« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
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Affaire Sossoukpè : RSF porte plainte contre le Bénin et la Côte d’Ivoire devant la cour de justice de la CEDEAO

Fruit d’un travail de fond mêlant investigation et contentieux stratégique, Reporters sans frontières (RSF) saisit la cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) dans l’affaire Hugues Comlan Sossoukpè. En cause, le rôle de la Côte d’Ivoire et du Bénin dans l’enlèvement, la séquestration et le transfert forcé du journaliste d’investigation, d’Abidjan vers Cotonou en juillet 2025 et l’arrestation consécutive d’Ali Moumouni, accusé d’être son collaborateur.
“Enlèvement, exfiltration dans un avion privé, détention arbitraire, recherche des sources et arrestation d’un présumé collaborateur… Ce qui est arrivé à Hugues Comlan Sossoukpè puis à Ali Moumouni n’est malheureusement pas tiré d’un mauvais film d’action. Les enquêtes de RSF ont permis de mettre au jour les sombres manœuvres des États béninois et ivoirien pour concourir à l’arrestation d’un journaliste qui avait le statut de réfugié, fait absolument inédit dans la région ces dernières années, et de l’un de ses confrères. Compte tenu de la gravité des faits, RSF saisit la cour de justice de la CEDEAO afin que la plus haute juridiction de l’Afrique de l’Ouest reconnaisse les graves violations du droit commises par la Côte d’Ivoire et le Bénin et obtienne la libération des deux journalistes.”

Arnaud Froger
Responsable du pôle investigation de RSF

Un enlèvement inouï et une arrestation arbitraire en l’espace d’une semaine, en juillet 2025. Le Bénin et la Côte d’Ivoire ont-ils uni leurs forces pour persécuter des journalistes ? La cour de justice de la CEDEAO, organisation intergouvernementale ouest-africaine aura l’occasion de trancher : RSF l’a saisie le 24 avril, par l’intermédiaire de son avocat Koffi Sylvain Mensah Attoh, pour dénoncer les graves manquements ayant abouti à l’incarcération du fondateur du média d’investigation Olofofo, Hugues Comlan Sossoukpè et de l’ancien journaliste Ali Moumouni.

Dans sa plainte, RSF estime que la Côte d’Ivoire a non seulement violé le droit de la protection des réfugiés, mais aussi la liberté de la presse et le droit fondamental du public à l’information, en remettant Hugues Comlan Sossoukpè, alors réfugié au Togo depuis 2021, aux autorités béninoises en dehors de tout cadre légal, le 10 juillet 2025. Commanditaire de cet enlèvement rocambolesque selon l’enquête de RSF, l’État béninois s’est rendu coupable des mêmes manquements, en plus de la détention arbitraire des deux journalistes.

“Hugues Comlan Sossoukpè a été victime d’un enlèvement, d’une séquestration, d’un transfert forcé et d’une remise opérés en dehors de tout cadre légal, ainsi que d’une arrestation arbitraire, dont a également été victime Ali Moumouni ensuite. Ils croupissent injustement dans des geôles béninoises depuis près de neuf mois. RSF exige leur libération immédiate et la réparation des préjudices subis par les deux journalistes.”

Sadibou Marong
Directeur du bureau Afrique subsaharienne de RSF

En juillet 2025, le fondateur du média Olofofo Hugues Comlan Sossoukpè, réfugié politique au Togo depuis 2021, est ciblé par une opération imaginée par des hauts dignitaires béninois et rendue possible par la complicité des  autorités ivoiriennes. Alors qu’il avait été invité par le ministère ivoirien de la Transition numérique et de la Digitalisation pour couvrir un événement, le journaliste est enlevé à Abidjan par des officiers béninois et exfiltré par avion privé vers Cotonou, la capitale économique du Bénin. Une affaire d’État maquillée en coopération judiciaire, marquée par de nombreuses irrégularités et des “manquements graves”, signalés au plus haut niveau de l’État ivoirien, comme l’avait révélé RSF.

Le journaliste est, en outre, détenu dans des conditions particulièrement difficiles, étant contraint à un isolement strict jusqu’à début janvier, soit pendant sept mois. De surcroît, ce n’est que depuis début 2026 que de courtes visites de ses proches lui sont autorisées. Il  est poursuivi pour “harcèlement par le biais d’un système informatique”, “rébellion” et « apologie du terrorisme ».

Un deuxième journaliste détenu depuis neuf mois 

Malheureusement l’histoire ne s’est pas arrêtée à une sombre coopération transfrontalière entre services de police et de renseignement dont Hugues Comlan Sossoukpè aurait été la seule victime. En novembre 2025, RSF révélait une autre arrestation, survenue six jours après celle du directeur d’Olofofo. Interpellé le 16 juillet à Cotonou lors d’une formation dispensée dans un collège, Ali Moumouni, ancien journaliste du groupe privé Canal 3, est soupçonné de collaborer avec le média dirigé par Hugues Comlan Sossoukpè depuis septembre 2024. Placé sous mandat de dépôt cinq jours après son arrestation, le journaliste est visé par cinq chefs d’accusation, dont “incitation à la violence et à la rebellion”, “harcèlement par le biais de communications électroniques” et “apologie du terrorisme”.

Détenu avec d’autres prisonniers, Ali Moumouni a lui droit de rencontrer son avocat et deux membres de sa famille. Sa première audience, interrompue en raison d’un problème de santé, a eu lieu le 25 mars, plus de huit mois après son placement sous mandat de dépôt à la prison civile de Cotonou. L’interrogatoire sur le fond a finalement pu reprendre à la mi-avril.

La Côte d’Ivoire et le Bénin occupent respectivement les 64e et 92e places sur 180 pays et territoires dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2025.

REPORTERS SANS FRONTIÈRES / REPORTERS WITHOUT BORDERS
La Dépêche d'Abidjan

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