« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
Categories: Tribune

DU BON RESPECT DE LA DÉMOCRATIE

A première vue, quel rapport avec l’élection ivoirienne, qui concernait tout un pays et le scrutin français qui mobilisait moins de 200 000 électeurs ? Et pourtant, depuis quelques jours, commentant l’incroyable imbroglio dans lequel est en train de se perdre l’un des plus grands partis politiques français, héritier de la famille « gaulliste » qui a dirigé le pays pendant près de quarante ans depuis l’avènement de la Vème République, nombre d’observateurs ont fait un rapprochement improbable :

Copé vs Fillon = Gbagbo vs Ouattara !

Dans l’esprit de ces observateurs ce « rapprochement » était, sans doute, une manière « imagée » d’expliquer succinctement une situation qui laisse la majorité des français entre consternation et incrédulité. Il est vrai qu’il est tentant de comparer, mutatis mutandis, les deux situations.

Plusieurs articles et éditoriaux de la presse française s’y sont attelés, généralement sur un mode plutôt ironique, décrivant Copé/Gbagbo arcbouté sur sa « victoire » refusant de céder à Fillon/Ouattara qui détiendrait la « légitimité » de l’establishment !

Bien sur il existe des similitudes apparentes qu’une analyse superficielle peut aisément mettre en avant : bourrages d’urnes, oublis de certains votes, rôle ambigu de la commission électorale, refus du recomptage par un camp, etc, etc…

Mais là doivent s’arrêter ces comparaisons faciles. La crise crée ainsi à l’UMP est, et restera, une anecdote, savoureuse ou amère selon le coté où l’on se sera placé, tandis que la crise ivoirienne a engagé tout un pays dans une spirale infernale. Et, s’il doit y avoir un « lien » entre les deux évènements c’est parce que ceux qui ont joué aux apprentis-sorciers à l’UMP sont, aussi, ceux qui, sous la direction du précédent président de la République, Nicolas Sarkozy, ont orchestré la crise postélectorale en Côte d’Ivoire.

« Les faits sont têtus » disait Lénine. En effet ce qui s’est passé en 2010, à l’occasion de l’élection présidentielle ivoirienne, est une atteinte grave aux fondements du Droit et de la Justice.

Quels sont ces « faits » ? Après huit années de crise politico-militaire, initiée par l’un des camps concourant à l’élection, celui d’Alassane Ouattara, le scrutin des 30 octobre et 28 novembre 2010 devait mettre un terme à une période douloureuse de l’histoire du pays.

Avec le soutien « apparent » de la communauté internationale et malgré la persistance de la présence de groupes armés issus de la rébellion de 2002, le président Laurent Gbagbo, agissant dans le droit fil de ses convictions politiques historiques qui l’avaient déjà conduit à la prison et à l’exil avant son élection d’octobre 2000, a voulu la tenue d’un véritable élection démocratique telle que les sociétés occidentales les vivent : Commission Electorale Indépendante (CEI), campagne électorale garantissant à tous les candidats une égalité de traitement :affichage public, temps de parole dans les médias, débats télévisés, etc… qui conférait, jusqu’à son dévoiement final, un caractère d’exemplarité exceptionnel sur le continent africain à ce grand moment d’expression populaire.

Et tel a été le cas pendant toute la campagne jusqu’au premier tour du 30 octobre 2010 sous l’œil « conquis » de la communauté internationale. Ce premier tour, marqué par une participation exceptionnelle, inédite en Afrique, de plus de 82 % de votants, avait, cependant, laissé apparaitre quelques signes avant-coureurs du « scenario » qui allait être joué au terme du second tour (bourrages d’urnes, intimidations et violences armées dans les zones toujours « contrôlées » par les ex-rebelles).

Vint ensuite ce second tour : les signes déjà perçus précédemment se sont reproduits et amplifiés fortement. Tous les observateurs, y compris ceux de l’Union Européenne (UE), dont nombres ont du leur salut, dans la zone ex-rebelle, à l’intervention de groupes de sécurité armés (les factures adressées à l’UE pour ces opérations en font foi) ont dénoncé les conditions totalement contraires à l’expression libre des électeurs dans tout le nord du pays. Dès le début du dépouillement il a été constaté un bourrage d’urnes qui, après contrôle, s’est produit dans plus de 2000 bureaux de votes, soit 10 % de l’ensemble, avec des anomalies grossières où, par exemple, le candidat Ouattara recueillait jusqu’à deux fois plus de votes que d’inscrits dans tel bureau alors que le président Gbagbo en « totalisait » zéro !

