En dehors de Patrice et Mario, Amédée Pierre sera influencé par certains genres musicaux de l’époque tels Lakwéala, le cha-cha, le Meringué et autres Rumba. L’ossature de son orchestre étant composée d’Ivoiriens et avec l’idée de revalorisation des rythmes et mélodies du terroir qui bouillonnait en lui, il va s’atteler à les transcrire sans altérer leurs corpus mélodiques traditionnels. Il leur affecte des nouvelles paroles, des nouvelles notes pour les enrichir. Le Digba, le Lagadigbeu et autres genres, seront retravaillés avec une nouvelle approche harmonique. Une grande difficulté d’écriture apparaît d’autant plus que les instruments occidentaux que l’artiste utilise dans son orchestre, n’ont pas la même architecture, les mêmes étendues (tessiture) que les instruments traditionnels. Amédée se met à écrire selon son nouvel outil de travail. Le Digba et autres Lagadigbeu exécutés par les percussions et les voix sous-tendues par une mélodie linéaire, changent et se déroulent désormais sur un champ compositionnel plus vaste qui permet à l’écriture de la basse d’être variée, suppléant ainsi certaines percussions. Des nouveaux espaces voient le jour, permettant aux genres musicaux tirés du terroir d’avoir une nouvelle résonance. Dans la majorité de ses compositions, l’artiste utilise trois accords situés toujours sur la tonique, la quinte et la quarte avec pour note d’appui la quinte. Dans la tonalité de DO par exemple, on aura DO, SOL, FA, SOL (1-5-4-5) qui se déroulent de manière rotative. Il sera ainsi aussi bien dans la tonalité que le rythme. La quarte utilisée souvent dans certaines écritures pour servir de note suspensive, cède sa fonction dans l’approche d’Amédée Pierre à la quinte. Toutes les générations qui écrivent en s’appuyant sur la musique traditionnelle du centre Ouest de la Côte d’Ivoire, suivent la même trajectoire. Elles marchent sur les traces d’Amédée Pierre, pourrait-on dire. L’écriture d’Amédée Pierre en grande partie se caractérise par des figures de notes telles des croches liées entre elles qui peuvent s’étendre sur plusieurs mesures se terminant par des notes longues (des points d’orgue) qui rappellent l’écriture musicale qu’on observe chez les Tohorui. Cette procédure est de mise aussi bien dans le binaire que le ternaire. Ajoutons à cela que toutes les chansons d’Amédée ayant trait au deuil, à la tristesse, sont chantées en tonalité majeure contrairement à ce qui se fait en Occident, notamment dans la musique académique. Où, il est enseigné que tout ce qui traduit la douleur, la tristesse, se fait en tonalité mineure. Ici, se pose un problème d’ordre sociétal car, en pays Bété, c’est au niveau du rythme ternaire et la teneur du message (des formules mélodiques élogieuses funéraires ponctuées de Hié, houi, wha…hum) que s’exprime la douleur. L’artiste Amédée Pierre a produit une nouvelle écriture en ce qui concerne ces musiques rituelles funéraires (Lagadigbeu et autres wuigogo) basées sur le rythme ternaire (des notes décomposées) en leur insufflant une résonance moderne. Dans sa démarche, il a élargi le champ de l’harmonie de la basse qui ne joue plus sur une seule note comme le faisait le tambour de base dans le Digba, le Lagadigbeu auparavant, mais joue désormais sur quatre notes avec des broderies, des appogiatures et autres trilles. L’artiste est le premier à avoir rendu la basse de ce genre musical mélodique. Il a crée des plans musicaux utilisés à l’Ouest par les artistes musiciens et cela se ressent aussi bien dans le corpus mélodique que rythmique. L’écriture musicale de l’artiste, tire sa source du Centre Ouest, de l’Ouest et du Sud de la Côte d’Ivoire. Et cette démarche harmonique se ressent en grande partie sur toutes les œuvres de certains artistes. Amédée Pierre bien qu’ayant flirté avec toutes sortes de genres musicaux comme indiqué plus haut, avait toujours les pieds dans sa tradition et la tête dans la modernité.
