août 8, 2022

Félix HOUPHOUËT-BOIGNY : « J’AI DES MILLIARDS EN SUISSE… »

Avril 1983. En application des recommandations du F.M.I., le gouvernement de Côte-d’Ivoire décide de supprimer la gratuité du logement aux enseignants. Or sont logés par l’Etat les corps en tenue (militaires, gendarmes, policiers, douaniers … ), les coopérants, certains hauts fonctionnaires de l’Etat (ministres, préfets, sous-préfets … ) et les enseignants. Les dépenses engagées par l’Etat pour le logement des enseignants ne représentent d’ailleurs que 14 % des dépenses pour le logement des fonctionnaires. S’il s’agissait vraiment de décisions d’ordre économique, les mesures devraient toucher plus de monde. Les enseignants se sentent donc victimes d’une attaque essentiellement politique qui vise à les punir du fait qu’ils ont toujours refusé que leurs syndicats ne deviennent des sections du parti unique, le P.D.C.I. Ils se mettent en grève. Houphouët-Boigny prononce alors l’un des discours les plus délirants de l’histoire de notre jeune République. Nous publions l’intégralité de ce discours tel qu’il a été reproduit par le quotidien unique Fraternité-Matin.

Laurent GBAGBO

– Je veux m’adresser aujourd’hui, non pas aux hommes de lettres et de culture, mais à la Côte-d’Ivoire profonde – à la population de nos campagnes, de nos plantations, de nos villages – en termes très simples. Je n’essaierai pas de maquiller la vérité en ayant recours à la poésie que je ne possède pas et que je ne cherche pas à mon [PAGE 77] âge à posséder; je parlerai de la situation telle qu’elle prévaut, en toute simplicité.

C’est par simple boutade que je vais dire que « je reviens de Genève ». Je suis resté avec vous; bientôt j’aurai soixante-dix-huit ans, je n’ai jamais été hospitalisé. L’année dernière j’ai été à Genève dans une clinique spécialisée pour le traitement des bien-portants. Je me suis fait donc examiner; ils m’ont dit : « vous êtes encore bon pour le service, partez ! » et je suis revenu. De quoi s’agit-il ?

Il s’agit de la grève des enseignants du Secondaire. Ces enseignants du Secondaire sont soumis à deux sortes de pression : nos frères, à tous les niveaux, propriétaires des logements qui ont tiré un maximum de profits du placement de baux à l’Administration, voient mal la disparition du jour au lendemain de cette manne.

Malgré leur militantisme, l’intérêt particulier prime davantage que l’intérêt général. Je sais que certains d’entre eux – une minorité – demandent aux enseignants de persévérer dans leurs démarches démagogiques. Parce que le « Vieux » finira par céder.

Le deuxième courant de pression vient de l’extérieur. J’apporterai des détails. Comme on le dit chez nous, et je le répéterai mille fois, « quand le mur n’est pas fendu, l’araignée ne pénètre pas ». L’extérieur a pu agir parce qu’il croit que le moment est venu avec le mécontentement manifesté par les cadres, et qui provient de la constance de notre politique de redressement financier, d’assainissement financier. La crise est là, et je ne peux malheureusement pas revenir sur cette crise, car tout a été déjà dit. Parce que nous avons eu une chute brutale des prix de nos matières, nous connaissons de plein fouet cette crise. Celle-ci, qui atteint le monde entier, nous atteint davantage parce que nos ressources sont modestes et fragiles. Et que nous n’avons que cette économie-là, cette économie agricole.

« Je suis peiné, écœuré même »

Depuis bientôt trois ans, nous avons bloqué le revenu des paysans. Ce sont ces paysans qui nous font vivre tous. Il n’y a pas d’exemple au monde où une catégorie de [PAGE 78] citoyens consacrent plus des deux tiers de leurs revenu à la société, à l’Etat. Et c’est pourtant ce que font nos paysans, en ne percevant que 300 francs pour le kilogramme de cacao ou de café.

Dans la déclaration qui a été lue par le ministre Camille Alliali en mon nom, je n’ai pas à retirer un seul mot de la déclaration que j’ai préparée moi-même. Je veux préciser simplement ceci : Comment les enseignants du Secondaire en sont arrivés là ? Je suis très peiné, je ne vous le cache pas, écœuré même. Ceux qui ont le plus bénéficié de la sollicitude de l’Etat, ce sont les enseignants. Et j’ai embarrassé, en le faisant, tous mes autres collègues de l’Afrique de l’Ouest francophone. Nous avions les moyens de le faire. Nous voulions assurer la priorité à l’éducation. Nous avions très peu de vocations en ce temps-là. Vous vous souvenez qu’au début de l’indépendance, nous avons eu recours au contingent de militaires français pour donner des cours au niveau de l’enseignement secondaire, dans les collèges et les lycées. Il faut dire que parmi ceux que nous avons envoyés en 1946 à Paris, la plupart d’entre eux, qui ont terminé rapidement leurs études, qui n’ont pas mis cinq à six ans pour obtenir une licence, ne se sont pas dirigés vers l’enseignement. Nous manquions donc d’enseignants tant au niveau du secondaire que du supérieur. Dans le but de bien faire, notre ministre de l’éducation d’alors, M. Amon Tanoh, a baptisé, de par son propre chef, des enseignants qui n’en ont pas la valeur, « assistants ». Et ceci dans le but de posséder un noyau d’enseignants ivoiriens à l’université naissante. Les 4/10e de ces enseignants ont fait de l’assistanat une carrière. C’est dans cette même salle – vous avez de la mémoire – que de jeunes étudiants ont dénoncé ces enseignants dont les enseignements ne passaient pas. Pour remédier à cela, et pour que les meilleurs de nos enfants s’orientent vers l’enseignement, car les solutions aux problèmes posés par notre développement passent nécessairement par la formation, nous avons demandé à tous les cadres du public d’accepter de s’effacer devant leurs collègues de l’enseignement secondaire. Ces licenciés, je ne parle pas de ceux de l’Ecole normale supérieure que nous avons créée par la suite, mais de ces licenciés qui n’ont pas fait de pédagogie et qui du jour [PAGE 79] au lendemain sont devenus des enseignants, peuvent être facilement remplacés par n’importe quel licencié.

Quand un ingénieur des Ponts et Chaussées, quand un médecin qui a fait sept ans d’études se voit attribuer un salaire inférieur à celui de l’enseignant du secondaire qui n’a fait que trois années d’études après le baccalauréat, – dans le cadre de l’Administration, la plupart des cadres ont, après la licence, poursuivi leurs études à l’Ecole Nationale d’Administration (E.N.A.) –, c’est une chose qu’on ne retrouve nulle part au monde. Il leur a fallu sacrifier leur orgueil personnel au profit de l’intérêt général, et ils l’ont fait.

Kéi Boguinard, ministre de la Fonction publique, pour vous rafraîchir un peu la mémoire, va nous donner les salaires de base des enseignants du secondaire et du supérieur par rapport à ceux qui ont fait d’avantage d’études [suit la grille des salaires des fonctionnaires].

L’autonomie de gestion

Malgré cette différence énorme, nous avons poussé la sollicitude jusqu’à leur accorder la gratuité du logement, ce que n’ont pas les ingénieurs et les autres fonctionnaires de même formation. J’ai dit qu’au départ, c’était pour les encourager à un moment où ils n’étaient que quelques centaines. Mais nous sommes arrivés aujourd’hui à un point tel que même, je vous l’affirme, si le cacao continuait à rapporter 2 000 francs le kilogramme et le café 3 000 francs le kilo, nous n’aurions pas pu maintenir ce privilège. Avec dix mille, vingt mille enseignants logés gratuitement, ce privilège aurait coûté quelque chose comme 100 à 150 milliards par an, des ressources qui vont manquer au développement. Nous devrions nous arrêter. Et la crise est arrivée; elle n’a pas eu que des effets désastreux, négatifs. Elle a eu aussi des aspects positifs. C’est de repenser nos problèmes en fonction de nos moyens.

Les enseignants crient : « l’Etat a mal géré ». Nous arriverons tout à l’heure au deuxième courant de pression pour justifier tout cela.

