La mort d’un casque bleu est avant tout un coup de poignard à la paix. Tuer des casques bleus d’une force de maintien de la paix ne peut qu’indigner. Il convient donc de s’incliner, tous, sans distinction de bord politique ou d’appartenance ethnique, devant la mémoire de ces sept “peace keeping” onusiens, membres du contingent nigérien tués le vendredi dernier dans le village de Carrefour-Saho, dans les environs de la commune rurale de Para, sous-préfecture de Grabo, localité par ailleurs située à une quarantaine de kilomètres de TAÏ.
Au peuple frère du Niger et à son gouvernement, nos sincères condoléances. En Côte d’Ivoire, une goutte de sang versée est déjà une goutte de sang de trop. Les civils et soldats FRCI tués dans ces graves accrochages de l’ouest ivoirien appellent la compassion aux familles des victimes et les vœux de prompt rétablissement aux blessés.
Mais ces morts, ces blessés et toutes ces populations en fuite, viennent nous rappeler la tragique et dramatique situation de l’ouest ivoirien. Une région entière avec sa population autochtone abandonnée à subir les exactions, les exécutions extrajudiciaires des FRCI et de leurs supplétifs “Dozos”. Les “Dozos” constituent cette redoutable milice tribale proche du pouvoir Ouattara. Cette milice tire ses origines d’une politisation de l’activité culturelle des chasseurs traditionnels du Nord de la Côte d’Ivoire, lesquels chasseurs traditionnels constituaient à l’origine une respectable composante sociale d’initiation et de formation civique. Les “Dozos” sévissent en toute impunité à l’Ouest, comme si les expropriations des terres des propriétaires autochtones ne suffisaient pas ou sans doute pour mieux asseoir ces expropriations par la terreur. Ces expropriations qui rentrent dans la logique du traité politique de Machiavel selon lequel, qui veut mieux exercer son autorité sur un territoire conquis doit en assurer l’occupation et la gestion directes des terres. Il n’est donc pas surprenant de constater que le pouvoir RDR déverse par cars entiers les populations d’occupation, essentiellement composées de Burkinabés, au grand dam des cadres de la région qui multiplient en vain les déclarations et les alertes. Or cette option machiavélique de gestion des conquêtes a ses risques. Car, l’une des raisons de l’inscrustration des FARC en Colombie serait liée aux problèmes fonciers. Après près d’un demi-siècle de guérilla avec ses corollaires de prises d’otages, la Colombie a dû faire voter une loi foncière proche de la loi ivoirienne de 1998 sur le foncier, dite “loi Bédié”. Cette “loi Bédié” dont le dernier Bureau politique du PDCI, demande l’application après que le chef de l’état Alassane Ouattara en ait demandé l’amendement lors de son dernier séjour à l’Ouest. Au lendemain de ce discours de fin de séjour, les attaques se sont multipliées.
Par ailleurs, les graves incidents de l’Ouest, ayant occasionné une quinzaine de victimes, font l’objet de deux versions officielles: d’une part, celle du gouvernement ivoirien et de l’autre, celle de l’ONUCI.
En effet, dans ses premières déclarations, le ministre délégué à la défense (le portefeuille est occupé par le chef de l’état Ouattara lui-même), Paul Koffi Koffi, a expliqué qu’une embuscade a été tendue aux forces de l’ONUCI qui se portaient au secours des FRCI attaquées par des assaillants non identifiés. L’appel d’assistance serait venu des FRCI après la mort d’un des leurs et c’est chemin faisant que les casques bleus ont été attaqués. Juste un peu plus tard, la porte parole de l’ONUCI présente la version onusienne selon laquelle ces éléments du contingent Nigérien “sont tombés dans une embuscade alors qu’ils effectuaient une mission de routine, dans le cadre des patrouilles conjointes FRCI-ONUCI visant à assurer la sécurisation de la frontière entre la Côte d’Ivoire et la Liberia”.
La différence entre ces deux versions qui a d’ailleurs conduit à l’abandon de la première version présentée par le gouvernement ivoirien, n’est pas anodine. Car, si l’ONUCI se porte au secours de FRCI attaqués, cela poserait alors la question de son mandat étant donné que les forces de paix ne tirent qu’en cas de légitime défense. Or, pendant la guerre postélectorale, l’ONUCI a dû sortir de son mandat pour apporter le déterminant soutien aérien aux combattants de l’ex-rébellion, devenus FRCI.
