Une plainte pour diffamation publique a été déposée contre la chaîne en ligne HAYABOOK et la journaliste Annick Cojean. La requérante, Safia Farkash, veuve du colonel Mouammar Kadhafi, reproche aux auteurs d’une vidéo diffusée le 22 mai 2025 d’avoir porté atteinte à son honneur et à sa considération en insinuant sa complicité dans les supposés agissements criminels de son mari, « sans esprit critique ni vérification indépendante », selon ses avocats, Maître Marcel Ceccaldi et Maître Véronique Mazuru, du Barreau de Paris.
Contexte historique et intervention de l’OTAN
La crise libyenne de 2011 a débuté dans le contexte des soulèvements du « Printemps arabe ». La résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée le 17 mars 2011, appelait à la protection des populations civiles et à la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye. Toutefois, la résolution n’autorisait pas explicitement des frappes aériennes.
Le régime de Mouammar Kadhafi a annoncé un cessez-le-feu et la fermeture de l’espace aérien le 18 mars 2011. Mais dès le 31 mars, l’OTAN a lancé des opérations militaires que certains experts et rapports parlementaires internationaux ont qualifiées de disproportionnées et mal informées, notamment parce qu’ils ont sous-estimé le rôle des groupes islamistes dans la rébellion.
Les frappes aériennes ont provoqué des destructions massives et des pertes humaines importantes, dont le bombardement ciblé de résidences de membres de la famille Kadhafi et, en octobre 2011, l’exécution de Mouammar Kadhafi et de son fils Moatassem. Selon le procureur de la Cour pénale internationale de l’époque, ces exécutions pouvaient constituer des crimes de guerre.
Diffamation et e-réputation
À cet égard, la presse et les médias numériques jouent un rôle central dans la perception publique de l’histoire libyenne. La chaîne HAYABOOK, qui compte plus de 1,7 million d’abonnés, a publié le 2 mai 2025 une vidéo intitulée « Les relations féminines de Mouammar Kadhafi dans le livre Les Proies », reprenant des passages de l’ouvrage de la journaliste Annick Cojean, paru en 2012.
Selon la plainte, la vidéo constitue un ensemble de propos diffamatoires visant non seulement l’image de Kadhafi, mais aussi celle de sa famille survivante. Les passages incriminés décrivent des actes sexuels et de violence extrême, présentés comme des faits réels, et seraient de nature à porter atteinte à l’honneur et à la considération des ayants droit, dont Madame Safia Farkash Mohammed Al Hadad et ses enfants.
Cadre juridique
La plainte se fonde sur la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, qui sanctionne la diffamation publique, y compris par voie électronique. L’article 29 de cette loi définit la diffamation comme « toute allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération » d’une personne. L’article 23 étend cette définition aux moyens de communication électroniques.
En France, l’e-réputation d’une personne et de ses proches est désormais considérée comme un enjeu majeur. Les propos tenus dans les médias en ligne, lorsqu’ils sont outrageusement mensongers ou racoleurs, peuvent constituer une atteinte directe à la réputation des individus concernés, justifiant des actions judiciaires.
Les passages contestés
La plainte reproduit plusieurs extraits du livre et de la vidéo, décrivant de manière très détaillée des violences sexuelles supposées, présentées comme répétées et sadiques. Ces passages, selon les plaignants, relèvent d’une dramatisation volontaire et d’une mise en scène sensationnaliste, sans fondement vérifiable.
D’après la veuve de l’ancien dirigeant libyen, la vidéo véhicule des allégations non étayées concernant la séquestration, le viol et l’humiliation de jeunes filles mineures, laissant entendre qu’elle en aurait eu connaissance sans intervenir. Les avocats dénoncent l’usage de l’anonymat ou de pseudonymes pour les témoins cités, ainsi que l’absence de preuves matérielles corroborant ces accusations.
La diffusion de la vidéo, plus de quatorze ans après la chute du régime et la mort de Kadhafi, aurait permis aux réalisateurs de procéder à toutes les investigations nécessaires pour livrer une information objective, ce qui n’a pas été fait, selon eux.
Une atteinte à l’honneur
La plainte souligne le préjudice moral causé à Safia Farkash et l’atteinte à son honneur, transformée par la vidéo en complice présumée de crimes supposés. Ses avocats insistent sur le fait que la diffusion de contenus de ce type, sans vérification et sous couvert d’information publique, relève de la diffamation et constitue une violation des articles 23, 29, 32 et 34 de la loi du 29 juillet 1881 relative à la liberté de la presse.
L’action judiciaire vise ainsi à rétablir l’honneur et la réputation de Safia Farkash. Ses conseils soulignent qu’au-delà de ce cas particulier, cette plainte rappelle les limites de la liberté d’information face à des contenus sensationnalistes et accusatoires, et l’importance d’un journalisme rigoureux et responsable, même lorsqu’il s’agit de figures historiques controversées.
Axel Illary