Ils crient : « L’Etat a mal géré l’économie du pays. » De quoi s’agit-il ? Dans l’euphorie partout, nous avons [PAGE 80] cru bien faire en créant les sociétés d’Etat; nous avons créé les complexes sucriers. Nous avons développé l’agriculture, et nous nous sommes trouvés brutalement devant la baisse catastrophique des prix de nos matières premières. Alors, il faut repenser cet ensemble de problèmes. Ils ont dit qu’on n’avait pas puni ceux qui ont fait de la mauvaise gestion. Je réponds cas par cas, parce que ceux qui me demandent de punir doivent savoir que nous sommes un Etat qui se dit civilisé. Quand j’accuse quelqu’un de détournement, il faut que j’apporte la preuve de ce détournement devant la justice. On a mal négocié l’installation des complexes sucriers dans le Nord[1]. Or, c’est au cours de l’une de mes tournées que j’ai promis, dans le cadre de notre lutte contre les disparités régionales, d’installer ces complexes sucriers dans cette région. Le projet a été mal étudié, on a surfacturé le prix des usines.

En ce qui concerne les emprunts, puisque nous avions en ce temps-là les moyens de payer, ne m’accusez pas de la durée de ces emprunts; plus nous payerons, mieux ça servira le pays. Et nous pouvions en ce temps-là nous acquitter de remboursements souscrits au lieu de les traîner sur des années, avec les agios qui augmentent d’année en année. J’aurais dû faire arrêter les ministres qui ont négocié ces accords et les jeter en prison. Mais sur quel chef d’accusation ? De corruption ? Je dois apporter la preuve de la corruption. Et il faut que le corrupteur soit là; celui qui viendra devant le tribunal dire que « j’ai corrompu ». Ils auraient été blanchis. J’ai préféré me séparer d’eux. Je sais qu’ils ont « fauté ». Parce qu’ailleurs leurs collègues du Cameroun ont été plus perspicaces, ils ont fait mieux. C’est ce que je pouvais faire.

Depuis cinq ans, nous nous attelons à réparer ces fautes au niveau des complexes sucriers. L’implantation par exemple de Ferké II, loin des travailleurs, nous coûte énormément cher. Je n’entrerai pas dans les détails. Et les études ont été faites de façon à ce que les importateurs blanchissent nos productions et gagnent plus d’argent que nous qui avions créé ces complexes. Alors qu’il s’agissait d’adjoindre à ces usines très peu de moyens pour [PAGE 81] blanchir ce sucre sur place. Et nous avons pour ce produit l’écoulement facile. On n’a pas besoin d’aller en Europe ou aux Etats-Unis. Les clients potentiels sont là, en Afrique. Il est là, le ministre Bra Kanon[2], qui est chargé avec un spécialiste égyptien de nous corriger ces erreurs. La dernière signature a eu lieu, je crois, il y a quatre jours. Nous avions, en présence deux firmes concurrentes. Et nous avons accordé notre préférence à la proposition de la firme française qui nous coûtait 1,2 milliard de moins. Le sucre sera donc blanchi, et nous pourrons donc le vendre. Est-ce négatif tout ce qui a été fait là malgré les surfacturations ? Nous avons donné du travail aux frères du Nord. Nous n’avons pu aller jusqu’à cinquante complexes alors que nous en avions le financement. Mais nous sommes arrivés à six en raison de près de cinq mille ouvriers par complexe, ce qui donne 30 000 travailleurs. La famille élargie en Afrique permet de considérer au moins dix fois plus, c’est-à-dire 300 000 personnes qui vivent grâce aux complexes sucriers, sans compter les autres retombées bénéfiques dues à cette implantation.

Nous avons eu affaire aux autres sociétés d’Etat. Et pendant trois ans, c’est le ministre Ekra[3] qui s’est attelé à cette tâche difficile. C’est-à-dire arrêter l’hémorragie provoquée par les emprunts inconsidérés des dirigeants de ces sociétés d’Etat. Nous sommes en train de panser les plaies de l’Etat et du gouvernement. L’échec des sociétés d’Etat nous a coûté 32 milliards. Devons-nous arrêter les dirigeants de ces sociétés ? On a grossi les chiffres des travailleurs d’entreprises étatiques. Chacun s’est empressé de recommander qui un cousin, qui un frère. Ils n’ont pas eu le courage de refuser cela.

Ils doivent être jetés en prison ou déférés devant le tribunal avec pour chef d’accusation : mauvaise gestion. Ils se sont attribués des salaires trop élevés. Nous venons de parler de 200 000 F, de 300 000 F en ce qui concerne les enseignants du secondaire, mais au niveau des sociétés d’Etat, c’est le million, c’est deux millions. Mais ils sont couverts. Ils ont l’autonomie de la gestion. Ils ont des [PAGE 82] conseils d’administration qui ont approuvé les salaires. On ne peut pas les emprisonner. Je ne puis que mettre fin à cette exploitation. Et c’est ce que j’ai fait. Les mêmes hommes se seraient encore plaints en disant que j’ai fait de l’arbitraire : « jeté en prison sans preuve tel ou tel. »

Nous arrivons parce que nous continuons. Nous avons commencé par l’Etat, le pilier même qui est soumis au parlement[4]. Il n’y a pas de compression possible du personnel, et nous ne pouvons pas réduire le salaire du personnel. La Côte-d’Ivoire n’est pas arrivée au stade de certains pays qui malheureusement ont réduit de moitié et voire davantage les salaires. On n’est pas au point où certains pays sont contraints de payer tous les quatre 0u cinq mois. Donc nous avons réduit le matériel. Il y a des ministres qui viennent me dire : « Président, nous n’avons pas de véhicule de service maintenant. Nous avons des véhicules qui ont sept ans. » Je leur réponds qu’à la Présidence, il y a des véhicules qui ont quatorze ans. Il faut les faire réparer et donner des instructions pour que vos chauffeurs fassent leur devoir pour mieux entretenir ces véhicules. Nous n’avons fait d’exception que sur deux plans seulement :

Au niveau de la Police où nous avons dû débloquer en cours d’année pour la sécurité une certaine somme pour permettre à la Police de bien tourner. A la Gendarmerie également[5]. Alors, nous continuons, on n’a pas terminé. Nous avons commencé par renoncer et ce n’était pas facile. Nous étions sollicités comme nous le sommes aujourd’hui encore par les investisseurs qui nous font confiance. Certains même disent : « Nous attendrons deux ans, trois ans de plus puisque la Côte-d’Ivoire est un pays sûr. » Et l’argent ne va que là où c’est sûr. Un adage nigérien dit que le pied ne va pas là où il n’y a pas le cœur. Nous avons tout refusé. C’est quelque 500 milliards [PAGE 83] qu’on nous a accordés pour le financement de certains projets utiles au pays. Mais qui me comprend dans l’état de crise actuelle que nous traversons ?

Il nous a fallu tôt confier à la Banque Mondiale et au Fonds Monétaire International le soin de diagnostiquer notre situation. Nous n’avons pas attendu la crise, c’est depuis toujours[6]. Nous ne nous complaisons pas dans le triomphalisme, mais toute de même, la Côte-d’Ivoire peut être fière que ces deux grandes instances internationales aient considéré notre pays comme celui qui a fait davantage d’efforts pour l’assainissement de ses finances. Nous avons perdu des milliards, la Banque Mondiale ne peut pas couvrir ces pertes-là, mais néanmoins nous sommes les seuls, ou à peu près les seuls pour le moment en Afrique, à obtenir de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International des prêts. Je pense que dans l’année nous atteindrons certainement un milliard de dollars[7].

Or nous devons poursuivre. Il y a une autre plaie que nous avons découverte brutalement : c’est le logement. Nous sommes partis avec 7 milliards, au moment où nos recettes atteignaient 1 000 milliards, nous pouvions faire ce geste en faveur de ceux qui forment nos cadres. Et progressivement, les dépenses se sont enflées.

Au point que le nouveau ministre de la Construction et de l’Urbanisme, alors que nous venions de voter un budget de 19 milliards, me dit : « Monsieur le Président, nous venons d’atteindre 27 milliards. » C’était en septembre dernier. Il nous reste encore 22 milliards pour boucler ce budget. Et nous traînons 10 milliards de passif que ses prédécesseurs nous ont masqués. 60 milliards, c’est de la folie. « On ne reste pas dans le magnan pour [PAGE 84] extirper le magnan », c’est un proverbe baoulé qui le dit. Alors, j’ai dit : « halte ! » pour que nous voyions clair. On verra tous ceux qui viendront réclamer le paiement de leurs créances.

