Mais il accéda à l’éducation par le biais des missions protestantes, et sa famille lui permit d’aller à l’université noire de Fort Hare, la première institution d’enseignement supérieur destinée aux Noirs en Afrique du Sud, s’éloignant définitivement de l’ordre traditionnel de la campagne.
C’est à Fort Hare, vivier d’une nouvelle génération de nationalistes noirs, qu’il rencontra Oliver Tambo, son ami pour toujours, et qui dirigea le Congrès national africain (ANC) en exil quand Mandela était en prison.
Dans leur vision rétrograde de l’Afrique, les autorités sud-africaines ont tenté de séduire Mandela en lui faisant miroiter son « royaume » perdu.
« Roi chez lui » plutôt que « roi des Sud-Africains »
Alors qu’il était condamné à la prison à vie, le pouvoir blanc lui a proposé, à plusieurs reprises, de le libérer à condition qu’il renonce à son action politique, qu’il accepte de s’installer au Transkei, devenu un « bantoustan », territoire semi-autonome détaché de l’Afrique du Sud.
Et on lui promettait de l’installer à la tête des Thembu pour que, à défaut d’être le « roi des Sud-Africains », il soit « roi chez lui », dans son village… Inutile de dire que Mandela a, à chaque fois, refusé cette offre indigne, et n’est sorti de prison qu’à ses propres termes, libre et conquérant.
Mais c’est néanmoins dans les collines du Transkei que Nelson Mandela a choisi de se retirer. C’est à Qunu (la langue Xhosa se prononce avec un clic, ce qui donne un impossible « Qxounou » en faisant claquer la langue), un petit village rural à l’est du pays, qu’il vivait depuis sa dernière apparition publique, à la Coupe du monde de football de 2010.
Jeune rebelle
Dans l’immédiat après-guerre en Afrique du Sud, le Parti national remporte les élections (blanches) avec un programme qui tient en un mot : apartheid.
Nelson Mandela fait partie d’une nouvelle génération de Noirs, éduqués, urbanisés, qui décident de dire non.
Le tout nouvel avocat, « monté » à Johannesburg, la plus grande ville du pays, capitale de l’or et des affaires, doublée de sa ville satellite noire Soweto, rejoint la Ligue de la jeunesse de l’ANC, le déjà vieux mouvement nationaliste fondé en 1912 par des pasteurs modérés.
Née en 1944, l’ANC Youth League (ANCYL) transformera le mouvement réformiste en formation de combat, d’abord pacifique et non violent à la Gandhi, puis, sous les coups de la répression, en parti clandestin doublé d’une branche militaire.
Nelson Mandela, Walter Sisulu, Oliver Tambo, Govan Mbeki… Une poignée d’hommes conduira cette marche inexorable vers la liberté. Elle le paiera au prix fort.
C’était une accusation du pouvoir blanc, une rumeur récurrente dans les milieux nationalistes, démentie par Nelson Mandela lui-même. Un historien britannique, Stephen Ellis, vient toutefois de publier un document trouvé dans des archives du Parti communiste sud-africain (SACP), et qui prouverait que Nelson Mandela a bien appartenu clandestinement à cette formation.
Dans les années 50 et 60, l’ANC, le mouvement de Mandela, a conclu une alliance avec le SACP, qui était alors un parti largement composé de Blancs. Par la suite, il a été très difficile de savoir quels leaders de l’ANC étaient également membres du Parti communiste.
Aujourd’hui encore, le SACP est toujours allié à l’ANC, ainsi qu’à la centrale syndicale COSATU, au sein d’un front qui soutient l’action gouvernementale.
Meeting du Parti communiste sud-africain en 1996 (Themba Hadebe/AP/SIPA)
Selon le document révélé par Stephen Ellis, datant de 1982, Nelson Mandela a rejoint clandestinement le Parti communiste sud-africain, et a même occupé des positions de responsabilité jusqu’à son arrestation et sa condamnation à la prison à vie.