La musique dans ses rapports avec l’histoire…l’esthétique, nous recommande de regarder dans le rétroviseur de la musicologie. Ici, on s’aperçoit que, la communauté Bété dans sa tradition musicale, utilise les tierces majeures et qu’à côté, les Wê qui partagent les mêmes parcelles artistiques avec elle et, servant de socle culturel au Krou, eux, utilisent les tierces mineures. Déjà ici, se trouve un début de réponse à l’écriture musicale de tout artiste originaire de l’Ouest de la Côte d’Ivoire dont l’armature moderne est écrite par Amédée Pierre. Il en va ainsi pour les artistes Ernesto Djédjé dans sa chanson (Ziglibhithy) et Luckson Padaud (Glôgba) qui s’inspirent de la chanson (Prison de Watta) d’Amédée Pierre sauf qu’au niveau du rythme, les deux premiers cités utilisent le ternaire alors qu’Amédée lui, le fait en binaire. Il y a là une transposition des paroles qui atteste qu’Amédée est celui-là même à avoir aussi bien sur le plan de l’écriture musicale que des paroles, produit les bases d’une musique avec une approche nouvelle. On peut avancer que les éléments constitutifs de la musique moderne ivoirienne, sont à l’actif d’Amédée Pierre. Bien sûr, il n’est pas Saint Grégoire, mais il mérite mieux que lui. Car, l’histoire de la musique nous enseigne que Saint Grégoire n’est ni musicien, ni musicologue et pourtant, la musique de l’époque durant laquelle il a vécu porte son nom. C’est d’ailleurs pour cela que l’on parle de la musique Grégorienne, en hommage à ce grand homme de Dieu. Son œuvre, a consisté à ramasser sous les débris de la guerre, les premières notes écrites (les neumes) de la musique qu’il dépose dans une bibliothèque. Par la suite, des générations et des générations vont s’en inspirer pour parfaire l’écriture musicale telle que nous la connaissons à ce jour. D’où, pour immortaliser l’action de cet homme de Dieu, la musique de son époque portera la dénomination de : ‘’Musique Grégorienne’’. Que peut-on faire pour Siblié Thébha Houho Digbeu alias Amédée Pierre qui, lui, se rendit tôt dans la forêt sombre et profonde au risque de sa vie, pour y recueillir la sève de la musique traditionnelle et en extraire l’inconnu du connu ? Ne sont-ce pas ces notes musicales qui sont les éléments constitutifs de la musique moderne Ivoirienne ? Reconnaissons l’adresse de Digbhui talégnon Zaplé (fabriquant des mortiers) qui allaite toutes les populations pendant les périodes de grandes famines, mais dont les bienfaits sont pourtant chantés sur une mélopée nasillarde par la gente féminine sur le chemin du marigot ! Hommage à Dépi Doudouho Digbeu, Siblié Thébha Djézié Kanon alias Amédée Pierre, dont les empreintes ont marqué et continueront de marquer les mentalités collectives…musicalement. Les parcelles mélodiques de Zégbehié Boguhé (aïeuls maternels) d’Amédée Pierre, ont inoculé dans ses cordes vocales, la sève créatrice par l’intermédiaire du Dopé, rossignol dont la tessiture vocale survole l’immensité de la forêt en survivant aux vicissitudes des temps de grandes sécheresses sans fléchir : « Qui donc ne connait la voix de Yohouho Digbeu/Qui donc ne comprend de Yohouho Digbeu la parole jaillie de la bouche ?/Amis, que celui qui ne la connait pas exhorte son cœur à patience/Amis, que celui qui ne la comprend pas, exhorte son cœur à patience/Semblable au Dopé, seule la voix fluée de la bouche de Yohouho Digbeu/Semblable au Dopé, seule la voix fluée de ma bouche, amis/ Dopé, Dopé, Dopé… » Gloire éternelle à l’Artiste, au Poète Lyrique et… !
Par Valen Guédé Musicologue
Valen_guede@yahoo.fr
Thu, 03 Nov 2011 02:08:00 +0100
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