août 8, 2022

Samora Machel, le président révolutionnaire et panafricaniste

Samora Moisés Machel est né le 29 septembre 1933 dans une famille de fermiers. Quoique baptisé dans l’Église protestante, il est inscrit dans l’école catholique la plus proche. Après la mort de son frère dans une mine en Afrique du Sud, il réalise qu’il ne pourra pas faire de longues études. Pour sa survie, il est obligé de suivre une formation d’infirmier. Une fois la formation terminée, il est embauché à l’hôpital de Lourenço-Marquès (aujourd’hui Maputo). Là, il ne tarde pas à protester contre les bas salaires des infirmiers noirs. En 1961, il rencontre Eduardo Mondlane, un intellectuel mozambicain engagé dans la lutte contre le colonialisme portugais au Mozambique.

En 1962, se sentant surveillé par la police portugaise, il abandonne son épouse pour rejoindre le Front de libération du Mozambique (FRELIMO) dans la Tanzanie de Julius Nyerere. Le mouvement déclenche, le 25 septembre 1964, la lutte armée contre le Portugal. En 1966, Machel devient secrétaire à la Défense du FRELIMO, poste qu’occupait Filipe Magaia, mort au combat. En 1968, il entre au comité central du FRELIMO avec le grade de commandant en chef des forces armées..

Pendant deux ans, Eduardo Mondlane discute avec le gouvernement colonial mais les discussions ne donnent rien. Mondlane décide alors de transformer le FRELIMO en un mouvement armé. Il bénéficie, pour cela, du soutien de l’Union soviétique, de la Chine et de Cuba qui lui fournissent des armes. Ses hommes sont militairement formés en Algérie. Depuis la Tanzanie, Mondlane lance sur le Nord du Mozambique son armée qui inflige de lourdes pertes aux Portugais. Ceux-ci ripostent en commettant de nombreux crimes contre l’humanité. Malheureusement, Mondlane meurt dans un attentat à la bombe en 1969. Samora Machel lui succède et prend la direction du FRELIMO. Avec une grande intelligence, il continue l’offensive et s’approche progressivement du Sud. Le mouvement finira par franchir le fleuve Zambèze. À Lisbonne, le régime dictatorial du président Salazar est renversé en 1974 lors de la révolution dite des Œillets. Machel négocie l’indépendance et obtient le départ de la minorité blanche. Depuis la Tanzanie, il entre dans le pays sous les ovations du peuple mozambicain. 

En 1975, il est élu président de la République. En bon communiste, il nationalise l’économie et restitue aux Mozambicains les terres que les Portugais leur avaient volées. Il rend la santé gratuite, développe l’éducation et permet aux Noirs de prendre possession des appartements qui étaient occupés par les Portugais au centre-ville. Toutes ces mesures sont évidemment bien accueillies par les Mozambicains. Mais Machel sait aussi se montrer sévère, voire sans pitié, avec les traîtres à la nation car “notre guerre de libération n’a pas été menée pour remplacer l’injustice portugaise par l’injustice mozambicaine, l’injustice européenne par l’injustice africaine et l’injustice étrangère par l’injustice nationale”.

