Une victime est quelqu’un qui subit un préjudice tant physique que moral suite à un accident ou à un conflit chaud ou froid. Dans le premier cas, il ne peut y avoir de nature différente entre les victimes du moment qu’il y a unicité d’auteur. Dans le second cas, forcément, on doit s’efforcer d’unifier les victimes non pas à partir de l’auteur du préjudice, mais de la cause de celui-ci. En l’occurrence, on ne doit pas s’attacher à savoir l’identité de l’auteur dans le cas de la guerre. De quelque côté que vienne l’auteur, (parce qu’un conflit suppose deux belligérants au moins) une victime de guerre reste une victime de guerre.
Dans notre pays, il y a eu un désordre depuis 1999, date du premier coup d’Etat réussi en Côte d’Ivoire. A partir de cette date, les victimes se comptent par milliers. Nous ne comprenons donc pas pourquoi certains partisans d’Alassane Dramane Ouattara s’amusent à un jeu dangereux, qui consiste à se moquer des victimes de guerre. Depuis le 03 juin 2013, lorsque la CPI pour des raisons purement juridiques s’est appuyée sur l’article 61-7-c-i du statut de Rome pour repousser le travail de la procureure, cela a déclenché l’ire de ceux qui veulent que Laurent Gbagbo disparaisse immédiatement et pour toujours. Sans discernement, un certain Alphonse Soro, député de son état, a donné une interview sur la radio française RFI pour menacer la CPI qui demande plus de lien entre les crimes allégués et la politique qui les sous-tend ; car la procureure et consorts prétendent qu’une politique pour tuer les partisans d’ADO, sous entendu les militants du RDR et même du RHDP, a été mise en œuvre. Est-ce mal faire que de se donner les moyens de pratiquer une justice équitable ? Que les victimes n’en soient pas contentes, est une chose, mais une autre est de marcher pour demander la condamnation de Laurent Gbagbo en faisant l’impasse sur les rebelles et les Dozos.
Les partisans du régime d’ADO qui ont commencé dans le faux, continuent d’y progresser. Au lieu de laisser les victimes de la guerre d’avant et après 2011, plaider une cause commune, des gens non concernés, se sont mêlés aux vraies victimes. Le mal est que les vraies fausses victimes ont fait ombrage et même sont devenues des porte-paroles de victimes de guerre. Alors qu’en réalité, ce sont eux qui en sont les bourreaux. Comment le lieutenant de Touré Vétcho peut-il se prendre pour une victime de guerre ? Si ce n’est pas la moquerie de la souffrance et préjudices des vraies victimes, Alphonse Soro et compagnie nous devront des explications !
Le pouvoir d’Abidjan jongle avec deux notions antinomiques à savoir : la lutte contre l’impunité d’une part et la réconciliation nationale d’autre part. Si la Cour Pénale Internationale a désigné Laurent Gbagbo en premier pour répondre des trois mille morts de la crise postélectorale, (du moins pour sa part) le régime d’Abidjan ne poursuivant pas le même objectif que la CPI, est-il obligé de suivre le même cheminement que celle-ci ? Pourquoi cette mascarade qui s’est soldée par la sortie d’une poignée de loubards et fausses victimes ? Cette marche de protestation qui ne reflète pas, loin s’en faut, le gros lot de victimes, appelle la marche de celles-ci qui elles, ne feront pas la différence entre les balles assassines des partisans de Gbagbo et celles du camp adverse.
Regardant dans le rétroviseur, on dit souvent que le coup d’Etat de 1999 n’a pas fait d’effusion de sang ; c’est certes vrai, mais il n’y a pas que le sang qui est le critère de la victimisation. C’est dire que la période concernée connaît ses cas spécifiques qui ne sont pas forcément, ceux de la CPI. Alors, quand un régime s’engage à faire une réconciliation nationale en même temps qu’il s’attaque à l’impunité, il semble que sa démarche doive être différente de ce que l’on voit, car se faisant, il y a une sélection de victimes en ce moment. Ce ne sont que celles du vaincu qui se font entendre, encore faut-il que ce soit des victimes réelles !
Par ailleurs, suite à un conflit où il y a eu une belligérance de deux adversaires, comment peut-on soigneusement mettre de côté les victimes des balles d’un camp pour punir celles de l’autre par l’indifférence. Si les autres victimes se mettaient à réclamer justice de façon concomitante que les gens que nous avons entendu les jours suivants le 03 juin, Abidjan serait le théâtre d’une guerre de victimes. Aujourd’hui encore, même à supposer que d’autres victimes réclament justice contre la rébellion, c’est dans la violence qu’elles seront chassées. On connaît suffisamment les méthodes violentes du parti républicain qui a chapeauté la marche des supposées victimes de Gbagbo.
De cette situation, il apparaît que :
Les victimes du coup d’Etat de 1999 ont été ignorées (Konan Bédié en particulier).
On a identifié les victimes touchées par les balles du camp de Laurent Gbagbo.
Idem des victimes des rebelles depuis la nuit du 18 au 19 septembre 2002.
Celles des différentes batailles de 2003, 2004 (Licorne).
Celles de 2010 à 2011 dans chaque camp.
Et enfin toutes celles qui sont tombées et continuent de le faire depuis qu’Alassane Dramane Ouattara règne sur la Côte d’Ivoire.
Dans un Etat normal, il semble que toutes les victimes d’où qu’elles viennent doivent faire l’objet du même traitement. Procéder comme on l’a vu, c’est poursuivre la guerre postélectorale à notre avis. Le contraire aurait été possible si on avait entendu des slogans de victimes réclamant la mise en cause des deux camps. La politisation des victimes de guerre est une action moralement sale, parce qu’elle opère une sélection au moment où nous voulons dire au nom des toutes les victimes de guerre : « Plus jamais ça chez nous ! ». Gbagbo lui-même est victime d’une haine sourde, inutile et aveugle de ses ennemis. Qui parmi les victimes a-t-il vu Laurent Gbagbo avec un fusil en main en train de massacrer sa propre population ? Par contre qui n’a pas entendu dans ce pays que les amis d’Alassane Dramane Ouattara ont décidé qu’aucun médicament ne soit livré durant la crise postélectorale en Côte d’Ivoire. Qui du fait du blocage des banques n’a-t-il pas perdu de parent dans ce pays ? Quel paysan n’a-t-il pas vu sa production de café ou cacao pourrir du fait qu’ADO ait décidé que personne n’achète ces produits ?
Invariablement, le procédé actuel nous amène allègrement vers une guerre des victimes à partir des victimes de guerre. On attend toujours que les rebelles fassent leur mea culpa. Ensuite que les parrains de la rébellion viennent demander l’indulgence du peuple pour eux-mêmes. Faute de quoi, la poursuite de la guerre se fera quoi qu’il advienne, car là où les activistes comme Alphonse Soro arrêteront leur combat, commencera le nôtre.
Louis-Freddy d’Aguisso
Thu, 27 Jun 2013 11:20:00 +0200