’avais bien entendu ces récriminations, mais je n’y avais pas prêté grande attention », raconte-t-il.
À Dakar, on semble vouloir oublier au plus vite cette accusation. Selon Serigne Mbacké Ndiaye, elle « ne va pas obscurcir les rapports entre les deux pays. Les deux chefs d’État entretiennent de bonnes relations et cela depuis très longtemps ». Voire…
Longtemps, les deux hommes ont cheminé ensemble. Les difficultés inhérentes à la vie d’opposant africain dans les années 1970 et 1980 les avaient rapprochés, effaçant les différences idéologiques (Wade est un pur libéral, Condé un produit du marxisme). Lorsqu’Alpha est emprisonné en 1998, Wade prend sa défense. Deux ans plus tard, tout juste élu à la présidence du Sénégal, il lui envoie un avion à sa sortie de prison et l’invite à Dakar. Par la suite, Condé effectue de nombreux séjours dans la capitale sénégalaise, où il fricote aussi bien avec le président qu’avec ses opposants. Abdoulaye Bathily, Amath Dansokho, Moustapha Niasse sont ses amis.

Clash

En décembre 2008, c’est à la demande de Condé que Wade soutient le coup d’État de Moussa Dadis Camara. « Au début, Alpha était favorable à Dadis, raconte un médiateur africain. Il a appelé les présidents africains pour qu’ils le soutiennent. Wade a été le premier. » Mais, rapidement, les choses se gâtent à Conakry. Condé se fait plus critique à l’égard de Dadis. Pas Wade. En moins d’un an, le président sénégalais visite son protégé à quatre reprises et lui apporte un soutien qui irrite les diplomates étrangers. Dadis l’appelle « Papa ».
Après le départ forcé de Dadis, Wade se rapproche des libéraux Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré. C’est lui qui, entre les deux tours, favorisera le ralliement du second au premier. Lui encore qui finance en partie leur campagne, selon un proche de Konaté. Condé ne l’oubliera pas : le clash intervient lors de la venue de Wade à Conakry entre les deux tours, alors que le processus est bloqué. « Il y a eu une violente altercation entre les deux, confie un témoin. Alpha l’a accusé de soutenir Dalein. Wade l’a traité d’ingrat. Puis le climat s’est apaisé. » Aujourd’hui, « Wade essaie de le gérer, mais Alpha est vraiment fâché. Il lui reproche de continuer de soutenir Dalein », affirme un médiateur.
Le président de l’UFDG est souvent à Dakar – comme Condé en son temps. Il faut dire qu’il y jouit d’une belle cote. En avril dernier, il a même été honoré par le Mouvement des entreprises du Sénégal (Meds), qui l’a désigné « cauri d’or de la paix » devant un parterre de sommités. Il y avait là, entre autres, la femme du président, Viviane Wade, le Premier ministre, Souleymane Ndéné Ndiaye, Bah Oury et Tibou Kamara. Et c’est au Méridien que tout ce beau monde s’était retrouvé.

Jeuneafrique.com

Tue, 27 Sep 2011 11:35:00 +0200

La Dépêche d'Abidjan

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