J’ai essayé d’obtenir des renseignements, j’ai chargé des administrateurs, des responsables de société… Au bout de trois à quatre mois, leurs investigations n’avaient porté que sur mille cas, alors qu’il y a des dizaines de milliers de cas; donc j’ai arrêté, comme je l’ai fait pour les sociétés d’Etat, j’ai arrêté l’hémorragie, et nous sommes en train de rechercher à qui confier cela. La plupart de mes compatriotes sont intéressés par cette affaire; aussi je ne pouvais la leur confier. J’ai fini par trouver des hommes qui, sans avoir une grande compétence, ne sont pas mêlés à cette affaire, à ces tractations… Ces hommes malheureusement reçoivent des menaces de mort, comme cela se fait d’ailleurs contre les préfets à l’intérieur du pays, par les enseignants. C’est nouveau ça, en Côte-d’Ivoire. Et c’est inquiétant !

On a demandé à ceux à qui nous devons de produire leurs titres de créance. On vérifiera la réalité de ces créances. D’abord le bâtiment, s’il existe, la qualité du bâtiment c’est-à-dire si le prix correspond à la réalité. Et nous avons demandé à M. Cesario (responsable de la direction de contrôle des Grands Travaux) de désigner des experts pour ce contrôle-là. On a ignoré les meubles.

Il y en a parmi vous dont on a contrôlé les livraisons, qui ont fait ça de façon correcte. Mais nous n’avons pas fini. Chez d’autres, le nombre n’y est pas, la qualité n’est pas et on paie. Pompidou disait que la France est un pays ingouvernable, mais qu’il faut gouverner. Même si c’est difficile, nous devons trouver des solutions à cela. J’ai demandé aux jeunes qui s’occupent de cette affaire, d’en finir d’ici six mois. Car nous ne savons pas si d’ici-là, ils ne seront pas corrompus, eux aussi.

Donc, nous sommes sur la bonne voie. On a parlé de baux fictifs; il faut que la commission, en toute sérénité, prouve qu’il y a des baux fictifs, et les bénéficiaires de ceux-ci. Et les enseignants disent : tant que l’on n’aura pas assaini cette situation, nous nous sentirons sacrifiés. Que dire ? C’est de l’intoxication à tous les niveaux. Il y a un trou auprès de l’Assemblée nationale. On dit que [PAGE 85] le propriétaire perçoit douze millions de francs par mois. Et tout de suite, on fait allusion à ce pauvre Mamadou Coulibaly qui, Dieu merci ! nous revient jeudi, guéri. Mamadou est un de ces compagnons qui sont très riches de leur pauvreté. Ce terrain appartient à la SODEPALM. Cette société voulait construire dans ce trou un ensemble de bureaux. Et elle a dû surseoir à ce projet pour éviter des dépenses inutiles. Et voilà qu’on raconte que ce trou est bâillé au profit de Mamadou Coulibaly, à raison de douze millions par mois. Ce n’est pas sérieux.

Les enseignants du secondaire disent qu’ils n’ont pas eu le contact avec moi. Je m’inscris en faux contre cette assertion. Ils sont venus chez moi. A deux reprises. Ils ne sont pas passés par leur ministre. Ils ont demandé à me rencontrer et cela a été fait.

Cela s’est passé chez moi à la maison, et je leur ai donné les raisons pour lesquelles je suis obligé de résilier les baux. Mais j’ai expliqué que, dans un premier temps, ils bénéficieraient d’indemnités contributives. Autrement dit comment un enseignant qui perçoit au départ plus de 200 000 francs par mois, alors que le docteur, l’ingénieur, qui ont fait plus d’études, n’en perçoivent pratiquement que la moitié ? Mais mieux, comment peuvent-ils expliquer que s’ils n’ont pas de maison, ils ne peuvent pas donner de cours ? Il n’y a pas que la Côte-d’Ivoire qui ait des enseignants, il y en a dans tous les pays africains. Ils n’ont pas ces facilités-là, ils n’ont pas ces salaires, ils n’ont pas ces logements. Et pourtant, ils font les cours. Et, je suis obligé de le dire, demain ils seront là, les résultats sont meilleurs. Vous savez comment nos enfants, intelligents qu’ils sont, ont beaucoup perdu dans leur formation. Il y a des enseignants licenciés qui sont dans le privé, ils perçoivent moins de salaire, ils ne sont pas logés, ils auraient pu se mettre en grève, mais ils travaillent dans l’intérêt supérieur du pays.

Et ces hommes qui déclarent tout haut l’égalité sociale, ils admettent que, eux, qui gagnent dès le départ 237 000 francs, obtiennent de l’Etat la gratuité du logement pendant que leurs frères qui n’ont que la moitié ayant fait les mêmes études ou davantage, sont obligés de consacrer parfois jusqu’à la moitié de leur maigre salaire pour se loger, ils ne se mettent pas en grève ceux-là ? [PAGE 86]

Le Sénégal donne 25 000 francs aux enseignants par mois; c’est une contribution. J’ai reçu les enseignants du secondaire, je le leur ai expliqué. Ils sont revenus me dire qu’ils ont des difficultés parce que les propriétaires veulent les chasser de leur logement. Pourquoi ? Parce qu’ils ne peuvent pas payer ce que les propriétaires leur demandent. Ils ont raison. On ne peut pas demander aux enseignants ou à tout autre fonctionnaire de payer le même taux que celui accordé par l’Etat. J’ai alors demandé de négocier. Et j’ai demandé aux préfets de présider, d’arbitrer ces négociations et qu’on réduise le montant de ces baux. Mais certains ne veulent pas payer du tout. Ils disent qu’on leur doit cela et leurs revendications portent sur la gratuité du logement. Ils ne veulent rien entendre.

Slogans et campagne d’intoxication

Nous arrivons au deuxième courant de pression, le plus grave. Le préfet de Séguela est là, celui d’Abengourou aussi, ils ont réussi par leur arbitrage à faire accepter de part et d’autre le prix du loyer. Or, tous ces hommes se sont mis en grève, disent-ils, par solidarité. Je croyais qu’il y avait solidarité dans le bien, mais je n’avais jamais pensé qu’en Côte-d’Ivoire, où je crois que nous sommes des hommes sérieux, il pouvait y avoir solidarité dans la sottise, dans la bêtise. A Yamoussoukro, je me suis évertué moi-même – parce que c’est moi qui ai fait ces constructions-là pour nos enseignants, c’est du luxe, j’ai été jusqu’à leur accorder la télévision – à faire qu’on leur demande, s’ils dorment dans les bâtiments administratifs, et selon les lieux, qu’ils versent à l’Etat entre 20, 40 000 et 50 000 francs selon la qualité et le lieu. Ils refusent. Eux, qui perçoivent entre 200 à 300 000 francs au début de leur carrière, puisque certains sont loin, au-delà de 300 000 francs, ils refusent de consentir cela en disant : « Non, il faut que ce soit gratuit. »

Et on dit que je ne les ai pas reçus. Je leur ai donné des assurances. On m’a dit que certains ministres les avaient jetés hors de leur maison. Je suis personnellement intervenu auprès de ces ministres pour qu’ils reviennent sur leur décision. Ils l’ont fait immédiatement. Alors [PAGE 87] où est le manque de contact ? Nous avons au niveau du Conseil national, l’instance suprême entre les Congrès, décidé de la suppression, de la résiliation des baux administratifs. Nous avons décidé d’accorder pour le moment une indemnité contributive. Car si la crise continue, nous serons amenés à supprimer ces indemnités-là. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. Mais, pour le moment, on les aide à payer leur logement. Ce qu’on ne fait pas pour ceux qui ont fait davantage d’études qu’eux.

