« Notre mère nous a expliqué que nous avons reçu une sorte de traitement au village. A chaque fois qu’elle mettait au monde un enfant et que l’on constatait qu’il était albinos, c’est ce
traitement-là que l’on effectuait immédiatement et qui nous a tous rendus normaux. Personnellement, je n’ai jamais eu de problèmes visuels. L’âge avançant, c’est seulement l’année dernière que j’ai commencé à mettre des lunettes. Mes frères, eux n’ont pas non plus de problèmes visuels particuliers », relate Thomas Ouattara. Avant de préciser qu’ils sont originaires de Koumbala, village du canton Palaka situé dans le nord de la Côte d’Ivoire (département de Ferkessédougou, 650 Km d’Abidjan).
Regroupés au sein de trente-quatre villages, les Palaka (du même nom que leur canton), sont un peuple pas comme les autres. Ils disent, en effet, détenir « depuis les temps anciens », un secret qui permet de redonner un teint naturel, une peau et des yeux sains à un enfant né albinos. A onze kilomètres de Ferkessédougou, apparaît Djongokaha, un village du canton Palaka à l’aspect encore très traditionnel. Avec ses cases en terre battue coiffées de paille, il abrite environ 4320 âmes, composées à plus de 90% d’agriculteurs. Ce matin, le chef du village, Soro Djra Noël (68 ans), par ailleurs chef de la grande famille Ko’Mbi, accepte, après plusieurs tractations, de lever un coin de voile sur le traitement en question. Détenu par les chefs des grandes familles du canton (53 au total), le fameux médicament est, en fait, une décoction faite de deux variétés de feuilles appelées respectivement « Brilet » et « Kongounongougho » en langue locale, et de morceaux d’une argile particulière prélevée sur les termitières et appelée « Yigala-Tapougo ».
Le délai de traitement n’excède pas six jours. En fait, il correspond aux nombres de jours que met le cordon ombilical à tomber. « A partir du septième jour, on ne peut plus rien faire », insiste M. Soro. De manière concrète, explique le vieillard, le « traitement » se déroule de la manière qui suit :
« lorsque vous avez le canari rempli des éléments du médicament, la mère doit y ajoutez de l’eau et le mettre à bouillir jusqu’à ce qu’elle constate que l’eau a complètement pris la couleur des feuilles. Cette décoction obtenue, elle la fait boire au nouveau-né par petites gorgées, puis l’on s’en sert pour le baigner. Au fur et à mesure que vous appliquez ce traitement, vous constatez que les cheveux commencent à passer du blond à une coloration de plus en plus sombre. La peau également commence à foncer et à devenir davantage brune. Ainsi, jusqu’à ce que son cordon ombilical tombe, l’enfant possède une peau beaucoup plus ferme et plus foncée, des cheveux avec une coloration normale. Quant aux troubles visuels, l’on se rend compte, quand l’enfant grandit, qu’ils ont disparu ».
Une exigence est, cependant, requise pour faire de ce traitement une réussite totale : veiller à ce qu’aucun rayon de lumière ne soit en contact avec la peau de l’enfant pour le temps que durera le traitement. Une exigence qui, si elle n’est pas respectée, peut faire échouer l’intégralité du processus de guérison, avertit le vieux Soro. Pourquoi ? Le vieil homme n’arrive malheureusement pas à l’expliquer clairement. Pour les mères qui accouchent à l’hôpital, elles doivent également respecter cette consigne en enveloppant complètement l’enfant à la sortie. De retour à la maison, mère et enfant doivent absolument demeurer dans une pièce qui ne laisse filtrer aucun rayon du soleil.
Très peu de personnes dans la région de Ferkessédougou disent connaître l’histoire de ce traitement traditionnel, même si toutes s’accordent à faire remarquer qu’il est quasi impossible de rencontrer un albinos dans tout le canton Palaka. Du côté des scientifiques, personne n’a vraiment entendu parler de ce traitement qui permet aux enfants nés albinos d’avoir une peau plus ferme. C’est le cas, par exemple, du Dr N’guessan Angola, dermatologue au CHU de Treichville. Il a récemment soutenu une thèse sur les maladies cutanées liées à l’albinisme.
