« Quiconque tient l'histoire d'un peuple tient son âme, mais quiconque tient la spiritualité d'un peuple le contraint à vivre sous le joug d'une servitude éternelle. »

Cheikh Anta DIOP
Opinions

Afrique : Le paradoxe des diplômés revenus d’Occident

Il existe, dans de nombreux pays africains, un paradoxe aussi troublant que persistant, celui d’une élite formée en Occident — en Europe, en Amérique du Nord, parfois dans les meilleures universités — et qui, une fois rentrée au pays, se montre incapable de reproduire ce qu’elle a admiré à l’étranger. Ces hommes et femmes ont vécu dans des sociétés où les routes sont solides, les bibliothèques ouvertes, les universités bien équipées, les hôpitaux fonctionnels, les institutions respectées. Ils ont vu la transparence, l’efficacité administrative, la responsabilité politique. Pourtant, quand ils rentrent chez eux, ils font tout le contraire.
Incapables de construire des routes goudronnées, ils roulent dans de grosses voitures sur des pistes poussiéreuses et trouées ; incapables d’ériger des bibliothèques ou d’équiper des hôpitaux, ils prennent l’avion au moindre rhume pour se faire soigner en France, au Maroc, en Turquie ou au Canada. Incapables de moderniser les universités africaines, ils envoient leurs propres enfants étudier à l’étranger. Quant à la corruption, loin de la combattre, ils en deviennent souvent les acteurs les plus zélés.
Le paradoxe devient encore plus flagrant lorsqu’on observe ce qui se passe en Occident : des bienfaiteurs financent des écoles, des universités, des bibliothèques et des hôpitaux, parfois à travers des fondations, parfois à travers de simples dons citoyens. La philanthropie y est un pilier de la construction sociale.
Mais que font certains Africains ayant étudié dans cet environnement ?
Une fois rentrés, ils préfèrent ouvrir des comptes bancaires en Occident avec l’argent public volé.
Ils ne donnent rien à leurs anciennes écoles, même lorsque celles-ci sont délabrées, méconnaissables. Pas une salle repeinte, pas une bibliothèque rénovée, pas une bourse offerte à un élève méritant. Ils préfèrent jouir en famille d’une richesse douteuse plutôt que de contribuer à l’amélioration du système éducatif qui les a pourtant portés jusqu’au campus occidental.
Cette incohérence n’est pas seulement morale. Elle est politique, culturelle et civilisationnelle.
Ces élites aiment citer Kant, Montesquieu, Lincoln, Rawls ou Obama dans leurs discours. Elles parlent de démocratie, d’État de droit, de transparence. Elles admirent les institutions occidentales, la rigueur de leurs administrations, leur efficacité publique. Mais, une fois au pouvoir — ou même dans un simple poste de responsabilité — elles adoptent l’inverse de ce qu’elles prétendent défendre.
Elles vantent la démocratie occidentale tout en pratiquant le tripatouillage constitutionnel pour rester au pouvoir.
Elles admirent les élections libres mais bourrent les urnes chez elles, orchestrant fraudes et intimidations.
Elles louent la méritocratie mais promeuvent prioritairement les membres de leur ethnie, quels que soient leurs compétences ou leurs résultats.
Elles saluent l’indépendance des institutions, mais achètent les consciences à coups de billets lors des campagnes électorales.
Pire encore, elles ne copient de l’Occident que les pratiques les plus déviantes: consumérisme, gaspillage, individualisme, perte du sens communautaire, homosexualité, excès bureaucratique, agressivité politique. Elles importent rarement ce qui serait utile: la discipline, le respect du bien public, la planification sur le long terme, l’honnêteté administrative.
Pour comprendre ce paradoxe, il faut admettre que beaucoup d’Africains formés en Occident n’ont vu de l’Occident que la surface: les infrastructures, mais pas l’éthique ; la démocratie, mais pas les siècles de lutte qui l’ont forgée ; l’efficacité, mais pas le travail acharné qu’elle demande. De retour chez eux, ils retrouvent un système qui récompense la prédation, la fraude et la loyauté clanique plutôt que la compétence et ils s’y adaptent avec une facilité déconcertante.
Dès lors, une question se pose: Et si le vrai mal de l’Afrique était finalement ses élites incohérentes ?
Des élites qui parlent comme l’Occident mais agissent comme les pires caricatures des régimes prédateurs, des élites qui ne rêvent pas d’un pays prospère, mais d’une richesse personnelle préservée à tout prix, des élites qui ne construisent pas l’avenir parce qu’elles savent que leurs enfants n’y vivront pas, des élites qui ne donnent rien, parce qu’elles ne se sentent responsables de rien.
L’Afrique n’est pas condamnée. Elle regorge de talents, de ressources, de jeunesse, d’énergie créative. Mais elle manque terriblement de cohérence au sommet. Elle manque de dirigeants et cadres capables de dire ce qu’ils font et de faire ce qu’ils disent, capables de s’inspirer du meilleur du monde sans renier les valeurs africaines, capables de bâtir au lieu de piller.
Le vrai problème n’est peut-être pas l’Occident, ni le colonialisme, ni la mondialisation.
Le mal se trouve peut-être, depuis trop longtemps, dans l’élite africaine elle-même.
Jean-Claude DJÉRÉKÉ
La Dépêche d'Abidjan

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