Mais ce qu’ajoute Ellis, c’est que la principale motivation de Nelson Mandela n’était pas idéologique, mais pragmatique. Il y voyait un moyen d’entrer en contact avec les pays du bloc soviétique, les seuls susceptibles d’aider la lutte armée dans laquelle s’est engagée l’ANC après son passage dans la clandestinité au début des années 60.
« Depuis le temps qu’on dit que je suis colonel du KGB, j’aurais pu avoir une promotion, on dirait que je suis coincé dans ce grade de colonel. »
Par la suite, Joe Slovo, dont la femme, Ruth First, fut tuée dans un attentat au colis piégé au Mozambique en 1982, a joué un rôle-clé dans les négociations qui ont mis fin à l’apartheid et permis l’élection de Nelson Mandela à la présidence. Il fit partie du premier gouvernement de l’Afrique du Sud post-apartheid jusqu’à sa mort en 1995.
L’ironie de cette révélation tardive sur les motivations non idéologiques du ralliement de Mandela au SACP rejoignent les critiques de l’extrême-gauche sud-africaine, qui reproche à l’ancien président d’avoir permis l’instauration d’une « démocratie bourgeoise » en Afrique du Sud, et d’avoir « sauvé » le système capitaliste.
A l’« université » de Robben Island
Les militants anti-apartheid qui étaient condamnés à une peine de prison à Robben Island disaient qu’ils allaient « étudier outremer », comme quand on part en Angleterre ou en Amérique…
Robben Island a été une grande école pour beaucoup d’entre eux, comme Jacob Zuma, l’actuel président sud-africain, qui n’a reçu aucune éducation formelle et dit avoir « tout appris » pendant ses dix années passées sur l’île.
L’influence des dirigeants historiques de l’ANC était telle que la direction de la prison finit par séparer le noyau dur des condamnés « à perpét’ », dont Mandela, de deux autres qui étaient appelés à être libérés un jour, pour éviter une trop grande « contamination ».
On a su après que les prisonniers avaient trouvé le moyen de s’échanger des messages, de recevoir des nouvelles de l’extérieur, et, miracle, que Nelson Mandela était même devenu « ami » avec l’un de ses gardes, James Gregory, qu’il avait converti à ses vues à force de discuter…
« En Afrique du Sud, la prison à vie dure toute la vie. »
C’était en 1977. L’année de la mort de Steve Biko, le leader étudiant noir tabassé par des policiers, mais dont Jimmy Kruger avait d’abord affirmé qu’il s’était « cogné la tête contre un mur de désespoir », faisant rire tout le parlement blanc.
Personne ne pouvait alors imaginer que le prisonnier de Robben Island serait un jour président d’une Afrique du Sud non raciale et démocratique.
Le réconciliateur
Dans sa plaidoirie à son propre procès, un texte magnifique et exemplaire, Nelson Mandela a déclaré qu’il luttait pour une Afrique du Sud « non raciale », et qu’il était « prêt à mourir » pour cet idéal.
Vingt-sept ans plus tard, allait-il rester fidèle à cet idéal ? La prison n’aurait-elle pas créé un désir de vengeance, à la mesure de l’oppression subie par la majorité noire d’Afrique du Sud en trois siècles de colonialisme et d’apartheid ?
Dès son discours à la foule réunie au Cap pour saluer sa libération, Nelson Mandela a montré qu’il n’avait pas changé, et que c’est un homme d’Etat, conscient de son rôle historique à un moment charnière, qui sortait de l’ombre.
Il l’a montré tout au long de la période de transition et lors de son unique mandat à la tête du pays, tentant de surmonter les blessures béantes de décennies du pire système de discrimination raciale institutionnalisée que l’homme ait jamais imaginé.
Rugby, sport blanc, foot, sport noir
Clint Eastwood a immortalisé l’un de ces gestes avec son biopic « Invictus », consacré à la victoire de l’Afrique du Sud à la Coupe du monde en 1995.
A l’époque de l’apartheid, dont il faut rappeler qu’il interdisait toute activité multiraciale, le rugby était le sport blanc par excellence, et le foot le sport noir.