» Je n’en ai jamais entendu parler, mais cela m’étonnerait fort que ce soit possible. L’albinisme est une maladie génétique et de ce fait, ne peut être guéri de la manière que vous décrivez », indique-t-il. Car, sont-ils sûrs que ces enfants sont vraiment albinos ? »
Dr. Foungotin Coulibaly, spécialiste en génétique humaine au CRIE
Dame Marie Ouattara, sour aînée de Thomas Ouattara et de ses frères, a vécu la naissance de chacun de ses frères.
« Ils avaient des cheveux blonds, de même que les sourcils, les cils et le duvet sur le corps. Leur peau était blanche comme du lait. ».
Pourtant, affirme le Dr Foungotin Coulibaly, spécialiste en génétique humaine au Centre de recherche interactives et d’expertises (Crie), cela ne suffit pas à poser un diagnostic d’albinisme. En effet, explique-t-il, lorsqu’un enfant naît, il est à un stade où tous les organes sont quasiment immatures. C’est pour cela que dans les premiers mois de sa vie, l’enfant est protégé par les anticorps de sa mères et non pas par les siens. Il commence à avoir sa vraie constitution propre à lui vers dix-huit mois.
Aussi, « un enfant qui naît très clair de teint, peut tout aussi bien finir par brunir et avoir une coloration de peau plus foncée, et cela, sans intervention », avance le généticien. De plus, « cette maladie se décline en plusieurs formes, et l’on ne peut dire avec certitude laquelle est concernée par le supposé traitement, même si l’albinisme occulo-cutané est la forme d’albinisme la plus répandue en Côte d’Ivoire », continue le chercheur.
M. Coulibaly Mamidou, président de la Fédération des associations pour le bien-être des albinos de Côte d’Ivoire
Cependant, il convient de ne pas balayer systématiquement toute possibilité du revers de la main, estime le Dr Ouattara Abdallah, ophtalmologue au cabinet Fanny à Abidjan, et recevant régulièrement des patients albinos. « Il y a peut-être matière à creuser, sait-on jamais », espère-t-il, même si l’hypothèse d’une guérison complète de l’albinisme est, selon lui, pour l’heure erronée. C’est également l’avis des associations de protection des albinos de Côte d’Ivoire. Pour M. Coulibaly Mamidou, président de la Fédération des associations et organisations pour le bien-être des albinos de Côte d’Ivoire (Faobeaci),
« Si ce fait est avéré par la recherche scientifique, ce serait vraiment bénéfique pour l’amélioration des conditions de vie des albinos à naître ».
L’albinisme est une maladie rare. Au niveau mondial, un cas sur vingt mille naissances est détecté. En Côte d’Ivoire, les dernières statistiques (2009) disponibles auprès du ministère de Solidarité, de la Famille, de la Femme et de l’Enfant portent à environ 4002 le nombre d’albinos recensés sur l’ensemble du territoire national, soit 0,018 % de la population totale. A cause de leur peau claire et fripée, de leurs yeux particuliers, les albinos se font beaucoup plus remarquer. Ils sont souvent victimes de discrimination, parfois exclus. Pis encore, leur vie est menacée dans de nombreuses contrées africaines où l’on leur attribue une origine surnaturelle.
Albinisme : La recherche se poursuit ailleurs
Des chercheurs français sont parvenus à obtenir in vitro des mélanocytes, les cellules qui donnent cette coloration brune à la peau. Cette première pourrait constituer, à terme, une alternative aux patients atteints de maladies telles que l’albinisme ou le vitiligo.
Pour Marc Peschanski et ses collaborateurs de I-Stem/Inserm d’Évry, tout a commencé en 2009 lorsqu’ils sont parvenus à reconstituer de l’épiderme à partir de cellules souches. Dans le prolongement de ce travail, ils viennent récemment, de créer « une population pure et homogène de mélanocytes capables de produire de la mélanine et de s’intégrer à l’épiderme ». Ils ont pour cela travaillé à partir de cellules reprogrammées par génie génétique, de sorte à obtenir des cellules capables de produire d’autres types de cellules, susceptibles de former un tissu de l’organisme. De ces cellules nouvellement créées, les scientifiques ont découvert qu’elles s’inséraient parfaitement au niveau de la couche basale de l’épiderme. Et surtout qu’elles étaient capables de transférer la mélanine produite – le pigment qui donne sa couleur à la peau – aux kéranocytes de l’épiderme. Donc de « colorer » la peau.
Ghislaine Atta in Slateafrique
Sat, 22 Dec 2012 04:48:00 +0100
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