« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
Arts et Culture

Jean Meslier : Curé le jour, athée la nuit

Dans son « Traité d’Athéologie », Michel Onfray considère que le premier athée « radical, franc du collier, avéré » est l’abbé Jean Meslier (1664-1729), curé d’Etrépigny (dans les Ardennes françaises). « Pour la première fois dans l’histoire des idées, un philosophe – quand en conviendra-t-on – consacre un ouvrage à la question de l’athéisme ». S’il l’avait diffusé de son vivant, ce « Mémoire » aurait condamné Jean Meslier à la misère, à l’exil ou au bûcher. En 1776, le chevalier de La Barre a été supplicié, décapité et brûlé, pour bien moins que cela ! Aussi, pendant quarante ans, ce curé de campagne s’est dévoué à sa paroisse, en prêchant le contraire de sa pensée. Et la nuit, il rédigeait ce testament explosif, destiné aux damnés de la terre. Dédoublement indispensable, pour mener à bien son entreprise. En l’incarnant, Alexandre von Sivers nous offre l’image d’un intellectuel honnête et d’un ardent défenseur des opprimés.

« Entrez dans la paix du Seigneur« . Avec bienveillance, le prêtre accueille ses « paroissiens ». Puis conteste ironiquement les reproches de son bien-aimé archevêque. Un plaidoyer ponctué par une prière insolente, en faveur du rapace seigneur d’Etrépigny. Ce pied de nez l’oblige à rejoindre le séminaire de Reims. Un mois de pénitence pour réapprendre à se taire ! Treize ans plus tard, au seuil de la mort, l’abbé fait le point. Il n’a pas écrit ce volumineux « Mémoire » par vengeance ou par intérêt. C’est son penchant naturel pour la justice qui l’a obligé à démystifier les religions, « des inventions humaines, qui ont été échafaudées par des rusés politiques, puis multipliées par des imposteurs, ensuite reçues aveuglément par des ignorants, et puis enfin maintenues et autorisées par les lois des grands de la terre. » Peu importe que, scandalisée par cet ouvrage posthume, l’Eglise le maudisse et s’acharne sur son cadavre.

Première cible visée : les révélations divines. Moïse, législateur des juifs, reçoit les commandements d’un dieu caché dans un buisson. Jésus est l’envoyé de son père et c’est un ange qui inspire les sourates à Mahomet. Des transmissions invraisemblables dont Meslier se moque, en racontant comment Psaphon est devenu un grand dieu. Il s’attaque ensuite aux miracles, qui fortifient la foi des christicoles : le monothéisme est loin d’en avoir l’exclusivité ! Avec des arguments clairs et convaincants, il dénonce la fausseté des injonctions et prophéties bibliques, le casse-tête de la sainte Trinité, la concurrence des évangiles, l’immortalité de l’âme et la croyance aveugle des déicoles. L’Eglise catholique est gravement coupable. Elle condamne les plaisirs naturels de la chair, glorifie la souffrance, incite les démunis à la résignation et bénit la tyrannie des puissants.

Tout en modernisant la langue, Jean-François Jacobs s’est appuyé sur d’authentiques extraits du « Mémoire », pour faire entendre la « bonne parole ». Sa mise en scène dynamise le monologue. L’éclairage permet de passer souplement de l’église à la cure et Jean Meslier s’adresse tour à tour aux paroissiens, à lui-même, au public ou à une personne qu’il prend à partie. Le spectacle ne tourne jamais au cours de philosophie. Par la justesse de son interprétation, Alexandre von Sivers fait émerger la pertinence et l’altruisme de ce curé, qui peut enfin libérer son indignation. Cet homme déterminé impressionne par la rigueur de ses critiques, nous émeut en dévoilant son amour pour Madeleine, sa bonne, et se laisse emporter par son exaltation. Ce testament, qu’il s’est échiné à recopier, en se crevant les yeux, débouche sur un appel à la révolution.

Le « Mémoire » n’a eu guère d’écho, mais reste d’une brûlante actualité. La croissance constante des inégalités sociales fait gronder les peuples. Au nom de la religion, on impose l’obscurantisme, on nourrit des guerres, on justifie le retour à la barbarie. Le cancer du terrorisme se propage. Il faut espérer que des hommes courageux prennent le relais de Jean Meslier, pour lutter contre l’oppression et « maintenir la justice et l’équité partout« .

Jean Campion

La Dépêche d'Abidjan

Recent Posts

UJIF : Axel Illary investi à Paris sous le signe de l’unité et du rayonnement international

L’Union des Journalistes Ivoiriens en France (UJIF) a officiellement investi son nouveau président, Axel Illary,…

3 jours ago

Niger : RSF saisit le groupe de travail sur les disparitions forcées de l’ONU sur le sort de Moussa Kaka

Un mois après la disparition du directeur de la Radio Télévision Saraounia, Moussa Kaka, au…

3 semaines ago

Moussa Kaka, disparu au Niger : quatre décennies de journalisme et de combat pour la liberté de la presse

Moussa Kaka est une figure du journalisme au Sahel. Celui qui a disparu depuis le…

4 semaines ago

Côte d’Ivoire : libération immédiate de Justin Koné Katinan et de tous les détenus politiques

Le Parti communiste français condamne avec la plus grande fermeté l’arrestation et le placement sous…

1 mois ago

Criminalisation du journalisme au Mali : Abdrahamane Kéita, du Témoin, condamné à deux ans de prison ferme

Au Mali, le directeur de publication du journal Le Témoin, Abdrahamane Kéita, a été condamné…

1 mois ago

Peau noire, Dieu blanc : quand Dieu porte les couleurs des oppresseurs

Le 3 octobre, Axel Illary publiera sur Amazon Peau noire, Dieu blanc. Essai sur l’aliénation…

1 mois ago

This website uses cookies.