« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
Categories: Arts et Culture

Hommage : UN POINT D’ORGUE POUR WOMPI

Huitième d’une famille de dix enfants, Huon Pierre alias Wompi ou Huon Pi (pour les amis et confrères) est né vraiment sur la « Planète Art ».Tout, en effet, semble s’y être mis en place pour l’accueillir : le père Houon est ébéniste. Deux des frères aînés du petit Pierre sont des musiciens. Le premier, André Tahou, a été guitariste. Il fut, en Côte d’Ivoire, l’un des premiers interprètes de la musique congolaise dans les années d’avant l’indépendance. Les témoignages disent de lui qu’il était loin d’être un instrumentiste maladroit. André Tahou était très habile aussi à la facture ; et ceux qui s’en souviennent peuvent encore témoigner que c’est lui qui confectionnait, à l’époque, les paires de tumbas d’Amédée Pierre alors star confirmée de la musique urbaine et ivoirienne de variété. C’est également André Tahou qui, en 1960, a monté le premier Orchestre national avec Jean Joseph Pango, Alex Akoun et la figure tutélaire de la musique du pays akyé qu’on appelait ‘’vieux’’ Yapi. Le second frère aîné de Houon Pierre est Doh Albert. Il fut l’un des plus grands chanteurs ivoiriens des années 1970 jusqu’aux années 1980. Doh Albert est décédé il y a quelques années, à Paris. Moya, un de ses morceaux, a marqué la mémoire mélodique des Ivoiriens : « Moya hé ! Moyahoo ! J’ai envoyé Koffi/Koffi dit ‘‘je partis pas’’/ J’ai envoyé Yao/Yao dit je partis pas/ Je parlé son maman/ Son maman dit Yao l’est comme ça !!! ».

Voilà campé l’univers de celui dont la récente disparition affecte, à juste titre, le monde artistique ivoirien. Son histoire commence au cours des années 1960.Il est alors inscrit au Collège d’Enseignement secondaire (Ces) de Daloa. Sa passion, c’est la lecture de revues comme Salut les copains où figurent ses idoles du moment : Johnny Hallyday et Sylvie Vartan, le couple en vogue d’alors. Ce sont des musiciens ; et le jeune Huon Pierre rêve de leur ressembler. Commencent alors ses premières pérégrinations artistiques avec l’orchestre du collège. Le groupe porte une appellation allemande, Disternen die stern (Les stars). L’allemand, c’était la matière préférée de Huon Pierre. Nous sommes en 1967. Le jeune musicien joue de la batterie et aussi de la basse. Enfant de chœur à Daloa, puis à Vavoua, il profitera de ses bonnes relations avec les curés de ces villes pour tâter de l’harmonium, instrument qui est resté, même de nos jours, presque la propriété de l’église. Sur la scène musicale ivoirienne, ses orchestres vedettes sont : Djinns music, Free men, et New System pop. C’est à partir de l’année 1970 qu’il découvrira ces orchestres, à Abidjan.

Réussite au Bepc

L’élève est affecté au lycée normal de Daloa pour une future carrière d’enseignant. Contre les choix de ses parents qui le voulaient, qui, gendarme, qui, policier, Pierrot décide d’être… musicien ! Querelle classique. Entêté et sûr de son choix, le petit rebelle quitte Daloa pour Abidjan, dans l’espoir de trouver les moyens de se rendre en France afin d’y entreprendre des études en musique. Il loge chez Tahou André, ébéniste lui aussi comme le père Houon. Afin d’éviter d’être un parasite, il se rend utile en aidant André à la fabrication de batteries pour les orchestres de la place : à cette époque, de nombreux orchestres n’avaient pas de batterie; ils se contentaient d’une paire de tumbas comme percussions. Bref, le jeune homme profite de ce séjour abidjanais pour perfectionner son jeu d’orgue. Et ce n’est pas André Tahou, guitariste lui-même et facteur, qui le dissuadera de faire de la musique ! Le destin de Huon Pierre se précise.

