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    « Faut-il revoir notre copie ? » Oui, car l’histoire de l’humanité a été falsifiée

    ByLa Dépêche d'Abidjan

    Juin 26, 2025

    France Culture a diffusé une émission intitulée « Histoire de l’humanité : faut-il revoir notre copie ? ». À la lumière des découvertes accumulées, la réponse à cette question est sans équivoque : oui.

    En effet, depuis des siècles, le récit de l’humanité s’est construit à travers la perspective des religions abrahamiques et des civilisations qu’elles ont engendrées. Ce discours a structuré une vision du monde idéologiquement orientée, en imposant une origine de l’histoire humaine fondée sur des textes considérés comme sacrés.

    Pourtant, si l’on tient compte des avancées scientifiques, des travaux d’anthropologues et d’archéologues comme David Graeber et David Wengrow, les récits fondateurs véhiculés par les textes « saints » ne résistent pas à l’analyse historique et archéologique.

    L’Afrique, berceau de l’humanité et de la civilisation

    Il est aujourd’hui démontré scientifiquement que l’humanité trouve son origine en Afrique. Les plus anciens fossiles d’hominidés – Homo habilis, Homo erectus, Homo sapiens – ont été découverts en Afrique de l’Est. Le Musée des Civilisations Noires de Dakar en est un témoignage vivant, notamment par l’exposition des premiers squelettes humains, preuve tangible de l’ancienneté et de la centralité de l’Afrique dans l’histoire du monde.

    En revanche, aucune trace d’Adam et Ève n’existe dans les sources historiques, scientifiques ou archéologiques. Longtemps présenté comme le commencement incontestable de l’humanité dans les traditions des religions abrahamiques, le récit de ces personnages constitue un mythe désormais ouvertement reconnu comme tel, y compris par certaines autorités religieuses. Monseigneur Jean-Pierre Delville, 92e évêque de Liège, a d’ailleurs admis qu’Adam et Ève ne sont pas des personnages historiques, c’est-à-dire qu’ils n’ont jamais existé.

    Une histoire abrahamique remise en cause

    Si le point de départ des livres dits saints est fictif, alors la suite des événements relatés mérite également d’être remise en question. Les religions abrahamiques ont produit des narrations qui fondent l’identité des peuples qui les portent. Elles ont effacé et réécrit les véritables racines des civilisations humaines. Ces récits ont servi de fondements à des idéologies suprémacistes.

    Cependant, les premiers concepts religieux ne sont nés ni à Jérusalem ni à La Mecque, mais en Égypte antique, sur une terre noire et africaine. L’Égypte a inventé des cosmogonies, des rites funéraires, des temples, des figures divines, qui ont directement influencé la Grèce antique, puis à travers elle, la civilisation occidentale.

    Graeber et Wengrow : déconstruire les mythes 

    C’est là qu’interviennent les travaux de David Graeber et David Wengrow. Dans leur livre « Au commencement était… », ils mettent à mal l’idée d’une histoire humaine linéaire, allant de la sauvagerie à la civilisation, comme l’ont popularisé des auteurs comme Yuval Noah Harari ou Jared Diamond. Pour eux, ce récit est une fiction idéologique.

    Ils montrent que les sociétés anciennes étaient plus diverses et souvent égalitaires, avec des formes de pouvoir, de spiritualité et d’organisation sociale qui n’ont jamais suivi un modèle unique. Cette diversité a été supprimée au profit d’un récit dominant qui sacralise les traditions religieuses et attribue à l’Occident seul le mérite du progrès.

    « Lorsqu’on parle des Lumières et de leur héritage, nous présentons cet héritage comme une vision entièrement interne, centrée sur l’Europe, et peut-être aussi sur l’héritage de la Grèce antique et de Rome. En réalité, dans le livre, nous parlons d’une dette cachée, d’une dette camouflée, que la culture européenne doit à d’autres civilisations, et montrons comment le fait de reconnaître cette dette peut, en soi, ouvrir nos yeux à d’autres manières de comprendre notre propre passé », déclare l’archéologue David Wengrow.

