C’était une visite inattendue ! Adeux semaines de l’audience de confirmation (ou d’infirmation) des charges contre l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo, le Procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a séjourné pendant 48 heures sur les bords de la lagune Ebrié ; du vendredi 1er au samedi 2 juin 2012. Cette visite de Luis Moreno- Ocampo a surpris bon nombre d’Ivoiriens, qui continuent de s’interroger sur les raisons de la présence du magistrat le plus puissant du monde à Abidjan. De sources proches de la CPI, contrairement à son premier voyage en Côte d’Ivoire, le 14 octobre 2011 effectué à l’initiative du Procureur, cette seconde visite de Moreno-Ocampo dans la capitale économique ivoirienne s’est faite à la demande des autorités nationales. Le président de la République, Alassane Ouattara aurait transmis une invitation confidentielle au Procureur via la Greffière en chef de la CPI, Silvana Arbia, lors de son passage à Abidjan, du 23 au 25 mai dernier. Nos sources soulignent que cette mission de Moreno-Ocampo n’a aucun caractère officiel, et en donnent pour preuve, le fait que ce voyage n’est inscrit nulle part sur le site Internet officiel de la Cour. Pas le moindre communiqué de presse à la page d’accueil ni dans la rubrique «Bureau du Procureur» ne renseigne en effet, sur cet agenda «ivoirien» d’Ocampo. Nos sources assurent en outre, que le Procureur de la CPI ne s’est pas rendu à Abidjan pour continuer ses enquêtes sur le dossier ivoirien. D’ailleurs, rappellent-ils, le magistrat argentin qui a cédé son fauteuil de Procureur près la Cour pénale internationale à son adjointe, la Gambienne Fatou Bensouda, fera officiellement ses adieux à la CPI le 16 juin 2012, à deux jours de l’ouverture de l’audience de confirmation des charges contre Gbagbo. La présence inopinée du Procureur de la CPI à Abidjan portait donc essentiellement sur le procès du 18 juin à La Haye. Et c’est à ce niveau que nos sources se veulent formelles: le président Alassane Ouattara aurait souhaité s’informer «viva voice» (de vive voix) sur le dossier, avant l’ouverture des hostilités. Car l’affaire enregistrée au rôle de la CPI sous le titre «le Procureur c/ Laurent Gbagbo», a vraisemblablement pris une tournure qui échappe totalement aux autorités ivoiriennes. Le chef de l’État serait très contrarié par les bruits de mandats d’arrêts internationaux émis par le Procureur Ocampo, et qui viseraient certains responsables civils et militaires de son camp. Le président Alassane Ouattara voulait en avoir le c?ur net sur ces actes d’accusation, avant le départ du magistrat argentin de la CPI. Surtout que son successeur Fatou Bensouda, peu connue et moins médiatique que Moreno-Ocampo, pourrait se montrer intraitable sur le dossier ivoirien afin d’asseoir sa réputation. Dans la mesure où c’est la première affaire dont hérite la juriste gambienne, et son réquisitoire est très attendu durant le procès du 18 juin. OUATTARA TRÈS EMBARRASSÉ Selon nos sources, l’embarras du chef de l’Exécutif ivoirien aurait été renforcé suite à la conversation téléphonique qu’il a eue le mardi 29 mai dernier avec son homologue français. On se souvient que hormis des titres en manchette sur des journaux proches, les partisans du chef de l’État n’ont pas beaucoup jubilé après ce coup de fils venant de l’Élysée, pourtant très attendu par le pouvoir ivoirien. François Hollande aurait clairement expliqué à Alassane Ouattara les dangers qui guettent le régime ivoirien, au cas où les charges étaient confirmées contre Laurent Gbagbo. Cela plomberait certainement durablement le processus de réconciliation nationale déjà très éprouvé. Mais surtout, ouvrirait grandement la voie au transfèrement à La Haye, des autres personnalités civiles et militaires des deux camps (pro-Gbagbo et pro-Ouattara) dont les noms reviennent de façon récurrente. Et sur qui pèsent de lourds soupçons de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide commis durant la crise postélectorale en Côte d’Ivoire. Et pas seulement, puisque la CPI a autorisé l’ouverture d’enquêtes portant sur la période allant de la tentative de coup d’État de la nuit du 18 au 19 septembre 2002, qui s’est muée en rébellion armée, jusqu’à novembre 2010. Selon nos sources, cette visite du Procureur Ocampo à Abidjan visait à faire le tour de la question avec le président Alassane Ouattara. Et voir dans quelle mesure il serait possible de maintenir l’ex-chef de l’État ivoirien hors du pays mais pas forcément à la CPI. Mais aussi éviter la justice pénale internationale à ses proches tout en prenant en compte les droits des victimes et de leurs ayants-droit. Autant dire que l’équation s’avère particulièrement difficile pour le président Ouattara.
ANASSE ANASSE in L’Inter