Le parcours professionnel

En 1972, commence sa carrière de musicien professionnel. Et c’est à l’orchestre « Les Frères Djatys » de Séry Simplice qu’il fait ses premières armes. Ecoutons Wompi : « Les Frères Djatys répétaient à Koumassi chez un certain Yoro Joachim. Ils jouaient du gbégbé, sur des tambours, et il n’y avait qu’un micro pour tout le monde. Dans cet orchestre, il y avait Yoro Otis, Boni Castro. Le guitariste du groupe était très limité. Un jour, j’ai demandé à jouer. A la fin de ma prestation, Séry Simplice a préféré se passer de lui. Le guitariste n’était pas content (il y a de quoi !!!) Nous animions des soirées dansantes au ‘‘Bar Aime ton prochain’’ de Port-Bouët». Ce dernier bar était le fief du guitariste chanteur Eba Aka Jérôme qui faisait fureur à l’époque grâce à son titre « Trahison » : Je croyais que tu m’aimais/Pourtant c’est faux/Alors que tu m’aimais à cause de mon argent. Comment avons-nous fait, à cette époque, pour aimer un texte aussi mal écrit ? Mystère, mystère de la musique !!! Bref, de retour d’une tournée de trois mois qui les a conduits à l’ouest du pays, Wompi rompt avec les Frères Djatys et monte sa propre formation : « Les Séduisants », un groupe à vocation pop music,formule hendrixienne — un guitariste (Houon Pierre), un bassiste (Ignace Zama) et un batteur (Karl Tenace). De 1973 à 1974, le groupe joue dans presque tous les bars célèbres de l’époque, à Abidjan : Bar entente, Tabou bar, Bracodi bar, (tous à Adjamé-Dallas), Atomic bar (à Koumassi), Anciens combattants, Etoile du Sud (Plateau et Treichville), Soleil de Minuit, Aime ton prochain (Port-Bouët)…

Année 1973. La renommée de Wompi se construit progressivement ; elle parvient aux oreilles du chanteur d’origine Attié, Tshombé Alvares (décédé il y a une dizaine d’années), alors vedette du micro. Ce dernier est chargé de recruter des musiciens pour monter « L’Union musicale de l’EECI ».Séduit par les qualités guitaristiques de Wompi, il le recrute. Après six mois de répétitions, le groupe entame une tournée qui dure également six mois dans tous les réseaux de l’EECI. Wompi, parle-leur de cette expérience : « Nous touchions 40 000 Fcfa par soirée, et faisions au moins quatre soirées dans le mois ; soit donc un revenu mensuel de 160 000 Fcfa. Pas mal pour un musicien, à cette époque ».

Et pourtant, tu vas quitter cet autre orchestre, Wompi. Dis-leur pourquoi tu l’as fait : « Oui, vers la fin de l’année 1974, j’ai quitté l’Union musicale de l’EECI pour « Les Tabou ». Tu m’as expliqué pourquoi tu as fait ce choix. « Les Tabou, c’était l’orchestre de Sablatou Daniel ».Sablatou ! Un autre musicien célèbre de l’époque. Un peu l’équivalent de Richard Abadi ou d’Okoi Séka Athanase (le père de Monique Séka). Sablatou n’hésite pas à lui confier la direction de l’orchestre. Le groupe tourne pendant deux années (1974-1976) avec François Lougah. Ils animent l’émission télé « Min nou min nou ho ! » avec la superstar, tous les jeudis de 15 heures à 17 heures 30. François Lougah, satisfait des prestations de Wompi, lui fait appel pour l’enregistrement de l’album «DéhiMiniké», au Nigeria. Suprême marque d’honneur : c’est Wompi qui signe l’arrangement de ce titre ; les autres titres de l’album ont été arrangés par Ignace De Souza des Black Santiago ; la batterie est tenue par Blon Pascal Agenor qui avait alors remplacé Gnahon Denis (alias Tom Jagger) parti pour la France…

