La justice des vainqueurs qui sévit en Côte d’Ivoire depuis le changement de régime est loin d’être une vue de l’esprit. C’est plutôt une réalité incontestable qui transparaît clairement dans l’interview accordée, vendredi dernier, aux médias publics, par Alassane Dramane Ouattara. A la question de savoir pourquoi, c’est seulement les membres de l’opposition qui sont arrêtés ou poursuivis par la Justice alors que les forces armées qui ont combattu pour lui ne sont pas inquiétés, Alassane Ouattara a répondu ceci : «Oui, mais, Agnès (ndlr : Agnès Kraidy, journaliste à Fraternité Matin), vous me parlez de Justice, vous me dites la Justice. Mais vous savez qu’il y a des procédures. J’ai indiqué qu’il y a une commission nationale d’enquête qui a fini son travail. Vous voulez qu’on aille attraper quelqu’un et qu’on le mette en prison. Ce n’est pas cela, l’Etat de droit. L’Etat de droit veut dire qu’il faut faire des enquêtes. Et ce sont les enquêtes préliminaires qui ont conduit au transfèrement de l’ancien président…». Or donc, dans un Etat de droit, on n’arrête pas un citoyen comme cela ! Le chef de l’Etat, chef de la magistrature, reconnaît, à travers sa réponse aux journalistes, que, pour arrêter quelqu’un, il faut une enquête préalable. Alors question : quelle enquête a conduit à l’arrestation de tous les partisans de Laurent Gbagbo qui croupissent depuis le 11 avril 2011 dans les prisons du régime Ouattara ? A supposer qu’il y ait eu des enquêtes, pourquoi celles-ci n’aboutissent qu’à l’arrestation des pro-Gbagbo pendant que les pro-Ouattara qui ont commis des crimes abominables comme le génocide du peuple Wê à Duékoué sont en liberté ? C’est cela «la Justice des vainqueurs» dans toute sa laideur.
Jean Khalil Sella in Notre Voie