Jacques Lanxade : Après l’Armée, j’ai été ambassadeur en Tunisie (Ndlr : jusqu’en 1999), maintenant je suis à la retraite et effectivement, c’est une retraite active.
L’Inter: Alors, comment passez-vous votre retraite ? Comme conseiller pour les affaires de sécurité auprès de chefs d’Etat d’Afrique comme le font certains de vos collègues ?
JL. Je préside deux organismes, l’un s’occupe de nos soldats blessés ou tués en opération et de leurs familles, ça c’est une première chose. La deuxième, est que je préside aussi une fondation qui s’occupe de la Méditerranée au plan géopolitique. Je participe à des réflexions et à des actions de formation, s’agissant des perspectives méditerranéennes.
L’Inter : Ce matin (ndlr : 30 novembre 2012), lors de votre intervention au forum de Skhirat qui réunit les pays riverains de l’Atlantique, vous estimiez que la situation est plus calme autour de l’Atlantique que dans l’océan indien. Pourtant dans la sous-région ouest-africaine, il y a aujourd’hui de nombreux foyers de tension, on parle de plus en plus de piraterie, d’AQMI et autres?
J.L. Je voulais d’abord préciser ce que je voulais dire. Ce qui me paraît préoccupant dans l’océan indien, mais peut-être bien davantage dans le Pacifique, c’est que dans ces zones, vous avez des puissances comme la Chine, les Etats unis, le Pakistan et j’en passe, qui risquent un jour d’être en confrontation. Par conséquent, les perspectives de maintien de la paix dans ces régions ne sont pas acquises. Si on en vient maintenant à l’Afrique, c’est vrai, ce continent est aujourd’hui menacé par un certain nombre de difficultés, mais qui ne sont pas exactement du même ordre. La piraterie est un fléau contre lequel on peut lutter et on le fait dans l’océan indien où on a acquis une certaine expérience. On sait qu’il faut à la fois faire face à la piraterie, traiter les problèmes sous l’angle de la sécurité et réduire les conséquences. Mais fondamentalement, c’est le développement des pays, à la fois économiquement et politiquement ainsi que leur gouvernance, qui est en jeu. Donc, on sait ce qu’il faut faire. Ce qui est en train de se passer dans le Sahel est beaucoup plus grave. Parce que là, on a des organisations jihadistes, terroristes, qui commencent à étendre leur domaine d’action et qui jouent sur une relation quelquefois difficile entre des populations musulmanes et des populations généralement chrétiennes. La difficulté, c’est ce qui se passe dans le Sahel. La situation s’étend, comme on le voit aujourd’hui au Mali et au Nigeria. Tout ceci est extrêmement préoccupant. Moi je crois qu’il est absolument nécessaire d’intervenir. Il faut encore une fois intervenir de deux façons. Certes il faut une intervention, je dirais sécuritaire, mais celle-là, elle doit être le fait des pays de la région. Mais évidemment dans le cadre d’une coopération, d’un soutien logistique en armement de la part des Européens, voire des Etats- Unis. Mais c’est insuffisant, les choses ne s’arrangeront que si on réussit, or c’est difficile à imaginer en temps de crise économique mondiale. On voit bien que ces organisations se développent là où il n’y a pas de gouvernances politique et économique satisfaisantes. C’est le cas de la Somalie qui n’était plus un Etat. C’est là que s’est développé un certain nombre de choses, notamment la piraterie et ensuite le terrorisme.
L’Inter : Concernant le Mali, pensez-vous qu’une intervention militaire de la Cedeao est opportune et stratégiquement possible ?
J.L. Je crois que les pays africains notamment ceux de la Cedeao ont déjà des unités formées avec souvent des coopérations très anciennes avec des pays comme la France. Je pense qu’il y a là, des unités capables de rétablir l’ordre sous réserve qu’on leur apporte le soutien logistique qui aujourd’hui leur manque. Il y a un certain nombre de domaines dans lesquels, il faut que les pays comme la France, des institutions comme l’Union européenne, apportent des compléments, pas seulement logistiques, mais peut-être techniques en matière d’observation, de renseignements, de transmission etc. Je reste convaincu que cette capacité existe. Mais ce qui me parait vraiment important c’est qu’on respecte le principe suivant : ce sont les pays de la région qui doivent intervenir. Sinon, autrement, on crée d’autres problèmes, on réveille d’autres histoires plus anciennes. Il est sage que chacun agisse chez soi.
L’Inter : Malgré la révision des accords de défense avec ses anciennes colonies, la France continue de maintenir des troupes en Afrique notamment au Gabon, au Tchad et bien sûr en Côte d’Ivoire. Quelles sont les vraies raisons du maintien de ces forces françaises dans ces pays ? Protéger les intérêts français ou les dirigeants ?
