décembre 9, 2022

Exposer la corruption est souvent dangereux mais indispensable

Rosemary ARMAO, maître de conférences en journalisme et communication à l’université d’État de New York à Albany, a rédigé un rapport intitulé "La couverture de la corruption : la difficulté de tenter de faire changer les choses" pour le CIMA (Centre international d’assistance aux médias), organisation basée à Washington qui encourage le développement des médias.
Dans ce rapport, Mme ARMAO explique que le travail des journalistes visant à révéler la corruption est vital pour lutter contre ce fléau et que leur travail mérite davantage de sensibilisation et de soutien de la part du grand public.
"La corruption se traduit par une pénurie d’enseignants en Afrique subsaharienne, par des revenus insuffisants pour les retraités de l’Europe de l’Est qui peinent à joindre les deux bouts et par des bâtiments construits avec des matériaux de mauvaise qualité en Asie qui s’effondrent et entraînent des morts. La corruption dissuade les investissements et par conséquent les emplois", a-t-elle écrit. S’exprimant au CIMA le 29 septembre 2010, elle a ajouté "qu’il existe un lien direct entre la corruption des hauts responsables et ses retombées négatives sur le citoyen lambda dans le monde entier."
Pour donner un exemple dans les pays en développement, Mme ARMAO a rappelé le cas récent en Tanzanie où des fonds furent versés par des bailleurs internationaux pour financer un projet de gestion des ressources naturelles qui aurait été bénéfique pour le développement et la santé publique. Lorsque les fonds disparurent en raison de la corruption, les bailleurs exigèrent qu’on leur rende leur argent et le people tanzanien se retrouva dans une situation pire encore.
"Les contribuables vont payer de nouveau pour rembourser cette aide dont ils n’ont même pas profité" car le remboursement des fonds subtilisés proviendra des budgets futurs.
David KAPLAN, du Consortium international du journalisme d’investigation, a déclaré lors de la réunion du CIMA que la corruption était inévitable et constituait le "problème prédominant auquel sont confrontés les journalistes."
"La corruption est une taxe invisible sur chaque transaction. Elle ralentit le développement. En fait, la corruption tue le développement", a-t-il déclaré. "Mais elle peut être empêchée quand on sait que quelqu’un nous surveille."
Le problème pour les reporters se fait particulièrement ressentir dans les pays qui limitent la liberté de la presse ou dans ceux où l’État, les grandes sociétés et les organisations criminelles harcèlent, arrêtent ou même tuent les journalistes qui tentent de révéler leurs activités. Par exemple, selon le CPJ (Comité de protection des journalistes), basé à New York, plus de 30 journalistes et autres membres des medias au Mexique ont été assassinés ou ont disparu depuis décembre 2006.
Afficher au grand jour les affaires de corruption est "le type de journalisme qui fait beaucoup de martyrs", a poursuivi Mme ARMAO. "Ces journalistes connaissent les risques du métier et pourtant, ils continuent leur travail mais ce n’est pas normal", a-t-elle affirmé. "Et la situation ne va pas s’améliorer."
Dans son rapport, Mme ARMAO mentionne les statistiques du CPJ qui indiquent que sur les 812 journalistes assassinés entre 1992 et mai 2010, 21 % d’entre eux enquêtaient "uniquement sur des affaires de corruption".
Des menaces non mortelles sont également monnaie courante dans le monde entier. La voiture du journaliste russe, Mikhail BEKETOV, fut incendiée et son chien tué alors qu’il enquêtait sur une affaire de corruption dans une banlieue moscovite. En Ouganda, des agents travaillant pour le gouvernement se livrent à "une chasse clandestine" aux reporters, qu’ils passent à tabac puis leur confisquent leur équipement. Dans ce rapport, des journalistes ont également fait état des menaces de mort proférées à l’encontre de membres de leurs familles.
Une couverture réussie des cas de corruption exige un travail à long terme, notamment une formation solide en journalisme d’investigation et la prise de mesures de précaution et des reportages qui montrent comment les citoyens sont touchés directement et comment ils peuvent contribuer au reportage d’investigation.
Mme ARMAO conseille aux journalistes dans une situation dangereuse d’être très ouvert sur leur travail et de rendre leurs informations publiques. "Vous pouvez être tué ou blessé car une personne ne veut pas que vous publiez votre article. Alors publiez-le. Cela peut vous protéger", a-t-elle ajouté.
Les journalistes doivent également comprendre que révéler des cas de corruption requiert une expertise qui se bâtit sur de nombreuses années de recherche fastidieuse et de capacités d’enquête qui se développent avec l’expérience.
Les journalistes peuvent rendre un service à leurs lecteurs en les informant sur la nature de la relation entre des personnes et certaines entités dotées de pouvoir politique et d’argent, ainsi que sur leurs motivations et intérêts.
"Nous devons continuer à former de jeunes journalistes et leur donner de l’argent et du soutien pour qu’ils restent dans la profession, car on devient meilleur avec le temps", a déclaré Mme ARMAO.
Son rapport mentionne quelques réussites, comme par exemple un reportage qui révéla les opérations immobilières frauduleuses de l’homme politique bosniaque, Nedžad BRANKOVIC, et qui déboucha sur un procès pour corruption, fait très rare dans ce pays.
Le rapport fait également état de journalistes ougandais dont les enquêtes en 2007 exposèrent un plan de l’État ougandais visant à transformer un tiers de la forêt tropicale de Mabira en plantation de canne à sucre. Ce plan fit un tel scandale et généra un tel tollé que l’État abandonna son projet.
Mais la corruption est tellement répandue que même la meilleure volonté au monde pour la révéler au grand jour et lutter contre elle ne suffit pas. "Ne pensez même pas pouvoir y mettre fin. C’est impossible", conclut Mme ARMAO.
Vous pouvez consulter le rapport de Mme ARMAO sur les journalistes et la corruption sur le site Internet du CIMA.

Par Stephen Kaufman

Wed, 27 Oct 2010 11:01:00 +0200

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