Comme le montre le film, s’engager comme il l’a fait auprès de l’équipe des Springboks était un moyen de faire passer un message de réconciliation aux Blancs. Et la victoire est venue couronner un geste hautement symbolique.
Nelson Mandela a eu l’habileté, l’intuition et aussi le bon sens politique de jouer sur la fibre sportive de tous les Sud-Africains, quelle que soit la couleur de leur peau, pour les unir autour de l’éphémère « nation arc-en-ciel ».
Des chemises classes
Nelson Mandela le « trend setter », le faiseur de mode ! C’est au retour d’un voyage en Indonésie en 1994 que Nelson Mandela a demandé au styliste sud-africain Yusuf Surtee (dont on retrouvera par la suite le nom dans un scandale politico-financier) de lui dessiner les chemises amples et colorées qu’il porte presque tout le temps, ne sacrifiant qu’exceptionnellement au costume-cravate. Un style est né.
De piètres héritiers
Nelson Mandela a eu l’intelligence de ne faire qu’un seul mandat à la tête de l’Afrique du Sud, estimant qu’il avait accompli sa « mission » en permettant une transition sans bain de sang, un début de réconciliation, et en mettant sur pied des institutions démocratiques.
Cette décision exemplaire, antithèse de l’acharnement à rester au pouvoir d’un Robert Mugabe dans le Zimbabwe voisin, ou de trop de despotes africains dans l’Histoire, était doublée de l’assurance d’avoir un successeur digne de ce nom.
Thabo Mbeki avait tout pour lui. Fils de Govan Mbeki, l’un des compagnons de prison de Nelson Mandela, éduqué à l’étranger, l’un des dirigeants de l’ANC en exil pendant la traversée du désert, il avait le pedigree, la formation, l’expérience…
Mais « Thabo », comme l’appellent les Sud-Africains, n’a pas été à la hauteur. Son incroyable obsession à nier le lien entre le VIH et le sida, et donc à refuser le recours aux thérapies qui ont sauvé tant de vies depuis leur découverte, a permis à l’épidémie de faire des ravages. Et il a laissé se développer une bourgeoisie noire sans entamer l’océan de pauvreté laissé en héritage par le système de l’apartheid.
Mbeki a été démis par son rival Jacob Zuma dans un coup de force interne à l’ANC en 2008, mais celui-ci soulève plein d’autres questions aux yeux de nombreux Sud-Africains :
éthiques après son implication restée sans suite dans une affaire de corruption liée à des achats d’armes ;
éthiques encore après son procès et sa relaxe pour viol d’une jeune fille séropositive ;
ou encore sur sa polygamie assumée, et ses dépenses fastueuses dans son « kraal » natal, le village du Zoulouland où il a son fief.
Nelson Mandela a eu le mérite, mais peut-être aussi le tort regrettent certains Sud-Africains, de ne plus se mêler des affaires de l’ANC ou de l’Etat après avoir passé le relais à Thabo Mbeki en 1999. Mbeki et Zuma ont préservé l’héritage de Mandela, des institutions démocratiques et l’absence de vengeance vis-à-vis des Blancs.
Mais ils n’ont pas relevé les autres défis post-apartheid auxquels Mandela n’avait pas pu s’attaquer, et en premier lieu celui de la crise sociale qui a récemment explosé dans la tuerie de la mine de Marikana en août 2012.
Nelson et Winnie Mandela après la libération du leader de l’ANC (Capture d’écran)
L’histoire retiendra l’image de ce couple qui marche fièrement, le poing levé, à la sortie de prison de Nelson Mandela, cette belle journée du 11 février 1990. Nelson et Winnie.
Ça ne durera pas, et le président devra se séparer de son épouse deux ans plus tard, alors que Winnie est impliquée dans un scandale à propos de la mort d’un jeune militant anti-apartheid maltraité par les partisans de la « Première dame » avant l’heure.
