« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
Categories: Opinions

Côte d’Ivoire – Plaidoyer pour une transition politique

S’ils étaient un brin intelligents et lucides, ces fanatiques du RDR comprendraient que Ouattara, en nommant Hamed Bakayoko à la place de Gon Coulibaly, vient de les désavouer. Yodé et Siro avaient donc raison de dénoncer le rattrapage ethnique dont les dégâts sont aussi considérables que ceux de l’apartheid en Afrique du Sud et qui indiscutablement met le RDR en porte-à-faux avec le vivre-ensemble dont il n’a cessé de nous rebattre les oreilles car on n’aide pas un peuple à vivre ensemble en promouvant et en enrichissant une seule ethnie et une seule religion. Je suis certain que Daniel Kablan Duncan et Marcel Amon Tanoh, qui ont fait les frais du tribalisme de Ouattara, seraient parmi les premiers à témoigner que le vivre-ensemble cher au RDR n’est qu’un slogan creux. Patrick Achi, dont le profil était de loin meilleur que celui de Bakayoko pour le poste de Premier ministre, ne serait pas d’un avis contraire s’il avait la possibilité de dire ce qu’il pense vraiment sans crainte de représailles.

Malheureusement, le rattrapage ethnique n’est pas le seul talon d’Achille du président reconnu et installé par la communauté dite internationale. On lui reproche aussi de ne pas tenir ses promesses alors que respecter sa parole est un principe sacro-saint dans cette Afrique où la parole a encore plus de poids que l’écrit. Pour le dire autrement, l’homme ne vaut rien en Afrique s’il est incapable de faire ce qu’il a promis de faire. Bédié, Soro, Duncan et Amon Tanoh ont rompu avec Ouattara parce que les promesses que ce dernier leur avait faites n’ont pas été honorées. Thabo Mbeki, l’ancien président sud-africain qui persuada Laurent Gbagbo de permettre à Ouattara de prendre part à l’élection présidentielle dans notre pays, semble en avoir fait, lui aussi, l’amère expérience puisqu’il déclarait en mars 2012 : “Alassane Ouattara est un homme qui n’a ni foi en l’honneur ni parole d’honneur. Je serai toujours surpris de la distance qu’il est prêt à parcourir dans le seul but de contenter ceux qu’il y a cinquante ans mettaient son peuple dans les chaînes de l’oppression… Je n’ai pas assez de mots pour vous dire le dégoût que m’inspire cet homme.” Et Mbeki d’ajouter : “ Heureusement que la vie des hommes n’est qu’une petite étoile filante dans l’histoire du monde. La Côte d’Ivoire se retrouvera un jour.”

CTelle est également ma conviction. Je crois que notre pays se relèvera mais il ne se remettra pas debout de sitôt si nous avons des comportements irrationnels et offensants pour les victimes de la guerre injuste faite à notre pays par la France, c’est-à-dire si nous sommes prompts à baiser la main du bourreau, à féliciter un trafiquant de drogue qui vient d’être nommé Premier ministre ou à remercier ceux qui gardent injustement des milliers d’Ivoiriens en exil et en prison, si nous nous jetons facilement dans les bras de ceux qui sont responsables de la mort prématurée de plusieurs pro-Gbagbo en bloquant ou en vidant leurs comptes, si nous allons à la chasse aux parrainages citoyens après avoir soutenu qu’ils ne sont pas exigés par la Constitution, si nous nous bornons à dire que Ouattara n’a pas le droit de briguer un troisième mandat, si nous prenons ses promessespour argent comptant. L’exemple qui me vient à l’esprit ici est celui du passeport ordinaire que le régime Ouattara aurait accepté de délivrer à Laurent Gbagbo. Au lieu de se préparer à prendre la rue, au lieu de mettre la pression sur le dictateur pour que l’ancien président puisse jouir de son droit de rentrer dans son pays, certains des nôtres commencèrent à jubiler et à danser comme si on avait accordé une faveur à Gbagbo et comme si quelqu’un avait déjà vu le passeport en question dans les mains de Gbagbo. C’est à penser  que l’amusement et  la  légèreté sont devenus  une seconde nature chez eux.

Mais le plus triste, ce n’est pas notre propension à prendre les choses à la légère et à ne jamais anticiper. Le plus triste, c’est le fait que Laurent Gbagbo soit obligé de monter lui-même au créneau pour obtenir un titre de voyage alors que c’était à ses soi-disant camarades et partisans de faire cette démarche.
S’il réussit à rentrer à Abidjan, peut-être le verra-t-on à la tête d’une marche de protestation contre la participation de Ouattara au scrutin du 31 octobre 2020.

Décidément, Gbagbo n’a pas fini de se sacrifier pour ses compatriotes. On a l’impression que ceux pour qui il a pris des coups, ceux qu;il a enrichis, ne sont pas près de prendre le moindre risque pour lui.

Lorsque les partisans de Ouattara n’arrêtent pas d’avertir qu’ils gagneront au premier tour, un tel avertissement doit être pris au sérieux. À mon avis, une opposition, qui irait en rangs dispersés a peu de chances de gagner car, en plus de la fraude et de la violence, le RHDP laissera voter les nombreux étrangers qu’il a fait enrôler. Sauf à vouloir légitimer un pouvoir qui a fait trop de mal aux Ivoiriens, les opposants devraient plutôt songer comme Mme Danielle Boni-Claverie à une transition politique. Celle-ci, il revient à l’opposition de l’imposer. Comment ? D’abord, en quittant sa peur et sa passivité ; ensuite, en menant des actions pacifiques pour paralyser le pays. Le boycott des produits français (n’oublions pas que Ouattara n’est qu’un pion de la France) et la désobéissance civile font partie de ces actions pacifiques. Mais l’opposition souhaite-t-elle s’engager dans cette voie ? Désire-t-elle vraiment libérer le pays de 10 ans de dictature et de pillage ?

Jean-Claude DJÉRÉKÉ

Mon, 03 Aug 2020 15:10:00 +0200

La Dépêche d'Abidjan

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