On dit : le Président ne nous a pas reçus. Je vous ai reçus une première fois pour vous dire les raisons pour lesquelles nous devons renoncer aux baux administratifs. Parce que ça coûte trop cher à l’Etat. Vous êtes revenus me dire que vous avez des difficultés, et j’ai chargé les préfets de vous aider à les régler et, s’ils n’y arrivent pas, vous devez, dans tous les cas, rester dans les lieux, que le tribunal peut intervenir, et que le dernier recours c’est moi. Non pas en tant que Président de la République mais en tant que Père. Et ils continuent de dire que « depuis janvier, nous n’avons pas vu le Président ». Mais vais-je passer mon temps à vous recevoir ? Alors que les principes sont admis et que l’application doit être surveillée par leur ministre et non par moi ? On voit mal Mitterrand, par exemple, aller arbitrer la grève des médecins, la grève des sociétés X et Y à l’Elysée. Les enseignants du supérieur sont venus me voir avant-hier, sur la demande du recteur. J’ai pensé qu’ils venaient, eux qui ont déjà commencé cette grève l’année dernière, grève à caractère essentiellement politique, qu’ils venaient me demander de revenir sur les décisions, faisant appel à ce que je considère comme ma générosité, qu’ils interprètent comme ma faiblesse; mais non, ce sont de nouvelles revendications. Et c’est maintenant. Mais je ne comprends pas. Je leur ai dit : la plupart d’entre vous, vous avez des baux : ce n’est peut-être pas beaucoup, mais vous en avez que vous avez loué à l’administration. Niangoran, qui était en face de moi, s’est empressé de dire : « Moi j’en ai, j’occupe mon logement et l’administration me verse 200 000 francs. » Ils sont nombreux ceux qui font pareil. Alors il faut chercher à comprendre. Pourquoi cela ? Je dis : Dieu n’abandonne jamais les [PAGE 88] siens. Je cherche à comprendre. Et quand mes collègues Moussa Traoré du Mali, Abdou Diouf du Sénégal, Seyni Kountché du Niger, Eyadema du Togo, me disent : « On ne comprend pas comment les enfants gâtés que sont vos enseignants peuvent se laisser influencer de la sorte et aller contre les intérêts supérieurs de leur pays. » Ce sont des revendications qui ne reposent sur rien.

Dans cette même salle, au Conseil national, pour le règlement de la grève déclenchée par les enseignants du supérieur il y a un an, j’ai dénoncé la main de l’étranger et j’ai dit que nous ferions la lumière après cela. Gbagbo, le chef de file et c’est bien lui, s’est sauvé de la Côte-d’Ivoire. Il est allé à Paris pour demander le droit d’asile politique. Parce qu’on l’a induit en erreur en lui faisant croire qu’avec le changement en France, il suffit de dire : « je suis socialiste », et puis Mitterrand et autres vont vous embrasser. Ils nous connaissent depuis longtemps. Ils savent que nous sommes incapables de menacer la vie de qui que ce soit en Côte-d’Ivoire et ailleurs.

J’ajoute que si les enseignants n’avaient pas boycotté le cadre de dialogue permanent proposé par le dernier Congrès, et qui devrait être constitué par une commission de cinquante membres d’enseignants du supérieur, d’enseignants du secondaire et d’enseignants du primaire, pouvant donner des avis au gouvernement sur les problèmes concernant leur vocation ou des suggestions faites par eux au gouvernement, nous aurions pu, si ce cadre n’avait pas été boycotté par eux, dis-je, nous aurions pu éviter les deux grèves : celle de l’année dernière, la grève des enseignants du supérieur, et celle de cette année, la grève des enseignants au secondaire.

Ces enseignants disent poser un problème technique. Avec les slogans qui accompagnent leurs actions, la campagne d’intoxication.. ? Quand jusque dans mon propre village, les enseignants défilent en criant : « Vive la deuxième République » ? Et nous avons suivi partout. Dans les bars, au téléphone, ce n’est pas Watergate, mais je suis obligé d’écouter les conversations, et je les écoute. C’est écœurant. On fait même l’apologie du massacre de la famille d’Haïlé Sélassié. Où en sont-ils arrivés ?

Il y a quelques jours, un bandit nigérian, qui a eu un problème de conscience, est venu librement déclarer à [PAGE 89] notre ministre de la Sécurité intérieure le général Ouassénan, qu’il avait pensé réaliser des hold-up à main armée avec des militaires. Mais sa conscience lui demande de ne plus le faire. Il se constitue prisonnier et dénonce ses complices, des militaires de la Marine. L’un s’était sauvé, mais quand on a été chez lui on a trouvé les balles correspondant aux armes indiquées. Dans la nuit, le deuxième, pris de remords, est venu également se constituer prisonnier.

Il y a un enseignant qui est venu me voir, il a dit : « Depuis 1975, j’appartiens à une organisation d’enseignants décidée à détruire le régime, à déstabiliser le pays. Nous nous sommes réunis en tels lieux, jusqu’à Paris. Je suis prêt à la confrontation générale. »

Ils ne peuvent pas discuter avec moi. J’ai le dossier. Si je ne donne pas de nom, c’est parce que j’ai peur de la réaction populaire. Je préfère déposer ce dossier à une commission où un magistrat va dépouiller tout cela, convoquer ceux qui sont incriminés et les faire arrêter.

Que me disent les enseignants du supérieur ? Par la bouche de la femme de Gbagbo, elle est dans le coup, car c’est elle qui a lu le papier, ce sont des récriminations à l’encontre de l’Etat. Mais ceux qui veulent le changement, je voudrais que l’Ivoirien voyage, sorte, compare; est-ce qu’ils se rendent compte que dans les pays où il y a eu ce changement, leurs collègues enseignants ne peuvent guère se permettre cette licence de liberté dans les paroles, dans les écrits, dans les tracts et dans les faits ? Ils seront arrêtés et jetés en prison, certains même fusillés. Nous ne le faisons pas ici et voilà le changement.

Des menaces de mort

J’ai cru qu’ils étaient intelligents et c’est à eux que j’ai confié la formation de nos enfants… Ils oublient qu’il y a un seul enseignant qui ait dirigé, il s’appelait Salazar, du Portugal[8]. Il avait commis des crimes. Mais là où cela [PAGE 90] devient plus grave, c’est le choix de leur maître, un grand commun diviseur dans le monde, et tout le monde le sait… et j’en parlerai bientôt avec Reagan, il divise le monde : les Arabes, les Africains noirs, les Américains du Sud, tout le monde, et il est ménagé par les grands pays. A qui profite le crime, quels sont ceux qui ont intérêt à ce qu’il y ait partout des foyers de tension, des guerres, pour vendre leurs armes ? C’est un problème que je poserai. Toujours est-il que nos frères ont cru que tout était mûr pour la révolte chez nous. Ils ont demandé aux transporteurs, aux médecins, aux enseignants du supérieur, aux chômeurs (ils obtiendront certains, pas tous) de se joindre à eux. Ils touchent plus de 200 000 francs, ils n’en veulent pas et ils demandent aux malheureux que nous assistons – nous sommes les seuls en Afrique à assister les chômeurs – ils leur demandent de se joindre à eux : pour faire quoi ?

C’est pénible, mais j’ai tenu à vous dire la vérité. Et voilà maintenant ce que nous n’avons jamais soupçonné en Côte-d’Ivoire, parce qu’il n’y a pas de raison de haine. Je pensais que nos frères pouvaient apprendre à haïr la haine. Je vous donnerai quelques exemples : des coups d’appel téléphoniques, Dieu merci, nous les enregistrons, nous connaissons les voix; des menaces de mort; et ils sont passés à l’action. La fille de Eby Tolbert dont Daisy Delafosse est la veuve, a quitté son pays pour venir à côté de sa belle-mère. Elle n’a rien à voir avec la Côte-d’Ivoire. On la menace de mort. On menace de tuer ses enfants. Et ils sont passés à l’action il y a quatre jours; ils sont venus à l’école que fréquentait cette Libérienne, avec une voiture P.R.[9], habillés en policiers, demandant les enfants de Daisy, la fille qui ne savait les raisons pour lesquelles Daisy pouvait faire sortir ses enfants de cette école, parce qu’elle pensait que celle-là était hors de cause n’étant pas Ivoirienne. Elle s’est levée et, tout se suite, l’un d’entre eux s’est avancé pour dire : « Ta maman nous a demandé de venir te chercher. » Elle dit : « Je vais prévenir le directeur de l’école. » « Non, répond-il, elle dit qu’elle est très pressée. » Ils prennent la jeune fille. Ils l’ont violentée, blessée, tailladant la peau (elle est à [PAGE 91] l’hôpital, vous pouvez aller la voir. Elle dit qu’elle les reconnaîtrait). Et ils amènent cette fille mourante, à la Riviera, la jettent devant l’allée qui mène au domicile de ma femme, en lui remettant 15 000 francs, et ils lui demandent d’aller dire à sa mère : « Demain nous lui offrirons la tête de l’un de ses enfants. »

Et ce sont les appels téléphoniques répétés au niveau de Daisy, au niveau de Rosine, l’épouse au colonel M’Bahia[10] : « On aura la peau de ton mari aussi. » Et finalement, ils téléphonent à ma femme, en lui disant : « Partez, quittez le pays »; elle rétorque : « Quitter pour aller où ? C’est notre pays. » Et ils disent : « Si vous ne quittez pas, vous allez voir, on tuera vos enfants. » Et pour couronner tout cela, hier matin, il nous adressent une lettre timbrée dans laquelle des menaces sont formulées contre ma famille, contre moi-même, et des menaces d’explosion de bombes le jeudi 28 avril à Yamoussoukro. Je tiens à vous dire que cela ne trouble pas mon sommeil. Dieu seul est maître du destin des hommes. Cela ne fait que confirmer ce que je vous dis.