Fin 1977. Houon Pierre retourne au ‘‘bercail’’ sur appel de son aîné André Tahou qui décide de monter un orchestre de famille, encouragé en cela par le retour au pays de Doh Albert (qui vivait alors en France). C’est dans ce contexte que naît l’une des formations orchestrales les plus performantes du pays : Le Bélier Andralex. Nous sommes en 1983. Retracer le parcours de cet orchestre qui donna à la musique ivoirienne des notes d’or relève assurément de la tâche des historiens de la musique ivoirienne. Pour la circonstance, retenons que Bélier Andralex représente la deuxième grande étape du parcours professionnel de Wompi. Elle prend fin juste après la première moitié des années 1980. Mais Wompi est désormais un musicien aguerri à la scène et au studio où ses qualités d’arrangeurs s’imposent progressivement.

Notons qu’à cette époque, les arrangeurs de la place ne se comptaient pas en grand nombre. C’étaient : Boncana Maïga, Ngoran Jimmy Hyacinthe, Paul Wassaba, Cheick Smith, Assalé Best, Yao Faustin (dit Mao), Eugène Afri Lué et Nguessan Santa. A l’exception de Jimmy Hyacinthe et de Nguessan Santa, ils sont tous issus de Conservatoires de musique. Wompi saura cependant jouer sa partition au milieu de ces ‘‘géants’’. Avec la complicité de Zoromé, il révèle Tchino Rems, une de nos voix d’or, capables de passer avec une aisance stupéfiante de la grave à l’octave. « En bwe nain ye », un de ses chefs d’œuvre de cette époque fait, aujourd’hui (soit près de trois décennies plus tard) le plaisir des mélomanes. Tout café bar, tout night-club à Abidjan, se fait un point d’honneur à jouer ce morceau dont la structure harmonique nous rappelle « Let getit on » de Marvin Gaye. On aurait même pu crier au plagiat n’eussent été l’apport génial des cuivres et le jeu singulier de la guitare (Wompi utilise ici une chambre d’écho pour nous servir un chorus nerveux sur des chromatiques).Pas mal ça, Pierrot ! N’oublions pas aussi deux autres singularités des années 1990, qu’il nous a offertes : un jeune chanteur nigérian, très amusant, du nom de Rap Kenny (Samara kolo/un pied 10 Francs !Samara kolo / deux pieds 15 francs !), et Roch Bi – le Pdg des namas, ces petits gardiens de véhicule qui encombrent les rues d’Abidjan.

Entre-temps, le musicien aura fait un disque. Noël Dourey, avec le soutien médiatique de Balliet Bléziri Camille (BBC), organise un concert au Palais des Sports. Fiasco financier. Techniquement, il n’y a rien à dire sur la qualité musicale de cet album, ni sur celles de la vedette à l’affiche. Seule pèche le feeling. Le musicien-arrangeur a commis l’erreur de jouer, à lui, tout seul, toutes les parties instrumentales : guitares, basse, claviers, percus, vents, batterie, etc. Oufff! Le tout a donné un disque (fait presque entièrement en system MIDI) sans saveur, parce que sans contraste. Mais l’historien de la musique peut retenir que Wompi fut le troisième musicien ivoirien à s’être essayé, sur un titre de cet album, dans la voie (très difficile) de la musique instrumentale. Le précèdent sur ce terrain, Jimmy Hyacinthe (Ballade. 1967, mais enregistré en 1976, en Allemagne), Georges Diby (La marche du Bélier. 1976, enregistré à New York).

