« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
Categories: OpinionsPolitique

L’Occident, la violence et notre devoir de vigilance

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran. Cette attaque a entraîné la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, le guide suprême iranien, ainsi que d’autres hauts responsables de l’État iranien. Ce type d’intervention, où une puissance extérieure élimine le leader d’un autre pays par la force, n’est pas anodin. Pour des millions de personnes à travers le monde, notamment dans les pays du Sud, il résonne comme un rappel brutal de l’impérialisme des grandes puissances. Lorsqu’on connaît l’histoire des interventions occidentales — que ce soit en Irak, en Libye ou ailleurs —, on ne peut qu’être frappé par la constance d’une logique: utiliser la force contre des États jugés indociles pour imposer ses intérêts. Dans le cas de l’Iran, l’objectif affiché par Washington est de réduire ce qu’il considère comme une menace nucléaire ou militaire, mais la méthode — frapper et tuer des dirigeants — soulève des questions morales, juridiques et politiques fondamentales.
Pour beaucoup d’Africains, ces événements éveillent des réminiscences douloureuses. En 2011, la France de Nicolas Sarkozy, soutenue par les États-Unis de Barack Obama, avait obtenu l’autorisation internationale pour intervenir en Libye. Cette opération, supposée protéger des civils, s’est transformée en une intervention qui a précipité l’effondrement de l’État libyen, plongé le pays dans une guerre civile prolongée et abouti à la mort brutale de son dirigeant.
Quand Trump s’en prend aujourd’hui à l’Iran avec une offensive qui a provoqué des pertes humaines massives, on peut difficilement éviter de percevoir une logique systémique, celle de la « jungle internationale » où le fort écrase le faible pour accéder à des ressources, à des zones d’influence ou pour remodeler des équilibres géopolitiques à son avantage. Nous, Africains: sommes-nous réellement à l’abri d’une telle logique ? La réponse, malheureusement, est non. Si Washington a pu s’attaquer à Caracas ou à Téhéran, Paris ou Londres pourraient un jour mener des interventions similaires dans des capitales africaines si cela sert leurs intérêts. Il ne s’agit pas ici de céder à la paranoïa, mais de reconnaître une réalité objective: dans un monde où la puissance militaire et stratégique prime souvent sur la légalité et la justice, les plus vulnérables restent les premières victimes.
C’est pourquoi la réaction de l’Iran à cette agression mérite réflexion. Les images et les récits qui émergent montrent une population déterminée à ne pas se laisser humilier. Beaucoup parlent de laver l’affront et de résister à ce qu’ils considèrent comme une nouvelle forme de domination. Cette résistance, au sens large, englobe la volonté de préserver une souveraineté, une identité nationale et une dignité collective face aux interventions extérieures.
Tirer des enseignements de ces événements implique une double lecture. D’un côté, il faut condamner fermement toute agression qui viole la souveraineté d’un État et provoque des pertes civiles et militaires massives. D’un autre côté, il faut reconnaître que le système international actuel favorise encore trop souvent les puissances dominantes, au détriment des nations moins puissantes.
Ce constat n’est ni pessimiste ni fataliste. Il est analytique.
Face à ce constat, la réaction de l’Afrique et des Africains ne peut se limiter à l’indignation ponctuelle. Nous devons entamer une réflexion profonde sur notre sécurité, notre autonomie et notre place dans le monde. Cela passe d’abord par la construction d’États plus forts, capables de défendre leurs frontières, leurs ressources et leurs intérêts sans dépendre exclusivement des grandes puissances extérieures. Une telle autonomie ne signifie pas l’isolement, mais l’affirmation de notre capacité à décider de notre destin, dans le respect des principes du droit international et des droits humains.
Par ailleurs, soutenir l’Iran dans ce contexte ne doit pas être une simple posture politique. Il s’agit d’affirmer notre attachement à un monde multipolaire, où aucune nation ne serait soumise à la domination arbitraire d’une autre. Cela implique aussi de dénoncer les doubles standards: ceux qui parlent le plus de démocratie et de droits de l’homme sont souvent les premiers à les piétiner lorsque leurs intérêts stratégiques sont en jeu, notamment lorsqu’il s’agit d’accaparer les ressources naturelles des pays du Sud. Mais notre réflexion doit aller plus loin: nous devons anticiper plutôt que de subir. Nous ne pouvons pas attendre d’être les prochaines victimes pour appeler à l’unité, à la solidarité continentale et à une défense collective des intérêts africains. Cela passe par des mécanismes de coopération renforcée, par l’intégration de capacités militaires crédibles et par une diplomatie résolue qui refuse l’intimidation et l’ingérence. Si l’Occident ne respecte que les peuples puissamment armés et capables d’appliquer la loi du talion, comment pouvons-nous construire une Afrique qui ne soit plus jamais à la merci des jeux de puissance internationaux ? C’est à cette question que nous devons répondre.
Jean-Claude Djéréké
La Dépêche d'Abidjan

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