Il y a quatre jours, le recteur vient avec le ministre de l’Intérieur, un tract à la main, diffusé soi-disant par les étudiants, qui dit que la manifestation organisée par les étudiants à la semaine de l’Etudiant, en dehors de moi car je n’en savais rien, n’aura pas lieu. Et que si nous ne donnons pas d’ordre pour son interdiction, « on verra ce qu’on va voir ». J’ai dit au recteur et au ministre de l’Intérieur : « N’interdisez rien, la manifestation aura lieu. » Ce ne sont pas les étudiants qui ont écrit cela, ce sont des enseignants aux abois. Si nous capitulons à leurs ordres, ils crieront victoire. La manifestation a eu heu, des ministres y ont pris part, ils ont prononcé des allocutions qui ont été applaudies. Des étudiants ont même défilé. Rien ne s’est passé. Je connais pour avoir vécu ailleurs ces campagnes d’intoxication pour me laisser troubler. En baoulé, on dit : « Prendre des précautions ce n’est pas avoir peur. » Des précautions seront prises. Nous finirons par découvrir ceux-là qui sont à la solde de l’étranger. Dieu nous aidera à le faire. [PAGE 92]

L’héritier des Kimou

Je suis obligé pour la vérité dans ce pays de vous dire ce que j’ai tu jusqu’ici par scrupule. On accuse ma femme de transactions mobilières et immobilières, ma pauvre sœur Faitai aussi. Et nous-mêmes, nous nous sommes enrichis aux dépens de l’Etat, dit-on. Mais voyez-vous, pour la vérité, je suis obligé de dire des choses que vous ne saviez pas. Et ça me fait de la peine d’en parler moi-même. Quand les sept anciens sont allés me chercher pour créer le syndicat agricole africain, je suis venu au pays, non pas les mains vides, mais chargées de richesses. On parlait de signes de richesses, c’était les voitures. Nous étions quatre en Côte-d’Ivoire, à posséder des véhicules : deux Européens, un Libanais et moi. J’ai été le premier en Côte-d’Ivoire à introduire une Cadillac; les gouverneurs n’en avaient pas. Et Péchoux s’était opposé au dédouanement de cette voiture en disant : « Il a déjà beaucoup de prestige, si on le laisse avec cette voiture, il va encore accroître ce prestige, cet anti-Français numéro un. » J’ai dû saisir le président Vincent Auriol, qui a dit : « Mais de quoi il se mêle, celui-là ? C’est un citoyen, il a le droit de posséder ce qu’il veut. » Et il a donné l’ordre de me faire dédouaner la voiture. Mais Péchoux a trouvé le moyen de me faire payer le double. Et j’ai payé.

Mon jeune frère avec beaucoup d’autres planteurs (on payait jusqu’à 200 francs le kilo) avait entrepris la construction d’un grand bâtiment. C’était un des plus grands bâtiments entre Abidjan et le Nord. J’ai démoli son immeuble à l’occasion de l’arrivée de Modibo Kéita[11]. Je ne l’ai pas habité alors qu’il était bel et bien terminé pour des raisons qui me sont personnelles. J’ai habité la petite maison où repose aujourd’hui son corps.

Je vous ai dit : mes frères, ne vivez pas au-dessus de vos moyens. Vous devez pouvoir vivre au-dessous de vos moyens. Il y a des familles qui connaissaient l’épargne; la mienne était de celles-là. Les gens ont amassé des fortunes avec dix grammes, vingt grammes, cinquante grammes; beaucoup n’ont pas atteint un kilogramme. Mais, [PAGE 93] d’année en année, ils ont laissé une fortune. Et nous vivions dans l’or.

Les gens s’étonnent que j’aime l’or. C’est parce que je suis né dedans. Il n’y avait d’autre monnaie que la poudre, la pépite ou le lingot d’or.

J’avais un oncle, il vivait de l’autre côté de la rivière. Aujourd’hui, il reste les Zagret et autres. Ce sont eux qui ravitaillaient leurs frères aînés restés à Yamoussoukro avec l’or des Yowèrè. Quand nous vendions notre café et notre cacao, je partais en camion avec du gazogène à Bamako dans la région de Bougouni pour acheter de l’or. Quand on m’a demandé d’assumer ces responsabilités, mon frère était mort, j’étais seul. Il m’avait laissé des biens. Ses deux enfants sont Dia Houphouët que vous connaissez certainement et la veuve Dahouet. Ce sont les deux enfants que mon frère m’a laissés. J’ai utilisé cet argent (j’en parle aujourd’hui parce que les témoins vont disparaître), c’est moi qui ai interdit à Anoma d’en parler. Il veut révéler tout cela.

Qui a financé le syndicat agricole africain ? Qui a financé les premiers pas de notre parti ? Vous savez, ce sont des choses que l’on ne dit pas. Il y a des gens qui perçoivent les cotisations et qui ne les versent pas.

Quand j’ai demandé à créer des sections dans les autres pays, mes frères m’ont demandé : « Vous allez encore gaspiller de l’argent ? » J’ai répondu : « C’est de l’égoïsme. » Si nous restons seuls face au colonialisme nous serons écrasés. Il faut aider les autres à se joindre à nous pour qu’ensemble nous portions le poids de l’oppression, nous l’avons fait. Et bien sûr, vous m’avez envoyé, élu, à Paris. Et Dieu seul sait combien a coûté cette campagne électorale. Seul Denise m’avait aidé, il m’avait versé je crois 250 000 francs. Mais tout a été fait par moi.

Je suis acclamé à Paris et les jeunes gens, la plupart d’entre eux sont aujourd’hui en service. En 1947, ce n’est pas en 1960. Je n’étais pas Président de la République, et j’ai acheté ce qu’on appelait le château de Vipel. Et c’est là-bas que je recevais tous ces jeunes gens. Ils venaient à ma table, j’étais leur père, leur frère aîné.

J’ai vendu cette maison pour une question de sécurité. J’étais appelé au gouvernement français et les Arabes (les [PAGE 94] Algériens), à la suite de la lutte que menaient leurs frères, s’étaient mis dans la lutte. C’étaient des assassinats, des bombes. Le gouvernement m’a dit : vous logez seul en dehors de la ville, on ne pourra pas assurer votre sécurité. Il faut rejoindre la ville. Cela m’a fait mal de vendre. Parce que dans ma famille on ne vend pas de terrain, on ne vend pas de maison. J’ai été contraint de donner l’ordre à Gabriel Lisette de vendre. Vous trouverez dans ma maison certains meubles anciens de 1947 que j’ai conservés.

J’ai été dans six gouvernements français successifs. Et je n’ai pas été logé. Et je ne sais pas aujourd’hui si on loge les ministres en France.

J’ai acheté la maison de Jean Gabin (François Ier), je n’étais pas président de la République de Côte-d’Ivoire. J’ai acheté un appartement dans le 11e pour mon fils Guillaume, je n’étais pas Président de la République !

En 1957, je tombe fatigué, le docteur Leporte de l’Elysée vient m’examiner, et me dit : « Vous n’avez rien. Mais allez dans les montagnes. Même l’aspirine pourrait vous faire du mal. » Et je suis parti en Suisse au hasard. C’est à cette occasion que j’ai rencontré mon premier ami suisse qui m’a introduit dans le milieu des affaires suisses (Thinet). Il est mort il y a deux ans avec sa femme. C’est un pèlerinage pour moi chaque fois que je vais là-bas d’aller m’incliner sur leur tombe. Ma femme n’a pas eu d’enfants. La Constitution[12] nous autorise quand un des époux n’a pas d’enfants de proposer la reconnaissance d’un enfant que l’époux doit accepter.