    Ce processus de déconstruction des manipulations historiques et de restauration de l’histoire n’est pas nouveau. Il a été amorcé dès le XXe siècle par des penseurs comme Cheikh Anta Diop, lequel a consacré sa vie à démontrer l’origine africaine de la civilisation égyptienne et, plus largement, à restituer à l’Afrique sa place centrale dans l’histoire mondiale.
    Ses recherches, longtemps contestées et marginalisées en Occident, ont été réhabilitées par l’Histoire générale de l’Afrique, œuvre monumentale pilotée par l’UNESCO, rédigée par des centaines d’historiens venus d’Afrique et du monde entier. Cet ouvrage collectif, publié en plusieurs volumes, apporte la preuve que l’Afrique est non seulement le berceau de l’humanité, mais aussi le creuset de grandes civilisations ayant fortement influencé le reste du monde.

    Dans ce récit revisité, l’Égypte antique, civilisation noire et africaine, joue un rôle fondamental. C’est là que sont nés les premiers concepts de justice, de divinité, de royauté sacrée, de résurrection et de jugement post-mortem. Des éléments que l’on retrouvera plus tard, sous des formes transformées, dans les récits bibliques, les dogmes chrétiens et les traditions islamiques. L’influence de l’Égypte sur la Grèce, et par extension sur l’ensemble de la civilisation occidentale, est aujourd’hui un fait établi.

    Une réécriture historique au service du pouvoir

    Les religions abrahamiques ont travesti l’histoire pour légitimer leur autorité. Elles ont nié les racines africaines de l’humanité et imposé le récit d’Adam et Ève. Elles se sont approprié la trinité, la résurrection, le jugement après la mort, qui sont des éléments issus de la mythologie égyptienne, et ont créé une continuité artificielle entre les récits dits sacrés et l’histoire universelle.

    Ainsi, le christianisme, socle de la civilisation occidentale, a puisé considérablement dans le patrimoine culturel égyptien. 

    Cette falsification dépasse le cadre théologique, puisqu’elle est aussi politique. Les religions abrahamiques ont servi à justifier la domination de certains peuples sur d’autres, au nom d’une prétendue mission civilisatrice ou divine, cautionnant des siècles de traite, d’esclavage et de colonisation du peuple noir.

    Les récits religieux et leur impact sur les systèmes contemporains

    Les religions abrahamiques ont également façonné des systèmes politiques, éducatifs et culturels. En faisant prévaloir une lecture unique de l’histoire, ces croyances ont légitimé le patriarcat, instauré une organisation hiérarchique du monde, établi la primauté du religieux et écarté les visions historiques divergentes.

    Encore aujourd’hui, dans de nombreux manuels scolaires, l’Afrique reste reléguée en marge, parfois même décrite comme « sans histoire » avant la colonisation. Cette perception, enracinée dans l’imaginaire collectif, découle d’une falsification historique aux effets durables.

    Une histoire à corriger

    Revoir notre copie, comme le propose l’émission de France Culture, demande un acte de courage intellectuel consistant à remettre en question des récits rassurants et erronés afin de faire place à une histoire rigoureuse. Il ne s’agit pas de compléter le récit dominant, mais bien de le corriger à partir de sources multiples, de preuves archéologiques et d’un regard critique porté sur les narrations religieuses et idéologiques.

    La réhabilitation du rôle de l’Afrique dans l’histoire mondiale n’est pas une revanche, c’est une exigence de justice. Tant que l’on ne reconnaîtra pas pleinement l’apport de l’Afrique à la civilisation humaine et que les récits religieux seront tenus pour vérité historique, les peuples continueront de vivre dans une mémoire falsifiée et donc dans une identité tronquée.

    L’histoire du monde ne débute pas dans un jardin d’Éden, mais en Afrique. Ce n’est qu’en réintégrant pleinement le continent africain dans le récit universel, en reconnaissant à la fois les manipulations religieuses et les effacements historiques, que l’humanité pourra enfin se réconcilier avec elle-même.

    Axel Illary

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