Au sortir de cette expérience, Wompi aura au moins appris une chose qui déterminera la suite de sa carrière:un musicien techniquement accompli n’est pas forcément un créateur de talent, ni une vedette de la scène. Sage, l’artiste abandonnera alors le vedettariat et se tournera vers l’industrie du son. Avec Jean-Jacques Bizolon et Emile Valogne, il fait les beaux jours du studio JBZ, puis se spécialise progressivement dans la sonorisation des spectacles pour devenir aujourd’hui ce qu’il est et ce qui a fait sa grandeur dans le milieu musical ivoirien : un génial preneur de son. Passons outre son passage tumultueux au Burida au sein de l’équipe de Valen Guédé. Sur mes conseils, il se tiendra désormais loin des disputes et autres scandales (financiers et conjugaux) qui souillent tant la vie des stars. Il se consacrera alors à l’espace ludique qu’il gérait avec bonheur : Le Nandjelet. Nom qu’il a donné à cet espace en souvenir d’un voyage qu’il a effectué à Katiola en compagnie de Roger-Fulgence Kassy. Nandjelet, c’était aussi le nom d’une émission de RFK, son grand ami…

On sait que, désormais, loin des spots lights, et vivant comme un ermite dans son studio d’enregistrement, Wompi s’occupait plus à faire le succès des autres que songer à sa carrière de musicien. L’une de ses réussites, on le sait, est son fils Dj Arafat. Etrange tour du destin : le père doué au service de sa star de fils assurément moins doué que lui ! Mais ceci est une autre histoire…

Une mauvaise nuit du 31 octobre 2012, à Yamoussoukro, prit fin la carrière musicale de Wompi. Mais l’histoire de l’homme que recouvrait ce nom, reste à être écrite pour les générations de demain, car elle est belle et enrichissante. En attendant, que sonnent les guitares, hurlent les synthés, crépitent les cymbales et murmurent les chœurs majestueux pour rendre hommage à cette autre grande figure des Arts ivoiriens. C’était Wompi. Le pote de tous. Bon voyage, Pierrot ! Et merci pour tout ce que tu as donné de beau et de bon à ce pays. Crois-moi, demain ne t’oubliera pas.

Tiburce Koffi.

Musicien, écrivain,

critique en Art.

Dg de l’Insaac

tiburce_koffi@yahoo.fr

(1). Entretiens avec Wompi. Nandjelet, Abidjan, année 2000. Réalisé par Tiburce Koffi pour le compte du projet « Le Grand Livre de la Musique Ivoirienne », p. 637-638.

Tue, 04 Dec 2012 04:46:00 +0100

La Dépêche d'Abidjan

Recent Posts

UJIF : Axel Illary investi à Paris sous le signe de l’unité et du rayonnement international

L’Union des Journalistes Ivoiriens en France (UJIF) a officiellement investi son nouveau président, Axel Illary,…

3 jours ago

Niger : RSF saisit le groupe de travail sur les disparitions forcées de l’ONU sur le sort de Moussa Kaka

Un mois après la disparition du directeur de la Radio Télévision Saraounia, Moussa Kaka, au…

3 semaines ago

Moussa Kaka, disparu au Niger : quatre décennies de journalisme et de combat pour la liberté de la presse

Moussa Kaka est une figure du journalisme au Sahel. Celui qui a disparu depuis le…

4 semaines ago

Côte d’Ivoire : libération immédiate de Justin Koné Katinan et de tous les détenus politiques

Le Parti communiste français condamne avec la plus grande fermeté l’arrestation et le placement sous…

1 mois ago

Criminalisation du journalisme au Mali : Abdrahamane Kéita, du Témoin, condamné à deux ans de prison ferme

Au Mali, le directeur de publication du journal Le Témoin, Abdrahamane Kéita, a été condamné…

1 mois ago

Peau noire, Dieu blanc : quand Dieu porte les couleurs des oppresseurs

Le 3 octobre, Axel Illary publiera sur Amazon Peau noire, Dieu blanc. Essai sur l’aliénation…

1 mois ago

This website uses cookies.