La mère d’Hélène est la véritable héritière du pays baoulé. C’est la seule héritière avec son frère Baptiste et sa sœur Monique : ils sont trois. Moi je ne suis qu’un vassal, par rapport à ces trois-là. Et sa mère est venue dans ma cour me confier l’enfant avant de mourir. A la naissance, elle portait le nom d’Abla Pokou, la fondatrice de la dynastie Baoulé. Pour des commodités, nous l’avons adoptée. Elle est aujourd’hui Hélène Houphouët-Boigny. Elle a eu pour parrain M. Thinet que j’ai rencontré alors qu’il représentait la firme Harrisson, le grand diamantaire américain, le seul et le plus grand. C’est M. Thinet [PAGE 95] qui le représentait à Genève. Il a été le parrain de ma fille.

Un jour, il vient chez moi et dit : « Voilà un exemplaire de mon testament. » Je lui demande : « Dois-je l’ouvrir ? » Il répond : « Oui, le double est déposé en lieu sûr. Je décide de faire de votre fille Hélène mon héritière unique. » Il est mort. Et c’est Hélène qui a hérité de tous les biens de cet homme.

Pas des biens de la Côte-d’Ivoire

C’est lui qui m’avait présenté un grand banquier qui m’a initié aux placements de mes affaires. Aujourd’hui ce grand banquier a pris sa retraite mais il continue, dans la banque où il était directeur, à suivre mes propres affaires. Je vous le dis honnêtement parce que des gens ont dit : « Ils ont des biens à l’étranger. » Moi j’ai des biens à l’étranger. Mais ce ne sont pas des biens de la Côte-d’Ivoire. Quel est l’homme sérieux dans le monde qui ne place pas une partie de ses biens en Suisse ? C’est la banque du monde entier. Et je serais, moi, fou de sacrifier l’avenir de mes enfants avec des fous comme ceux-ci sans penser à leur avenir ? Ceux qui voyagent connaissent Nairobi, la capitale du Kenya. Ils savent que les veuves de Jomo Kenyatta sont parmi les plus riches du pays. On ne voit personne critiquer cela.

Quand j’ai demandé à mon notaire de procéder de mon vivant au partage de mes biens, il m’a dit que c’est la première fois qu’il assiste à une telle chose. Avec notre loi, ma femme a droit à la moitié de mes biens et mes enfants à l’autre moitié. Ma femme n’est pas gourmande, elle a accepté sa part – importante. Et nous devons signer un contrat qui permettrait, si l’un d’entre nous survit, de posséder la part qui lui revient, entièrement. Mes enfants n’auront pas à réclamer leur part de la communauté, dans le cas où ma femme viendrait à mourir avant moi. Sa part reviendrait à sa famille. Elle ne s’est pas limitée à l’adoption d’Hélène. Elle a adopté deux autres enfants, dont un Angolais. Je ne comprends pas pourquoi ces critiques-là. J’ai tenu qu’après ma mort ma famille ne se batte pas pour le peu que je lui aurais laissé. Chacun a sa part.

J’ai deux sœurs et deux cousines. Mes sœurs n’ont pas [PAGE 96] d’enfants. Ma cousine Djénéba n’en a pas, non plus. Seule, la plus jeune, Amoin, la fille de ma tante Yamousso, grâce aux alliances avec du sang étranger, a pu avoir des enfants grâce à Thiam[13] qui est ici. De par la coutume, ce sont eux mes héritiers directs.

Faitai a adopté cinq filles qui sont devenues ses enfants. Elles doivent hériter d’elle, même si elle doit laisser une partie à sa cousine. Ma sœur Adjoua et ma cousine Djénéba en ont fait autant. Vous savez comment on adopte ces enfants ? Dans le pays Sénoufo, les enfants qui ont perdu leur mère à la naissance sont condamnés : nous en avons sauvé comme cela. Dans le pays Agni, le dixième enfant n’est pas accepté, nous en avons sauvé; dans le pays Baoulé, l’enfant qui naît avec un sexe contraire à ses deux aînés de même sexe était sacrifié, et ça existe encore. Et nous avons sauvé ces enfants-là. Il n’y a pas longtemps, un matin, nous étions à table, et nous lisions Fraternité-Matin : à la police, un commissaire avait recueilli une petite fille de deux ou trois ans depuis plus de deux mois à Abobo-Gare. Nous avons téléphoné immédiatement, nous l’avons fait venir, nous l’avons remercié, et nous lui avons demandé s’il pouvait nous donner cet enfant. Après des recherches, nous avons retrouvé la mère qui nous a expliqué pourquoi l’enfant avait été abandonnée : chaque naissance après cette fillette se terminait par un décès. Ses parents avaient conclu qu’elle était une sorcière.

Le bon usage de l’argent

On m’a demandé un jour : « Si vos enfants et votre femme, chacun, prenant sa part, et si on ne vous laisse rien, comment allez-vous vivre ? » Je répondis : « Je vivrai comme les oiseaux du ciel. Ils ne cultivent pas, mais ils mangent. Dieu y pourvoira. »

On dit que nous ne faisons rien ici : j’ai une partie de mes biens à Abidjan. Ce sont des milliards. Ils ne viennent pas du budget[14]. C’est le fruit de mon travail. Une des banques gère mes bénéfices sur la culture d’ananas. J’ai quatre milliards de chiffre d’affaires dans la culture [PAGE 97] d’ananas. Je paie celui qui vend les cartons pour les ananas quelque cinquante millions de francs par mois. Le bateau et l’avion : 150 millions de francs par mois. J’ai eu deux chutes brutales il y a deux ans alors que j’avais atteint jusqu’à 3 000 tonnes d’ananas par mois, produisant ainsi le tiers de la production nationale. Et j’ai demandé à une banque de gérer cela.

J’ai cessé de faire du café. Autrefois, on recevait très peu, peut-être cent millions de francs, mais ces cent millions valent aujourd’hui des milliards. Et j’ai viré tout cet argent dans mes comptes en banque, en Suisse, et cela a produit des intérêts importants. L’une des banques d’Abidjan possède de moi le quart de ses dépôts. Si je n’avais pas confiance en mon pays, garderai-je tout cet argent ici ? J’ai confiance en la Côte-d’Ivoire. Il y a même une banque qui gère mes bénéfices sur l’avocat dont, je crois, je suis le premier producteur en Côte-d’Ivoire. Il y a une autre banque qui gère modestement les bénéfices de mon élevage de poulets. Mais ces milliards, parce que tout cela se chiffre en milliards, se trouvent dans le pays. C’est de l’argent placé dans les banques et prêté à mes compatriotes.

Le budget de la Présidence de la République est de deux milliards de francs (frais personnels et fonds politiques). Je ne suis pas égoïste. Pour moi l’argent ne compte que par le bon usage qu’on en fait. C’est le bon usage qui donne de la valeur à l’argent.

J’ai demandé à trois représentants, dont l’un se trouve dans cette salle, de gérer un peu de ce fonds politique. Le quatrième, qui distribue le plus, et qui n’étant pas du pays ne fait pas de distinction, est mon secrétaire général du gouvernement[15]. Il y a des gens qui vont jusqu’à demander des avances sur un an. Ce que j’accepte. Par exemple, il y en a qui demandent que je leur donne 1 200 000 francs lorsqu’ils ont droit à 100 000 francs par mois. Alors que si je venais à disparaître, mon successeur ne serait pas tenu d’honorer cet engagement. Je l’ai pourtant fait.

Mon ami, mon jeune frère Yacé, m’a cédé l’un des bâtiments de sa famille. Je l’ai aménagé pour y recueillir les mendiants. Je ne vais pas les voir. Je ne veux pas qu’ils [PAGE 98] sachent que c’est moi qui m’occupe d’eux. Je les nourris, je les habille. Lorsqu’ils veulent rentrer chez eux, je paie. Près de la mosquée de Yamoussokro, j’ai construit une autre construction, où je recueille d’autres mendiants. Ils sont logés, ils sont nourris. Je leur donne de l’argent; j’envoie des gens le faire en mon nom.

