Il parle d’histoire, conscient que le passé engage directement l’avenir. Il parle de culture comme d’une arme. Il parle de spiritualité comme d’un territoire à reconquérir. Et lorsqu’il évoque les États-Unis d’Afrique, il ne s’agit pas pour lui d’un simple slogan panafricaniste. Écrivain, essayiste et journaliste culturel, Axel Illary poursuit depuis plusieurs années un même combat : réveiller les consciences noires en réhabilitant l’histoire africaine et en faisant de la mémoire le point de départ d’une renaissance politique et culturelle du continent.
Chez lui, les livres se répondent. Qu’il raconte la naissance du zouglou, interroge la représentation de Dieu ou imagine une révolution de la mémoire africaine, une même préoccupation traverse son travail. Elle touche à l’histoire, à l’identité, à la culture et à la souveraineté. L’écrivain fait de la connaissance du passé un instrument d’émancipation et de l’unité africaine un horizon politique.
Son combat part d’une conviction forte. Les Africains doivent pouvoir raconter leur propre histoire, avec leurs propres sources, leurs propres questionnements et une attention particulière portée aux civilisations qui ont précédé la colonisation. Axel Illary s’attaque ainsi à la falsification de l’histoire de l’Afrique et à la déshumanisation des populations noires.
Cette démarche apparaît avec force dans Peau noire, Dieu blanc, son dernier essai. Le livre aborde la question de l’identité à travers le prisme de la spiritualité. Axel Illary y analyse la colonisation de l’image de Dieu et l’aliénation spirituelle des populations noires à travers leur adhésion au christianisme et à l’islam, deux religions étrangères devenues dominantes en Afrique et dans sa diaspora.
L’auteur souligne que l’Afrique est le berceau de l’humanité et de la civilisation. Parmi ses références figurent notamment les travaux de Cheikh Anta Diop et les conclusions du Colloque du Caire consacrées à l’histoire ancienne de l’Afrique. Il évoque également des démarches de réappropriation spirituelle, comme le bossonisme défendu par Jean-Marie Adé Adiaffi.
Reconquérir le récit
La mémoire devient alors un enjeu politique. Pour Axel Illary, un peuple qui ignore son histoire reste vulnérable aux récits produits par d’autres. Il s’agit donc de transmettre aux nouvelles générations une connaissance plus large des sociétés africaines.
Il s’intéresse également au rôle des médias. Dans Peau noire, Dieu blanc, il appelle à repenser le journalisme culturel en Afrique noire. L’histoire, la culture et la spiritualité devraient, selon lui, occuper une place centrale dans l’espace public. Le journaliste culturel ne devrait pas uniquement rendre compte des spectacles, des livres ou des artistes. Il doit aussi participer au travail de transmission et de reconstruction de la mémoire collective.
Cette conception explique la place accordée au zouglou dans son autre ouvrage, Zouglou, rythmes et résistance. À première vue, le sujet paraît éloigné des grandes questions historiques et panafricaines. Cependant, ce genre musical est un phénomène culturel inscrit dans l’histoire sociale et politique de la Côte d’Ivoire.
En racontant son évolution, ses origines et ses transformations, Axel Illary s’intéresse à la manière dont une création populaire devient le reflet d’une société. Le zouglou permet ainsi d’observer une autre manière de produire et de transmettre l’histoire, depuis la rue, les campus et les quartiers.
L’éveil des consciences noires
Cette volonté de réappropriation constitue le cœur du projet d’Axel Illary. L’éveil des consciences noires passe d’abord par une bataille intellectuelle. Il faut connaître ce qui a été oublié, interroger ce qui a été transmis et identifier les récits construits pendant les périodes de domination.
L’auteur porte ainsi un regard critique sur les effets de la colonisation européenne et sur les transformations religieuses et culturelles intervenues en Afrique. Dans Peau noire, Dieu blanc, Axel Illary met en lumière le rôle du christianisme et de l’islam dans l’effacement des traditions spirituelles africaines, la transformation des imaginaires et la construction du racisme anti-Noirs.
Ces positions touchent à des sujets sensibles, puisqu’elles interrogent la place des religions importées dans l’histoire africaine et mettent en cause des représentations profondément enracinées.
L’objectif de l’auteur est de provoquer une rupture avec l’intériorisation de l’infériorité. La connaissance historique doit permettre aux populations noires de regarder leur passé autrement et de retrouver la capacité à penser leur avenir à partir de leurs propres références.
De la mémoire à la politique
Cette reconquête de la mémoire débouche chez Axel Illary sur une ambition politique. L’éveil des consciences doit conduire à la construction d’une Afrique capable de penser et d’organiser collectivement son avenir.
Cette dimension apparaît explicitement dans son roman Les Brèches du silence : mémoire, renaissance et panafricanisme. Wazi Koudou, le personnage principal, professeur d’histoire-géographie, entreprend de lutter contre l’effacement de la mémoire africaine. Avec Aïssata Diop, étudiante en égyptologie, et Zagolé, étudiante en philosophie, il crée des espaces de transmission et de discussion.
Le récit met en scène une société qui redécouvre progressivement ses traditions. La réappropriation culturelle devient un mouvement collectif. L’éducation, l’agriculture, l’artisanat, l’urbanisme et la création artistique sont repensés à partir des savoirs africains.
La fiction donne ainsi une forme concrète au projet intellectuel porté par Axel Illary. La renaissance africaine ne se limite pas à une nouvelle lecture du passé. Elle doit produire une transformation du présent.
C’est à ce moment que le combat pour la mémoire rejoint le panafricanisme. L’Afrique imaginée par l’auteur doit dépasser la fragmentation héritée de l’histoire coloniale. Son ambition est de réunir les peuples africains autour d’une vision politique commune et de construire une fédération continentale.
Les États-Unis d’Afrique comme horizon
Le projet des États-Unis d’Afrique constitue l’aboutissement politique de cette réflexion. Dans Les Brèches du silence : mémoire, renaissance et panafricanisme, la proclamation de Kama symbolise la naissance de cette nouvelle organisation continentale.
Depuis les premiers penseurs et militants panafricanistes, l’unité politique du continent a été envisagée comme un moyen de renforcer la souveraineté des peuples africains face aux puissances extérieures. Axel Illary reprend cette aspiration. Son raisonnement suit une logique précise. La division politique fragilise les peuples. La méconnaissance de l’histoire nourrit l’aliénation. La dépendance culturelle et spirituelle limite la capacité à définir un projet collectif. La connaissance, la réappropriation culturelle et l’unité doivent donc devenir des instruments permettant d’atteindre la souveraineté.
Une bataille culturelle avant une bataille politique
Axel Illary considère que l’émancipation commence dans les esprits. Il invite à ouvrir des débats sur l’histoire africaine, les religions, la colonisation et les rapports entre l’Afrique et le reste du monde. Son travail prend ainsi une dimension de combat. Il cherche à déplacer les lignes et à provoquer une confrontation intellectuelle.
De Zouglou, rythmes et résistance à Peau noire, Dieu blanc, en passant par Les Brèches du silence, une même idée se dessine. La renaissance africaine doit commencer par une reconquête de la mémoire.
L’enjeu final est politique. Il s’agit de faire émerger une conscience africaine suffisamment forte pour dépasser les frontières héritées de la colonisation et construire une communauté de destin à l’échelle du continent.
Les États-Unis d’Afrique apparaissent ainsi comme l’horizon d’un combat commencé sur le terrain des idées. Avant la fédération politique, il faut reconstruire la mémoire, créer une conscience commune entre les peuples, retrouver une autonomie intellectuelle et culturelle.
Irabé Gnali
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