J.L. Le dispositif français en Afrique est réduit très régulièrement et très fortement et il va continuer de l’être, autrement dit, nous resterons avec très peu de choses, lorsque les pays avec lesquels nous sommes liés depuis de nombreuses années, nous le demandent. Nous avons aussi un souci qui est en train de se modifier, qui est la protection des Français résidant dans ces pays. Quand vous regardez la Côte d’Ivoire où il y avait beaucoup de Français, on a été obligés de les évacuer. Mais je pense que cette décision politique prise par les Français sera certainement maintenue par la nouvelle direction politique française. Le président Hollande essaie de réduire autant qu’on le peut et le plus rapidement possible, cette présence. De toute façon, on ne la maintiendra jamais s’il n’y a pas d’accord. Cette présence n’a rien à voir avec la protection des chefs d’Etat africains, car ce n’est absolument pas la question. Vous voyez par exemple, que si on veut soutenir la Cedeao qui va sans doute intervenir au Mali, on va se servir des bases françaises qui existent ! Mais vous me direz qu’on pourrait aussi se servir de la base ivoirienne ou tchadienne ou autre ! C’est vrai que nous avons une capacité de soutien logistique qui repose sur ces bases, mais c’est un dispositif qu’il faut faire disparaître. Il faut le faire disparaître certes, mais progressivement, en faisant en sorte que ce que faisaient les forces françaises, leurs homologues des pays où nous étions impliqués, le prennent à leur charge. A propos de la préservation de la stabilité des Etats, je crois qu’on a complètement changé d’époque aujourd’hui. Il faut vraiment écarter cette idée, nous ne sommes pas là pour préserver la stabilité des Etats, ce n’est pas notre rôle. Si la stabilité des Etats est menacée, c’est aux organisations régionales d’intervenir, c’est aux Nations unies de définir le cadre de cette intervention, c’est ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire, fondamentalement.
L’Inter : Nous ne pouvons pas parler de la Côte d’Ivoire sans évoquer l’affaire Firmin Mahé dans laquelle quatre militaires français de la force Licorne comparaissent depuis quelques jours devant les tribunaux. Votre avis sur cette affaire ?
J.L. C’est vrai que les conditions dans lesquelles s’est passé cet incident particulièrement grave, étaient très complexes et on peut comprendre d’une certaine façon, la difficulté pour des officiers et des sous-officiers de voir que des gens qui sont des criminels, qui ont été arrêtés plusieurs fois, c’était le cas de celui qui a été tué, sont relâchés et continuent leurs exactions. Autrement dit, vous avez des forces qui sont là pour tenter de rétablir la paix et tombent sur des individus ou des forces qui elles, s’y opposent. Donc on peut comprendre l’état d’esprit dans lequel ces soldats étaient. Mais les Français, et les forces françaises ne peuvent pas accepter des actions comme celles-là, parce qu’elles sont contraires au droit. Nous n’avons pas le droit de faire la justice nous-mêmes. Nous ne pouvons pas accepter ça et donc, il est tout à fait normal, qu’à partir du moment où ces faits ont été connus, il faut les juger et les réprimer. Mais, il faut remarquer qu’ils sont jugés en France par les Français eux-mêmes ! C’est donc la France elle-même qui juge ses propres soldats, parce qu’elle considère qu’en l’occurrence, même si on peut comprendre dans quelles conditions les faits se sont déroulés, ce qu’ils ont fait est absolument inacceptable. Vous remarquerez que c’est exceptionnel que les forces françaises soient l’objet de telles accusations. Moi j’ai commandé les forces françaises pendant 5 ans, nous n’avons jamais eu un incident pareil et je n’ai pas souvenir qu’il en ait eu. On peut remonter à la guerre d’Algérie peut-être, mais depuis cette période là, les forces françaises sont intervenues partout dans le monde, elles ont maintenu la paix, elles ont subi des pertes très graves, elles ont été confrontées à des situations extrêmement dures, elles ne sont jamais sorties du droit. Cette fois là, il y a eu cette exception, il fallait qu’elle soit condamnée. Je ne sais pas quel serait le jugement du tribunal, mais je pense qu’il ya aurait peut-être, non pas une certaine indulgence, mais une prise en considération des conditions dans lesquelles se sont passés ces faits. Evidemment c’est facile de juger quand on est à Paris dans une salle d’audience mais sur le terrain, les choses sont plus compliquées, mais on est obligé de sanctionner.
Interview réalisée à Skhirat(Maroc) par Charles d’Almeida in L’Inter
Thu, 06 Dec 2012 20:26:00 +0100
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