Tout ce que j’ai construit à Yamoussokro, précisons-le, ne m’appartient pas. Les hôtels appartiennent au Parti, donc à l’Etat; la Maison du Parti, la Fondation Houphouët-Boigny, etc., sont des édifices appartenant à l’Etat.

Don des plantations à la capitale

Qu’est-ce que le tracé de Yamoussokro a coûté à l’Etat de Côte-d’Ivoire ? Rien. Je n’ai pas eu d’architecte : il m’aurait demandé au moins 10 milliards de francs. Je l’ai fait moi-même avec la collaboration d’un jeune géomètre, M. Bamba, et d’un ingénieur, M. N’Takpé. Les spécialistes et les constructeurs n’interviennent qu’après le tracé pour réaliser les rues; mais c’est nous qui commençons, et depuis, avec la surveillance de mes sous-préfets, aujourd’hui préfets : ce sont MM. Coulibaly et Behibro. Ils n’étaient pas payés pour cela. Je n’ai pas construit Yamoussokro, pour en faire la capitale. Je voulais montrer ce qu’un Africain peut faire pour son pays quand il en a les moyens. Je me suis trouvé dans des conditions exceptionnelles.

J’ai quatre familles. Sur la route de Bouaké, à quelque douze kilomètres de Yamoussokro, c’est de Kani qu’est venue mon arrière-grand-mère. Et c’est sa dernière fille qu’un étranger, Boigny, a préférée; elle ne voulait pas d’un autre homme et préférait cet étranger. Et c’est cet étranger qui a créé notre famille. Et l’enfant, la fille née de ce mariage, a porté le nom d’Adjoua, belle-mère de Boigny. Elle a épousé le chef des Morofoué, et c’est de cette union qu’est née Yamousso. De telle sorte que j’ai une famille élargie avec les cousins que l’étranger Boigny a amenés, qui sont les Aoussou Koffi[16] et autres.

Et les propriétés de tout ce monde appartiennent à ma famille; nous les avons offertes sans rétribution aucune, [PAGE 99] pour la création de ce village. Alors, je ne vois pas quel mai j’aurais commis. Pour construire Yamoussokro comme capitale, il faut des terrains supplémentaires. J’ai 2 500 ha d’ananas, de mangues et d’avocats. Je les donnerai gratuitement l’an prochain pour la construction de votre capitale.

Je sais que nous avons d’autres dépenses politiques que les pouvoirs en place ne peuvent pas effectuer. J’ai été comme vous le savez dans les gouvernements français; je sais ce qu’on doit faire à l’étranger et nous le faisons. Yacé est là; un jour je l’ai envoyé porter de l’argent à l’étranger. Et les gens qui ignorent l’utilisation de notre argent crient : ils ont volé, ils ont volé… Comment ? Vous qui n’aviez rien, mais que ma politique a permis de sortir du trou, c’est vous qui allez maintenant me traiter de voleur ? Celui qui est né dans l’argent, et qui reste dans l’argent ?

Vous pourrez tuer Houphouët-Boigny, mais vous ne tuerez pas l’héritier des Kimou. Mon grand-père était, de son temps, l’un des plus riches de la région Fafouè. C’est-à-dire la région des Loukou Koffi, Boni et autres… Il était chef de Diokro : il a créé Kimoukro pour pouvoir commercer avec les Gouro. Kimou, c’est mon grand-père maternel; « kro » signifie village. Tout cela m’incitait donc à travailler, économiser. Je ne vois pas pourquoi ces gens-là parlent de dilapidation, de ceci ou cela.

Je vous dis que je ne peux pas arrêter les gens, les jeter en prison, sans preuve. On me reprochera de n’avoir pas pris les dispositions suffisantes. Tant que quelqu’un n’est pas condamné, on ne peut être sûr de rien. Est-ce que je dois voir chacune de leur famille pour savoir d’où ils sortent ? Nous nous connaissons en Afrique, et surtout en Côte-d’Ivoire. Soyons humbles, les uns les autres. Aimons-nous. Evitons les mots qui blessent… Cherchons la vérité, Dieu nous aidera à la trouver. Mais ceux qui ont accepté l’argent de l’étranger, pour désorganiser la Côte-d’Ivoire, sont indignes.

Combien d’Etats non déstabilisés restent en Afrique de l’Ouest ? Ce sont la Côte-d’Ivoire, le Sénégal, le Cameroun, la Guinée, le Gabon…

Aujourd’hui la Côte-d’Ivoire est considérée comme le bastion anticommuniste à détruire. [PAGE 100]

Comme tout évolue. Hier, on nous accusait d’être l’avant-garde avancée du communisme en Afrique avec le R.D.A. Il ne s’agit pas de la stabilité d’Houphouët au pouvoir. Il s’agit de la stabilité de la Côte-d’Ivoire, du régime ivoirien.

Il y a eu plusieurs cas de déstabilisation. Les Etats-Unis, colonisés en même temps que l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, et par les Espagnols et les Portugais, n’ont pas connu de déstabilisation. Et voyez le progrès immense accompli par ce pays, alors qu’au départ ils étaient tous à égalité[17]. Les sujets de Charles Quint, qui avaient l’Espagne, n’étaient pas inférieurs en évolution aux Anglais; mais là, les colonies ont connu la stabilité avec le progrès, de l’autre côté, la déstabilisation avec un retard tel que certains de ces pays, par rapport à nous qui n’avons que vingt ans d’indépendance, sont en retard par rapport à nous.

Ce qui doit être considéré, c’est la Côte-d’Ivoire. Et ces hommes qui viennent vous demander de détruire votre pays… Dieu ne dort pas. Ces pays sont partis de rien. Moins que nous. Ils étaient les plus pauvres pendant la colonisation. Dieu a fait qu’ils ont découvert du pétrole, et ils ont été grisés. Il a été écrit que le président Houphouët est déçu parce qu’il n’y a pas de pétrole. Mais dans quel pays, en moins de quinze ans, on a exploité du pétrole ? C’est une longue attente. Et nous savons attendre, nous, en Côte-d’Ivoire…

Je n’ai jamais parlé de pétrole, mais je sais qu’il est là. Et on y travaille tous les jours. Sans être prophète, je sais que fin 1984, nous couvrirons nos besoins en pétrole. Ce sont quelque 150 milliards d’économisés. Ce n’est pas mal. Et s’il plaît à Dieu, à partir de 1985, 1986, nous exporterons du pétrole. Mais je n’en parle pas maintenant.

Ce qui importe, c’est notre travail, le travail de nos hommes, le travail de nos enfants. Mais vous ne pourrez le faire que sur la base de l’amour; tout ce qui se construit sur la base de la haine n’a pas de durée. Tous ceux qui s’engagent sur la voie de l’amour doivent s’attendre à des épreuves. Moi, je n’ai manqué de le souligner, je [PAGE 101] me maintiens dans le souci : je suis né et conçu dans le souci. Quand on trouve tout dans une famille à cinq ans, ce n’est pas facile. Le chemin a été long et difficile pour en arriver là où je suis aujourd’hui. C’est Dieu qui m’a aidé. Si Dieu veut que je me retire maintenant, je le ferai. C’est vous qui me retenez. Moi, lorsque je passe deux à trois mois sans souci, je dis que Dieu m’a oublié.

Le recours, pas l’artisan

Pour me résumer, je vous dis qu’au cours des deux précédents Congrès, j’ai dit à mes ministres de prendre leurs responsabilités. Il n’est pas bon que chaque fois on dise : « Tout cela dépend d’Houphouët. » On demande des terrains, on dit : « Allez voir Houphouët. » Quand on a tout distribué, qu’il ne reste rien, on dit : « Allez voir Houphouët. » A partir du moment où le Conseil national a décidé la suppression de la gratuité, ce sont nos ministres de la Construction, de l’Education, qui doivent suivre l’application de cette décision dans les détails avec leur collègue de l’Intérieur.

Vous le voyez à la télévision : en France, il y a des médecins qui sont en grève depuis des mois, est-ce que c’est le président Mitterrand qui règle ce problème ?

Il y a des grévistes partout : en Allemagne, en Angleterre, ce ne sont pas les chefs d’Etat qui règlent ces problèmes. Le chef de l’Etat peut être le recours, mais il ne peut être l’artisan. Ce n’est pas moi qui vais m’asseoir matin et soir pour traiter ceci. Est-ce que j’aurai le temps de penser aux grands problèmes que pose la construction d’un jeune Etat avec les moyens aussi modestes que les nôtres ?