Avec la Tanzanie et la Zambie, il forme la ligne de front qui apporte son soutien à l’ANC d’Oliver Tambo, à la ZANU de Robert Mugabe et à la SWAPO de Sam Nujoma. La ligne de front n’avait pas d’autre but que de débarrasser l’Afrique australe de la colonisation anglaise et hollandaise. Il va sans dire que l’engagement et les actions de Machel ne pouvaient que lui attirer l’ire des Blancs. Ces derniers vont donc créer la Résistance nationale mozambicaine (RENAMO) constituée de Portugais et de Mozambicains. Lorsque la guerre éclate entre la RENAMO et le FRELIMO, Machel est obligé de signer un accord de non-agression avec l’Afrique du Sud. L’accord, qui exige que le Mozambique ne soutienne plus l’ANC, ne fait cependant pas disparaître l’hostilité de Samora Machel envers le gouvernement raciste de Pretoria. Ses liens avec Moscou et Cuba aggravent l’inimitié des tenants de l’apartheid à son égard. C’est en revenant d’une réunion en Zambie, où il était question de demander à Mobutu (Zaïre) et à Kamuzu Banda (Malawi) de lâcher l’apartheid et ses alliés locaux, que Samora meurt dans un accident d’avion. Le Tupolev 134, qui avait à son bord 35 passagers, survolait l’espace aérien sud-africain. Nous sommes le 19 octobre 1986 et Machel n’a que 53 ans. C’est la fin d’une belle aventure avec le Mozambique. La guerre entre le FRELIMO et la RENAMO, elle, continue jusqu’en 1992, faisant environ 1 million de morts. Des unités d’élites de l’armée sud-africaine et des membres de l’exécutif se rendent immédiatement sur le lieu du crash. Le Mozambique ne sera informé que dix heures plus tard. L’URSS et le Mozambique exigent une enquête internationale. Finalement, l’enquête sera menée par l’Afrique du Sud. En janvier 1987, elle rend son rapport qui incrimine l’équipage soviétique qui n’aurait pas demandé les vérifications d’usage. Les Soviétiques, qui relèvent certaines contradictions dans le rapport, penchent pour la thèse de l’assassinat puisque les Sud-Africains avaient refusé de remettre la boîte noire de l’avion aux autorités mozambicaines. Thomas Sankara avait une grande estime pour Machel. Il lui rendit hommage en ces termes : “Il ne s’agit pas pour nous de pleurer, pour ne pas nous confondre avec tous ces hypocrites, ces crocodiles et ces chiens qui ici et ailleurs font croire que la mort de Samora Machel provoque en eux la tristesse. Nous savons très bien qui est triste et qui se réjouit de la disparition de ce combattant. Nous ne voulons pas tomber dans cette compétition de cyniques qui décrètent par-ci, par-là tant et tant de jours de deuil, chacun essayant d’affirmer et d’afficher son abattement par des larmes que nous révolutionnaires devons interpréter à leur juste valeur. Samora Machel est mort. En tant que révolutionnaires, cette mort doit nous édifier, nous fortifier en ce sens que les ennemis de notre révolution, les ennemis des peuples nous ont dévoilés une fois de plus une de leurs tactiques, un de leurs pièges. Nous avons découvert que l’ennemi sait abattre les combattants même quand ils sont dans les airs. Nous savons que l’ennemi peut profiter d’un moment d’inattention de notre part pour commettre ses odieux crimes. De cette agression directe et barbare qui n’a pour seul but que de désorganiser la direction politique du FRELIMO et de compromettre définitivement la lutte du peuple mozambicain mettant fin ainsi à l’espoir de tout un peuple, de plus d’un peuple, de tous les peuples tirons-en les leçons avec les frères mozambicains.”

Quelle image les Mozambicains et les Africains gardent-ils de Machel ? Celle d’un homme charismatique, anticolonialiste et panafricaniste. Mais ils se souviennent aussi de son attachement sincère et profond au Mozambique, de sa passion pour la liberté et la justice sociale, de sa non-complaisance avec le tribalisme et la corruption. On peut affirmer, sans se tromper, qu’il est, avec Eduardo Mondlane, le père de la nation mozambicaine qu’il dirigea de 1975 à 1986 et qu’il est une des plus grandes figures des indépendances africaines. Un jour, on lui demanda de quoi il était le plus fier et il donna la réponse suivante : “De toutes les choses que nous avons faites, le plus important – celui que l’histoire considérera comme la contribution principale de notre génération – est de comprendre comment transformer la lutte armée en révolution. Il était essentiel de créer une nouvelle mentalité pour construire une nouvelle société.”

Jean-Claude DJÉRÉKÉ

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