En abandonnant sa mission de force d’interposition et de maintien de la paix, les forces de l’ONUCI ont dès lors perdu la confiance des populations civiles et plus spécifiquement celles de l’Ouest qui les ont vues à l’œuvre. Ces populations assimilent les casques bleus aux FRCI et “Dozos”. Ainsi, il n’est pas rare de voir des populations en conflit avec les “Dozos” préférer abandonner leur village pour se refugier en brousse plutôt que d’accepter la protection des forces onusiennes, peu sûres à leurs yeux et accusées d’accointance avec les “Dozos” et les FRCI, bourreaux impunis des civils en Côte d’Ivoire.
L’ONU n’a donc pas intérêt à valider la version du gouvernement ivoirien mais à faire évoluer celle qui est plus conforme à son mandat. Ce qui pourrait expliquer donc cette dichotomie entre l’ONUCI et le gouvernement ivoirien.
Il ne fait aucun doute que le ministre Paul Koffi Koffi ne manquera pas de se faire remonter un peu les bretelles au prochain conseil des ministres.
Dans ce poker menteur de la crise ivoirienne née d’une tentative de coup d’état qui s’est muée en une rébellion et s’est aggravée par une guerre postélectorale gagnée par le poulain de la communauté internationale, grâce au soutien décisif de l’ONUCI et des forces françaises de l’opération Licorne, l’ONU a joué sa crédibilité et gravement terni son image. Cette dichotomie révèle-t-elle que l’ONU ne veut pas en rajouter à sa partialité ou cache-t-elle que les assaillants ne sont pas ceux que l’on croit, certains médias ayant attribué cette attaque à des milices pro-Ouattara qui écument et régentent la région?
Au-delà des couacs d’harmonisation de la communication entre le régime ivoirien et l’ONU, la situation en Côte d’Ivoire est inquiétante, précaire et préoccupante. Avec ce risque de “farquisation” de l’Ouest ivoirien en référence à la guérilla des FARC en Colombie et de l’ “Al-Qaedaïsation” du Nord où les ex-rebelles biaissent avec le désarmement et se protègent de la CPI, une CPI dont le procureur sortant, Luis Moreno Ocampo, a donc dû devoir introduire de manière grossière des critères discriminants dans les violations des droits de l’homme, en déclarant que «les crimes les plus graves ont été commis par le camp Gbagbo» pendant la guerre postélectorale, les lendemains ne chantent pas en Côte d’Ivoire. Les blocages politiques en ajoutent chaque jour à la tension sociopolitique et les observateurs perçoivent de plus en plus le régime ivoirien comme n’ayant pour seul programme que l’élimination physique et politique de son opposition.
Comme par hasard, à la veille de cette attaque, interrogé par RFI suite à l’arrestation spectaculaire du ministre Lida Kouassi à Lomé et son extradition le même jour à Abidjan, Patrick Kpatindé, ancien porte-parole du HCR en Afrique de l’Ouest, disait craindre la résurgence de la violence en Côte d’Ivoire suite aux blocages politiques et à la traque des opposants, qui n’auraient alors pas d’autres choix.
Vivement que le pouvoir ivoirien, ait le courage de la volonté de la paix. On verra alors, main dans la main, pouvoir et opposition, combattre toutes les violences. C’est un leurre et une mauvaise ruse de croire que l’initiative de la paix durable appartiendrait à quelqu’un d’autre que les tenants du pouvoir. Par définition même du pouvoir. Ses tenants se doivent de vaincre ce que Félix Houphouët-Boigny appelait les “vilains sentiments” et qui caractérisent désormais la Côte d’Ivoire. Faute de quoi, les gros nuages qui s’amoncellent à l’horizon, nous menacent tous. Ceux qui les préviennent, presqu’au quotidien, ne sauraient être pris pour des oiseaux de mauvais augure.
La Côte d’Ivoire a toujours tiré ses forces et sa stature de son sens du consensus. La loi sur le foncier en est une parfaite illustration. En effet, elle a été votée en 1998, à l’unanimité des députés PDCI et FPI. Alors que le PDCI était ultra majoritaire à l’Assemblée Nationale et dominateur au Nord. Avoir le Nord comme bastion électoral ne peut expliquer les dérives actuelles. Ceux qui se présentent comme les héritiers de Félix Houphouët-Boigny (FHB) ne doivent pas avoir peur du dialogue.
Nelson Makeba