Je souffre de voir nos enfants sans solde[18], je souffre de les voir hors des abris que l’Etat a construits pour eux[19]. Mais je vous ai toujours dit qu’il ne faut pas qu’on me place dans l’alternative, dans le choix entre le désordre et l’injustice. Je préfère choisir l’injustice. Mais quand le désordre s’installe dans un pays, c’est l’âme du pays qui [PAGE 102] est condamnée. Vous voyez les gens, ils ne masquent plus leur volonté de déstabiliser le pays. Leur vernis de militantisme ne peut pas surprendre notre vigilance. Il appartient au pays de répondre. Si le pays veut aller dans un marasme pire que la crise – l’instabilité alors que seule la stabilité constitue un préalable au développement – il faut que le pays sache, qu’il choisisse. On ne peut pas continuer à abuser.

On ne peut pas continuer de dire : je fais la grève parce qu’il y a des voleurs.

On peut condamner, mais voyez-vous, j’ai voulu que la Côte-d’Ivoire soit un modèle.

J’ai lancé cet appel à la création de l’O.U.A. en 1963 : « Tout ce que nous faisons doit être présidé par l’esprit de fraternité, sans lequel nous ne réussirons pas. »

Il y a deux ans, au cours d’une manifestation, on avait lancé une bouteille enflammée contre moi. Elle aurait pu m’atteindre. Nous avons arrêté l’auteur. Le général Ouassanan peut le confirmer. Qu’est-ce que j’ai fait ? Dieu m’ayant épargné, je n’avais pas été touché. J’ai donc demandé à Ouassanan de le libérer. Pour moi, la fraternité, ce n’est pas sur le bout des lèvres. Je le pense.

Dans cette même salle, nous avons eu à interroger le capitaine Sio qui, devant faire un coup d’Etat, a sur recommandations de ses féticheurs, sacrifié quatre personnes[20]. Il avait été condamné à mort, non pas parce qu’il voulait me renverser, mais pour assassinat crapuleux. Je l’ai élargi, parce que j’ai juré de ne jamais faire verser le sang d’autrui. Il y a eu commutation de peine; je n’ai rien demandé et je l’ai libéré. Je demande à Alliali de lire la lettre qu’il vient de m’adresser. ( … )

Je vous ai exposé clairement la situation telle qu’elle prévaut dans le pays. Je vous ai souligné les deux courants de pression, auxquels sont malheureusement soumis la majorité des enseignants. Je sais aussi que le courant extérieur est beaucoup plus puissant. Ce sont des égarés. Ce sont de pauvres gens, qui sont malgré tout nos frères, comme celui qui vient de se confesser devant vous. Comme lui, ils ne connaissent pas encore le crime qu’ils [PAGE 103] sont en train de perpétrer contre eux-mêmes, en le faisant contre la Côte-d’Ivoire.

Après m’avoir entendu, vous allez réfléchir sur ce que nous devons faire ensemble. Je souhaite que la sagesse l’emporte. Certains menacent de faire grève. La Constitution prévoit des sanctions premières. C’est la réquisition. Immédiatement, ils seront réquisitionnés par décret. S’ils n’obtempèrent pas, ils seront révoqués, sans compter qu’ils seront coupables de crime de déstabilisation, sans compter les poursuites qui seront confiées à des magistrats.

Voilà nos frères égarés; la faute a été commise par la plupart des cadres à cause de l’argent. Chacun de nous doit chercher de l’argent. On dit : il faut vivre pour se donner. Le cadavre ne se donne pas. Il faut que vous viviez : donc vous devez rechercher les moyens qui peuvent vous donner une vie décente. Mais cela doit se situer dans le cadre de la famille, de la Côte-d’Ivoire, et non pas en dehors de la Côte-d’Ivoire, Je l’ai dit l’autre jour à Alliali : « Faites en sorte que ceux qui veulent enterrer notre régime à nous, fruit de tant de sacrifices, voient notre régime généreux (parce que nous les considérons comme des frères) enterrer avec des fleurs, leurs illusions. » Je ne vous dirai pas davantage aujourd’hui. Réfléchissez à ce que vous pourrez me suggérer après-demain…

En toute connaissance de cause, faites en sorte que notre Côte-d’Ivoire sorte, plus forte que jamais, plus unie que jamais, de ces tristes épreuves. Tout dépend de nous, de notre volonté d’agir en frères. Le serpent traîne son venin, mais tant qu’il ne s’attaque pas à vous, vous n’allez pas courir derrière lui dans la forêt. Il y a des gens qui veulent déstabiliser la Côte-d’Ivoire. Nous ne pouvons pas les empêcher d’avoir de tels desseins, de telles volontés; mais si nous sommes unis, ils perdront leur temps, et je veux que nous leur démontrions que l’argent, gagné comme ils l’ont gagné[21], ne suffit pas pour détruire la foi, notre foi en l’avenir d’une Côte-d’Ivoire, vraiment unie, prospère, fraternelle.

Je vous remercie.

 


[1] Les ministres chargés de négocier la construction de ces complexes sucriers ont fait des surfacturations s’élevant à 34 milliards de F CFA.

[2] Denis Bra Kanon : ministre de l’Agriculture.

[3] Mathieu Vangah Ekra : ministre d’Etat; il fut chargé de réorganiser les sociétés d’Etat.

[4] Cette phrase a fait rire tout le monde. Avec notre système de parti unique, députés et membres du gouvernement sont tous du même parti et les décisions sont prises ailleurs qu’au parlement; elles sont prises par le chef du parti, chef de l’Etat : Félix Houphouët-Boigny.

[5] En somme l’Etat n’a pu faire un effort financier que pour les forces de répression.

[6] En fait, n’arrivant plus à s’en sortir, le gouvernement ivoirien s’est confié à la Banque mondiale et au F.M.I.; ces deux organismes lui dictent donc des «programmes d’ajustement financier et structurel », comme le note la revue Nord-Sud-Export, no 65 de septembre 1984.

[7] Ici contentons-nous de reproduire un texte de Nord-Sud-Export daté du 12-5-1984 : « Il faut savoir écrire “tout haut” ce que beaucoup de banquiers français pensent tout bas : à n’avoir pas voulu ou pu voir en face ce qui se passait réellement chez l’un de ses “potégés” le F.M.I. porte une lourde responsabilité dans la transformation rapide de ce qui était “sa” vitrine en Afrique noire en une victime de ses méthodes d’action. »

[8] Aveuglé par sa haine contre les enseignants, Houphouët crie que le seul enseignant à avoir été chef d’Etat est Salazar; il feint ainsi d’oublier ses propres amis Pompidou et Senghor, pour ne citer que ceux-là.

[9] Les voitures immatriculées « P.R. » sont les voitures de la Présidence de la République.

[10] Le colonel M’Bahia est le frère cadet de l’ancien ministre de la Défense, M’Bahia Blé Kouadio.

[11] Modibo Kéita, ancien chef d’Etat du Mali, avait fait une visite mémorable en Côte-d’Ivoire en 1963.

[12] Le président de la République confond la Constitution de la République et les lois 64-378 et 64-381 qui traitent de l’adoption.

[13] Amadou Thiam : ministre de l’Information.

[14] Nous avons le film du discours; Houphouët a dit exactement : « Ils ne viennent pas de votre budget. »

[15] Il s’agit d’Alain Belkiri, un Français.

[16] Aoussou Koffi : ancien ministre, ancien ambassadeur; aujourd’hui président-directeur général de la compagnie multinationale Air-Afrique.

[17] Houphouët oublie de mentionner entre autres choses que dès le départ les U.S.A. ont adopté le multipartisme.

[18] Pour punir les enseignants de s’être mis en grève, Houphouët a décidé de ne pas leur payer leurs salaires.

[19] Houphouët a envoyé l’armée et la gendarmerie vider les enseignants des logements qu’ils occupaient.

[20] Cette histoire ténébreuse remonte à 1974 et a servi de prétexte à Houphouët pour chasser de l’armée tous les éléments qu’il ne contrôlait pas.

[21] Parce que se mettre en grève en Côte-d’Ivoire, c’est forcément avoir touché de l’argent d’une puissance étrangère.

Source : mongobeti.arts.uwa.edu.au

 

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