La belle Winnie a été la deuxième femme de Nelson, et un sacré caractère. Je l’ai vue tenir tête à des policiers surarmés en juin 1976 à Soweto, alors que des dizaines de jeunes écoliers venaient d’être fauchés par les balles des forces de répression. Face à un officier afrikaner, cette femme, qui venait de créer le « Black Parents Committee » pendant la nuit, se dressait et lui disait fièrement :
« Vous savez qui je suis ? Je suis la femme de Nelson Mandela. »
A l’époque, Nelson Mandela croupissait en prison, et le pouvoir blanc était à son apogée. Winnie était une combattante, et si le nom de Mandela a pris la force d’un tel symbole pendant qu’il était en prison, il lui doit beaucoup.
Mais elle était aussi incontrôlable, farouchement indépendante et incapable de se plier à la discipline d’un parti. Aujourd’hui encore, elle reste un électron libre et radicalisé au sein de l’ANC, populaire parce que rebelle. Populaire aussi parce qu’elle a été « la femme de Nelson Mandela », la mère de ses deux filles, Zinzi et Zenani.
Le jour de ses 80 ans, Nelson Mandela se remarie pour la troisième fois. Graça, la femme qui l’accompagnera dans ses années de vieillesse jusqu’à la mort, devient ainsi un cas exceptionnel dans l’histoire : elle aura été l’épouse de deux chefs d’Etat.
Graça a en effet été la femme de Samora Machel, le leader du Front de libération du Mozambique (Frelimo) puis président du Mozambique, l’ancienne colonie portugaise voisine de l’Afrique du Sud. Samora Machel est mort en 1986 dans un accident d’avion sur le sol sud-africain, un crash encore entouré de zones d’ombre jamais élucidées.
Le Frelimo et l’ANC étaient compagnons d’armes, deux mouvements de libération engagés dans la lutte armée contre des pouvoirs blancs. Par la suite, le Mozambique a payé au prix fort son soutien à la lutte de l’ANC contre Pretoria, une déstabilisation meurtrière, le soutien sud-africain à une guérilla impitoyable.
Graça, veuve de Samora Machel, s’est rapprochée de Nelson Mandela pendant les années de solitude qui ont suivi le départ de Winnie.
Mais leur mariage ne fut pas simple. Il fallut négocier avec le clan Machel au Mozambique, et c’est le chef traditionnel du clan Mandela au Transkei qui se chargea de la « transaction ». On a beau être entre anciens combattants de la liberté, il est des traditions qui perdurent.
Hugh Masekela
Le musicien sud-africain Hugh Masekela lors d’un concert à Londres pour ses 70 ans (Richard Gardner/Rex Features 1061512b via SIPA)
Le nom de Hugh Masekela est irrémédiablement associé à celui de Nelson Mandela. Ce grand musicien sud-africain appartient à cette génération d’artistes noirs qui a émergé dans les années 50, décennie de bouillonnement culturel et politique.
Miriam Makeba, Todd Matshikiza, Dollar Brand (devenu Abdullah Ibrahim), font partie de ce groupe qui faisait swinguer Soweto, tandis que Mandela et la « Youth League » accéléraient de leur coté le tempo politique et radicalisaient l’ANC.
Plus tard, en exil tandis que Mandela croupissait encore à Robben Island mais que sa libération était demandée par le monde entier, Hugh Masekela composa une chanson mobilisatrice, à un moment où les chances de revoir un jour le leader de l’ANC libre étaient encore faibles.
Intitulée « Bring back Nelson Mandela » (« Ramenez-nous Nelson Mandela »), la chanson joyeuse et entraînante de Hugh Masekela, trompettiste à la Miles Davis, fit danser toute l’Afrique.
Avec un refrain clair et net :
« Bring back Nelson Mandela, bring him back home to Soweto ;
I want to see him walking down the streets of South Africa ;
I want to see him hand in hand with Winnie Mandela. »
(« Ramenez-nous Nelson Mandela, ramenez-le chez lui à Soweto ;
Je veux le voir marcher le long des rues d’Afrique du Sud ;
Je veux le voir la main dans la main avec Winnie Mandela. »)
Hugh Masekela, bring back Nelson Mandela, 1987
MERCI RIVERAINS ! clarapeix
Par Pierre Haski | Cofondateur Rue89
Thu, 30 Jan 2014 13:56:00 +0100
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