Dès la clôture du scrutin, afin de respecter scrupuleusement les règles du Code électoral, le président Gbagbo a demandé à ses services juridiques d’engager une procédure en vu de déposer les recours qui s’imposaient dans les délais légaux auprès de la seule instance légitime en la matière, le Conseil Constitutionnel. Il faut rappeler, ici, qu’aucun recours n’a été déposé par le camp Ouattara après la clôture du scrutin.

De son coté la CEI n’a pas su donner, dans le délai légal imparti, soit trois jours, les résultats provisoires tels que la loi électorale l’y engageait. Le seul chiffre qu’elle donnera dans cette période sera celui de la participation, soit 70 % (chiffre qui sera confirmé par le représentant de l’ONU en Côte d’Ivoire).

Au terme du délai de trois jours, conformément à la Loi, le Conseil Constitutionnel, instance suprême, se saisira du dossier pour, après analyse de tous les recours, proclamer élu le président Laurent Gbagbo.

Dans le même temps se mettait en place la forfaiture qui allait conduire le pays au chaos. Transporté sous l’autorité des ambassadeurs de France et des Etats-Unis en Côte d’Ivoire au QG de campagne du candidat Ouattara et en présence des seuls médias occidentaux (dans un pays « souverain » la presse locale n’a pas eu « accès » à l’ «évènement » !) le président de la CEI, et lui seul, déclarait élu monsieur Ouattara, avec des chiffres faisant apparaitre un taux de participation de …82 % !

Respectant le primat du Droit, le président Gbagbo était investit par le Conseil Constitutionnel le 4 décembre 2010. Débutait alors l’inimaginable crise orchestrée principalement par le pouvoir en place en France à l’époque et qui allait conduire à l’in tervention décisive de l’armée française le 11 avril 2011.

Durant toute cette période le président Gbagbo, sollicitant toutes les instances régionales, continentales et internationales, n’aura de cesse de préconiser une issue pacifique à ce qui n’était, juridiquement, qu’un contentieux électoral, allant jusqu’à proposer un recomptage des voix et assurant les uns et les autre de son engagement à en accepter le verdict, au cours d’une adresse solennelle à la télévision nationale. On connait la suite….

Dès le 12 avril 2011, à l’Assemblée Nationale, François Fillon, Premier Ministre déclarait « qu’il était fier que l’armée française ai participé au rétablissement de la démocratie en Côte d’Ivoire ». Rapidement après l’ « investiture » de Monsieur Ouattara, Jean François Copé se précipitait (à quel titre ?) à Abidjan. Pendant la campagne électorale pour la présidentielle française, le 14 avril 2012, l’UMP et le RDR (parti de Ouattara) signaient un accord de coopération et, au cours d’un meeting en faveur de Nicolas Sarkozy, Yayoro Karamoko, secrétaire général de la jeunesse du RDR allait jusqu’à déclarer : « il faut que Sarkozy soit réélu car, sinon, on sera mal (sic) au pays » !

Mais, comme aime à le dire Laurent Gbagbo, « le Temps est l’autre Nom de Dieu » ! Aujourd’hui MM Copé et Fillon sont rattrapés par l’Histoire. Ils ont participé au naufrage électoral en Côte d’Ivoire, les voila englués dans le piège de leur propre turpitude, illustrant ainsi la parole biblique : « celui qui pêche par l’épée, périra par l’épée »…

Il reste aux ivoiriennes et aux ivoiriens de se sortir eux-mêmes du malheur où les ont conduit ces hommes politiques qui n’hésitent pas à se traiter mutuellement de « mafieux » tout en voulant donner des leçons de démocratie à la terre entière !

En mars …1987, Laurent Gbagbo, dans son introduction au programme du FPI « Propositions pour gouverner la Côte d’Ivoire », écrivait :

« Pour rendre à chaque citoyen sa liberté et sa dignité, préalables à son insertion sociale et à son engagement dans la construction nationale, il est urgent de proclamer toutes les libertés et de prendre les moyens pour les rendre effectives : libertés d’expression, de réunion, d’association de presse, libertés syndicales et religieuses, etc…La proclamation de ces libertés et leur application effective permettent à chacun de se débarrasser de la peur au quotidien et de s’impliquer dans la construction nationale par le biais des activités qui l’intéressent ».

Pour le renouveau de la Côte d’Ivoire il est urgent de libérer le président Gbagbo, et tous les prisonniers politiques, afin, qu’au terme d’un processus de réconciliation nationale aussi difficile que nécessaire, on ramene le pays sur la voie de la vraie démocratie. Pendant ce temps, peu importera, Copé/Fillon ou Fillon/Copé…..

Bernard Houdin

Conseiller Spécial du président Laurent Gbagbo

Représentant du Porte-parole pour l’Europe et l’Amérique

Sat, 08 Dec 2012 15:50:00 +0100

La Dépêche d'Abidjan

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